{"id":1224,"date":"2023-06-22T20:18:33","date_gmt":"2023-06-22T20:18:33","guid":{"rendered":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/?p=1224"},"modified":"2025-03-03T23:26:48","modified_gmt":"2025-03-03T23:26:48","slug":"les-economistes-physiocrates-et-la-justification-dun-colonialisme-anti-esclavagiste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/les-economistes-physiocrates-et-la-justification-dun-colonialisme-anti-esclavagiste\/","title":{"rendered":"Les \u00c9conomistes physiocrates et la justification d&rsquo;un colonialisme anti-esclavagiste"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-28f84493 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:75%\">\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Selon un courant de pens\u00e9e \u00e0 gauche des deux c\u00f4t\u00e9s de l&rsquo;Atlantique, la philosophie occidentale des Lumi\u00e8res aurait produit un id\u00e9al de libert\u00e9 comme domination, justifiant l&rsquo;esclavage, la colonisation, le racisme, le capitalisme mondial, ou encore serait la matrice des totalitarismes sous couvert d&rsquo;universalisme<a href=\"#ftn1\">[1]<\/a>. Cependant cette incrimination repose en grande partie sur la g\u00e9n\u00e9ralisation des Lumi\u00e8res \u00e0 un courant de pens\u00e9e \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;un id\u00e9al de libert\u00e9 purement \u00e9conomique, qui aboutit \u00e0 la justification des in\u00e9galit\u00e9s sociales et de l&rsquo;autoritarisme politique&nbsp;: la \u00ab&nbsp;Science nouvelle&nbsp;\u00bb des \u00c9conomistes physiocrates. Apparue au milieu du xviii<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la physiocratie repr\u00e9sente en effet une orthodoxie form\u00e9e autour de la figure du ma\u00eetre \u00e0 penser Quesnay entour\u00e9 d&rsquo;une cour de disciples qu&rsquo;on appelle alors la \u00ab&nbsp;secte&nbsp;\u00bb&nbsp;: Mirabeau, l&rsquo;auteur \u00e0 succ\u00e8s de <em>L&rsquo;ami des hommes<\/em>&nbsp;; le jeune Dupont&nbsp;; Le Mercier de la Rivi\u00e8re, intendant des colonies esclavagistes&nbsp;; l&rsquo;avocat Le Trosne, connaisseur du droit romain&nbsp;; le journaliste Baudeau&nbsp;; l&rsquo;historien La Vauguyon&nbsp;; etc. Nombreux sont les penseurs des Lumi\u00e8res qui se moquent de la \u00ab&nbsp;secte&nbsp;\u00bb des \u00ab&nbsp;philosophes \u00e9conomistes&nbsp;\u00bb, \u00e0 commencer par Galiani, Necker, Linguet ou encore Mably qui voient dans les disciples de Quesnay les inventeurs d&rsquo;une th\u00e9ologie nouvelle d\u00e9connect\u00e9e des r\u00e9alit\u00e9s de l&rsquo;\u00e9conomie politique populaire. L&rsquo;\u00e9mergence de la \u00ab&nbsp;Science nouvelle&nbsp;\u00bb des \u00c9conomistes physiocrates marque en ce sens une \u00ab&nbsp;rupture \u00e9pist\u00e9mique&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn1\">[2]<\/a> majeure qui repr\u00e9sente \u00ab&nbsp;l&rsquo;orni\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;entreprise s&rsquo;est embourb\u00e9e&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn1\">[3]<\/a> pour reprendre le mot d&rsquo;Yves Citton.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les \u00e9conomistes physiocrates construisent une v\u00e9ritable orthodoxie politique autour de la d\u00e9fense des propri\u00e9taires et de la libert\u00e9 \u00e9conomique pour la plus grande croissance du royaume. L\u2019enrichissement des propri\u00e9taires devait, dans leur th\u00e9orie, ruisseler sur le reste de la soci\u00e9t\u00e9 dite \u00ab&nbsp;st\u00e9rile&nbsp;\u00bb, puisque seul le capital est productif, tandis que le travail \u00e9tait un co\u00fbt de production. La r\u00e9duction des co\u00fbts du travail est pr\u00e9sent\u00e9e comme un objectif bon pour tous, puisqu\u2019elle accro\u00eet le revenu des propri\u00e9taires. Cette doctrine, sch\u00e9matis\u00e9e par le <em>Tableau \u00e9conomique<\/em> de Quesnay, dessine en zigzag la naissance, la distribution et la reproduction des richesses entre trois classes (propri\u00e9taire, productive et st\u00e9rile) \u00e0 partir de l&rsquo;\u00e9valuation du produit net annuel des terres des nations agricoles, qui permet de calculer la somme des richesses totales d&rsquo;un \u00c9tat. La science politique et morale se r\u00e9duit alors uniquement au \u00ab&nbsp;paradigme de la croissance&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn1\">[4]<\/a>, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 \u00ab&nbsp;l&rsquo;accroissement continuel et progressif de la masse totale&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn1\">[5]<\/a> des richesses comme l&rsquo;\u00e9crit le disciple Baudeau. Le <em>Tableau<\/em> fait \u00e9galement office de constitution politique pour encadrer l\u00e9galement le pouvoir monarchique. Les \u00c9conomistes se pr\u00e9sentent alors comme les nouveaux d\u00e9positaires des lois de la monarchie qui trouve leur traduction dans le concept de \u00ab&nbsp;despotisme l\u00e9gal&nbsp;\u00bb esquiss\u00e9 dans le <em>Despotisme de la Chine<\/em> de Quesnay publi\u00e9 en 1767 et repris par Le Mercier de la Rivi\u00e8re la m\u00eame ann\u00e9e dans <em>L&rsquo;Ordre naturel et essentiel des soci\u00e9t\u00e9s politiques<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <\/strong>Cependant, l&rsquo;invention de la \u00ab&nbsp;Science nouvelle&nbsp;\u00bb depuis le <em>Tableau \u00e9conomique<\/em> de Quesnay n&rsquo;est pas une sp\u00e9culation purement philosophique. Le milieu colonial joue un r\u00f4le fondamental dans la constitution de la \u00ab&nbsp;secte&nbsp;\u00bb des physiocrates. Le m\u00e9decin Quesnay occupe une position privil\u00e9gi\u00e9e dans l&rsquo;Entresol de Versailles aupr\u00e8s de Madame de Pompadour pour mener le travail d&rsquo;influence des \u00c9conomistes \u00e0 la Cour en vue de la promotion d&rsquo;un mod\u00e8le du despotisme propri\u00e9taire n\u00e9 outre-atlantique, qui rentre en crise depuis le milieu du xviii<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Mis au service de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat des propri\u00e9taires, la politique du produit net de la \u00ab&nbsp;Science nouvelle&nbsp;\u00bb se propose de d\u00e9velopper le mod\u00e8le de la \u00ab&nbsp;grande culture&nbsp;\u00bb qui exige des capitaux et du progr\u00e8s technique pour supplanter la \u00ab&nbsp;petite culture&nbsp;\u00bb peu productive des soci\u00e9t\u00e9s \u00e9galitaires. Outre le fait que les colonies offrent un vaste terrain d&rsquo;exp\u00e9riences en mati\u00e8re de maximisation du produit net, il existe \u00ab&nbsp;un lien entre agriculteur et militaire&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn1\">[6]<\/a> qui n&rsquo;est pas sans rappeler le \u00ab&nbsp;despotisme l\u00e9gal&nbsp;\u00bb et son culte de la loi martiale. \u00ab&nbsp;La force militaire, \u00e9crit Yves Citton, la terreur coloniale et le protectionnisme unilat\u00e9ral ont jou\u00e9 dans cette conqu\u00eate un r\u00f4le incomparablement plus d\u00e9cisif que le principe abstrait du \u201claisser faire\u201d&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn1\">[7]<\/a>. Nombreux en effet sont les partisans de la physiocraties li\u00e9s au milieu de l&rsquo;administration coloniale, voire \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie coloniale. Dans quelle mesure, par cons\u00e9quent, peut-on reconna\u00eetre dans le projet physiocratique le \u00ab&nbsp;paradigme sucrier&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn1\">[8]<\/a>, \u00e0 savoir la recherche de la maximisation du \u00ab&nbsp;revenu disponible&nbsp;\u00bb des propri\u00e9taires comme seul horizon politique&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nous verrons d&rsquo;abord comment le \u00ab&nbsp;paradigme de la croissance&nbsp;\u00bb des physiocrates trouve \u00e0 certains \u00e9gards ses inspirations dans l&rsquo;entreprise capitaliste des colonies (I), ce qui permet d&rsquo;\u00e9clairer leur discours anti-esclavagiste destin\u00e9 \u00e0 conserver le syst\u00e8me de la grande culture coloniale (II).<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column has-text-color has-small-font-size is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"color:#a15428;flex-basis:25%\">\n<p id=\"ftn1\">[1]&nbsp;&nbsp;&nbsp; S. Roza, <em>La gauche contre les Lumi\u00e8res<\/em>, Paris, Fayard, 2020.<\/p>\n\n\n\n<p>[2]&nbsp;&nbsp;&nbsp; S. Meyssonnier, <em>La Balance et l&rsquo;Horloge, <\/em>Paris, \u00c9dition de la passion, 1989, part. III, Chap. XI, p. 283.<\/p>\n\n\n\n<p>[3]&nbsp;&nbsp;&nbsp; Y. Citton, <em>Portrait de l&rsquo;\u00e9conomiste en physiocrate<\/em>, Paris, L&rsquo;Harmattan, 2000, chap. 13, p. 269.<\/p>\n\n\n\n<p>[4]&nbsp;&nbsp; E. de Barros, \u00ab&nbsp;\u00c0 l&rsquo;origine du paradigme de la croissance&nbsp;: la physiocratie&nbsp;\u00bb, <em>in <\/em>V. Coq, H. Devilliers, M. Chambon (dir.), <em>Le paradigme de la croissance en droit public<\/em>, Paris, LexisNexis, 2022, p. 25-35.<\/p>\n\n\n\n<p>[5]&nbsp;&nbsp;&nbsp; N. Baudeau, <em>Premi\u00e8re introduction \u00e0 la philosophie \u00e9conomique, <\/em>Paris, Chez Didot, Delalain, Lacombe, 1771, p.&nbsp;34.<\/p>\n\n\n\n<p>[6]&nbsp;&nbsp;&nbsp; M. Godefroy, \u00ab&nbsp;La guerre de Sept Ans et ses cons\u00e9quences atlantiques&nbsp;: Kourou ou l\u2019invention d\u2019un nouveau syst\u00e8me colonial&nbsp;\u00bb, <em>French Historical Studies<\/em>, n\u00b0&nbsp;32, 2009, p. 183. Voir \u00e9galement E. Daubigny, <em>Choiseul et la France d&rsquo;Outre-mer apr\u00e8s le trait\u00e9 de Paris. \u00c9tude sur la politique coloniale au xviii<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em>, Paris, Hachette, 1892&nbsp;; A. Duch\u00eane, <em>La politique coloniale de la France. Le minist\u00e8re des colonies depuis Richelieu<\/em>, Paris, Payot, 1928.<\/p>\n\n\n\n<p>[7]&nbsp;&nbsp;&nbsp; Y. Citton, \u00ab&nbsp;L&rsquo;Ordre \u00e9conomique de la mondialisation lib\u00e9rale&nbsp;: une importation chinoise dans la France des Lumi\u00e8res&nbsp;?&nbsp;\u00bb, <em>Revue internationale de philosophie<\/em>, 2007\/1, n\u00b0 239, p. 14.<\/p>\n\n\n\n<p>[8]&nbsp;&nbsp;&nbsp; P. Dock\u00e8s, \u00ab&nbsp;Le paradigme sucrier (xi<sup>e<\/sup>&#8211; xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle), <em>in<\/em> F. C\u00e9lim\u00e8ne, A. Legris, <em>L\u2019\u00e9conomie de l&rsquo;esclavage colonial. Enqu\u00eate et bilan du xvii<sup>e&nbsp; <\/sup>au xix<sup>e<\/sup>.si\u00e8cle<\/em>, CNRS \u00c9ditions, 2005, p. 113.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<!--nextpage-->\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-28f84493 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:75%\">\n<h3 class=\"wp-block-heading\">I. L&rsquo;influence des colonies sur la naissance de la physiocratie<\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On peut constater que la secte des physiocrates est compos\u00e9e par un grand nombre d&rsquo;acteurs li\u00e9s au monde des colonies (A), ce qui permet de mieux rendre compte de l&rsquo;influence du mod\u00e8le de la grande culture outre-Atlantique sur leur th\u00e9orie (B).<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" style=\"padding-left: 20px\">&nbsp;A. Les physiocrates et les colonies<\/h4>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nombreux sont les disciples de la secte en lien \u00e9troit avec \u00ab&nbsp;l&rsquo;\u00e8re de la colonisation officielle&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[9]<\/a> dont parle Th\u00e9odore Daubigny. Le premier des disciples de Quesnay, Mirabeau, est en effet particuli\u00e8rement bien inform\u00e9 sur le syst\u00e8me colonial par l&rsquo;interm\u00e9diaire de son fr\u00e8re, le bailli de Mirabeau, qui est gouverneur de la Guadeloupe de&nbsp;1753 \u00e0 1757. \u00c0 son exemple, on pourrait ajouter celui d&rsquo;\u00c9tienne Fran\u00e7ois Turgot, dit le chevalier Turgot, nomm\u00e9 par Choiseul gouverneur de la Guyane le 18 f\u00e9vrier 1763. Il est associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;intendance de l&rsquo;acad\u00e9micien cr\u00e9ole Jean-Baptiste Thibault de Chanvalon en pr\u00e9paration du c\u00e9l\u00e8bre \u00e9chec retentissant de l&rsquo;exp\u00e9dition de Kourou organis\u00e9e pour rem\u00e9dier \u00e0 la perte du Canada. Apr\u00e8s la d\u00e9faite fran\u00e7aise cons\u00e9cutive \u00e0 la guerre de Sept ans, le chevalier Turgot est charg\u00e9 du d\u00e9veloppement capitaliste d&rsquo;une colonie encore m\u00e9diocre pour en faire une puissance \u00e9conomique rivale de la domination britannique. \u00ab&nbsp;La guerre de Sept ans, \u00e9crit&nbsp;Marion Godefroy \u00e0 la suite d&rsquo;Elizabeth Fox-Genovese, sert d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rateur pour le mouvement physiocratique, qui poss\u00e8de des attaches dans cet univers colonial.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[10]<\/a> \u00c0 la suite du Trait\u00e9 de Paris de 1763, la France conservait ses colonies esclavagistes. Le chevalier Turgot r\u00e9dige alors un m\u00e9moire in\u00e9dit rempli de la doctrine physiocratique<a href=\"#ftn2\">[11]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le physiocrate Pierre Poivre, cet ancien \u00ab&nbsp;agent de la Compagnie des Indes&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[12]<\/a>, est particuli\u00e8rement repr\u00e9sentatif de la culture coloniale des \u00c9conomistes. \u00ab&nbsp;Le but du gouvernement d&rsquo;une colonie, affirme-t-il, comme de tout autre soci\u00e9t\u00e9, doit \u00eatre le plus grand bonheur possible de cette m\u00eame colonie.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[13]<\/a> Or le \u00ab&nbsp;secret&nbsp;\u00bb de cette \u00ab&nbsp;administration pure&nbsp;\u00bb est dans \u00ab&nbsp;leur harmonie qui est l&rsquo;ordre physique&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[14]<\/a> du <em>Tableau \u00e9conomique<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans la \u00ab&nbsp;soumission au code adorable de la nature&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[15]<\/a>. \u00ab&nbsp;Cette colonie, demande-t-il enfin, elle-m\u00eame n&rsquo;est-elle pas une preuve du principe que j&rsquo;avance&nbsp;?&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[16]<\/a> Poivre, que Dupont compare \u00e0 \u00ab&nbsp;Caton&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[17]<\/a>, devient le premier intendant des \u00celes de France et de Bourbon de 1767 \u00e0 1772, jusqu&rsquo;alors administr\u00e9es par la Compagnie des Indes Orientales avant l&rsquo;\u00e9dit royal d&rsquo;ao\u00fbt 1764 qui r\u00e9unit la colonie au d\u00e9partement g\u00e9n\u00e9ral de la marine. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs Dupont qui envisage de succ\u00e9der \u00e0 Pierre Poivre apr\u00e8s 1772<a href=\"#ftn2\">[18]<\/a>, et qui r\u00e9dige une importante <em>Notice<\/em> sur le colon physiocrate publi\u00e9e en 1786. Son intendance se situe en pleine pol\u00e9mique qui oppose Mably aux \u00c9conomistes, lesquels n&rsquo;h\u00e9sitent pas \u00e0 mobiliser ses t\u00e9moignages pour faire contre-feux, notamment La Vauguyon dans ses <em>Doutes \u00e9claircis<\/em> qui le renvoie \u00e0 la lecture du <em>Voyageur philosophe<\/em><a href=\"#ftn2\">[19]<\/a> de Poivre. D\u00e8s son <em>Discours de r\u00e9ception<\/em> \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie Royale de Lyon du 1<sup>er<\/sup> mai 1759, celui-ci affiche un m\u00e9pris pour \u00ab&nbsp;les si\u00e8cles barbares qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l&rsquo;\u00e9tablissement du commerce&nbsp;\u00bb, faisant commencer proprement l&rsquo;histoire digne d&rsquo;int\u00e9r\u00eat depuis \u00ab&nbsp;la d\u00e9couverte de l&rsquo;Am\u00e9rique&nbsp;\u00bb qui \u00ab&nbsp;a li\u00e9 l&rsquo;Asie et l&rsquo;Afrique \u00e0 l&rsquo;Europe&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[20]<\/a>. Poivre, alors, fait appara\u00eetre l&rsquo;entrepreneur capitaliste comme la nouvelle noblesse motrice de l&rsquo;histoire, comme lorsqu&rsquo;il s&rsquo;enthousiasmait en 1759 pour ces \u00ab&nbsp;magasins flottants&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[21]<\/a> que Mirabeau fils qualifiera plut\u00f4t de \u00ab&nbsp;bi\u00e8re flottante&nbsp;des n\u00e9griers \u00bb en pleine R\u00e9volution. \u00ab&nbsp;C\u2019est \u00e0 ces voyageurs n\u00e9gociants, affirme Poivre, [&#8230;] que notre Europe doit ce haut degr\u00e9 de richesses et de puissance o\u00f9 elle est parvenue ; qu\u2019elle compare son heureuse situation d\u2019aujourd\u2019hui [&#8230;] avec celle o\u00f9 elle se trouvait avant l\u2019\u00e9tablissement du commerce maritime&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[22]<\/a>. Dans son <em>Discours<\/em> de juillet 1767, Poivre souligne d&rsquo;ailleurs combien est pr\u00e9f\u00e9rable le bonheur des colons, ces \u00ab&nbsp;enfants ch\u00e9ris de la patrie&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[23]<\/a>, compar\u00e9 \u00e0 la vie en m\u00e9tropole ligot\u00e9e par un droit trop contraignant pour l&rsquo;entrepreneur. Dupont qualifie d&rsquo;ailleurs ses <em>Discours<\/em> dans les \u00celes de France et de Bourbon, o\u00f9 s&rsquo;exprime son enthousiasme physiocratique, de \u00ab&nbsp;chefs-d\u2019\u0153uvre de raison et d&rsquo;\u00e9loquence, le plus noble langage du Magistrat, de l\u2019Administrateur et du Citoyen&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[24]<\/a>. Comme l&rsquo;\u00e9crit Le Trosne \u00e0 la lecture de son texte <em>Les Voyages d&rsquo;un philosophe<\/em> (1769), Pierre Poivre \u00ab&nbsp;serait en droit d&rsquo;instituer son ouvrage, la Science \u00e9conomique d\u00e9montr\u00e9e par les faits.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[25]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le Mercier de la Rivi\u00e8re est sans doute l&rsquo;une des recrues les plus importantes de Quesnay et Mirabeau, de par sa double exp\u00e9rience parlementaire et coloniale. C&rsquo;est lui qu&rsquo;Adam Smith loue tout particuli\u00e8rement apr\u00e8s son s\u00e9jour \u00e0 Paris, qualifiant son ouvrage de 1767 \u00ab&nbsp;d&rsquo;exposition la plus claire et la mieux suivie&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[26]<\/a> de la doctrine \u00e9conomiste. Le Mercier rencontre Quesnay et adh\u00e8re \u00e0 la physiocratie d\u00e8s 1756-1757. Le ma\u00eetre prend vite conscience de son importance lorsque Le Mercier fr\u00e9quente le ministre de la marine Fran\u00e7ois Peirenc de Moras, avant d&rsquo;\u00eatre nomm\u00e9 par Choiseul \u00e0 l&rsquo;intendance des \u00celes du Vent \u00e0 Fort Royal de la Martinique o\u00f9 il arrive le 8 mars 1758. Il devient alors une pi\u00e8ce ma\u00eetresse de la physiocratie pour sa connaissance des colonies<a href=\"#ftn2\">[27]<\/a>. \u00ab&nbsp;Mirabeau, remarque May, qui a accueilli des id\u00e9es si diverses et souvent si neuves, avait, de son c\u00f4t\u00e9, pressenti tout l&rsquo;int\u00e9r\u00eat que pouvait pr\u00e9senter une \u00e9tude objective du r\u00e9gime des possessions d&rsquo;outre-mer pour en d\u00e9gager des principes d&rsquo;action \u00e9conomique et politique.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn2\">[28]<\/a> Mais le 27 mars 1762, alors que les colons livrent la colonie aux Britanniques, Le Mercier est contraint \u00e0 la fuite. De retour en m\u00e9tropole, il publie un M\u00e9moire sur la Martinique<a href=\"#ftn2\">[29]<\/a> qui contribuera \u00e0 la d\u00e9cision de Louis XV de conserver les \u00celes du Vent \u00e0 esclaves et \u00e0 sucre contre les Anglais pour compenser la perte du Canada par le trait\u00e9 de Paris en 1763, mettant fin \u00e0 la guerre de Sept ans. Il y d\u00e9fend le triple but de l&rsquo;ordre social&nbsp;physiocratique : la propri\u00e9t\u00e9, la libert\u00e9 et la s\u00fbret\u00e9. En 1762, Le Mercier est nomm\u00e9 intendant de la Martinique jusqu&rsquo;en mai 1764, apr\u00e8s quoi il se consacre \u00e0 l&rsquo;ouvrage fondamental de la \u00ab&nbsp;Science nouvelle&nbsp;\u00bb qui pose les fondements de la pens\u00e9e administrative des \u00c9conomistes&nbsp;: l&rsquo;<em>Ordre naturel et essentiel des soci\u00e9t\u00e9s politiques<\/em>, publi\u00e9 en 1767. En 1779, le ministre de la marine Sartine nomme Le Mercier \u00e0 la t\u00eate du Comit\u00e9 de l\u00e9gislation, qui vient d&rsquo;\u00eatre cr\u00e9\u00e9, charg\u00e9 d&rsquo;un plan de r\u00e9formes des colonies d&rsquo;Am\u00e9rique. Il devient ensuite ordonnateur du Cap en l&rsquo;\u00eele de Saint-Domingue, et enfin Commissaire g\u00e9n\u00e9ral des ports et des arsenaux de marine dans les colonies. C&rsquo;est dans ce cadre qu&rsquo;il rencontre Moreau de Saint-M\u00e9ry, sous le minist\u00e8re de Castrie, qui travaillait \u00e0 sa suite sur la publication des <em>Loix et constitutions des colonies fran\u00e7oises de l&rsquo;Am\u00e9rique sous le vent<\/em> (1780-1785). Le Mercier est \u00e9cart\u00e9 en 1784 du Comit\u00e9 de l\u00e9gislation colonial au profit de Mardelle. Il ach\u00e8te alors dans la plaine du Cap une plantation sucri\u00e8re dont l&rsquo;exploitation lui rapporte une rente de 10 000 livres annuels. Il en confie la gestion \u00e0 son fils, par ailleurs ordonnateur \u00e0 Saint-Domingue jusqu&rsquo;en 1786.<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column has-text-color has-small-font-size is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"color:#a15428;flex-basis:25%\">\n<p id=\"ftn2\">[9]&nbsp;&nbsp;&nbsp; T. Daubigny, <em>Choiseul et la France d&rsquo;Outre-mer<\/em>, <em>op. cit.<\/em>,p. 25.<\/p>\n\n\n\n<p>[10]&nbsp;&nbsp; M. Godefroy, \u00ab&nbsp;La guerre de Sept Ans et ses cons\u00e9quences atlantiques&nbsp;: Kourou ou l\u2019invention d\u2019un nouveau syst\u00e8me colonial&nbsp;\u00bb, art. cit., p. 183. Voir E. Fox-Genovese, <em>The Origins of Physiocracy&nbsp;: Economic Revolution and Social Order in Eighteenth-Century France<\/em>, Ithaca, NY, 1976, 19.<\/p>\n\n\n\n<p>[11]&nbsp;&nbsp; Choiseul, \u00ab&nbsp;M\u00e9moire de 1765&nbsp;\u00bb, <em>in <\/em>P.-\u00c9. Bourgeois de Boyns, <em>Journal in\u00e9dit<\/em>, \u00e9d. Marion Godefroy, Paris, 2008, p.&nbsp;473.<\/p>\n\n\n\n<p>[12]&nbsp;&nbsp; T. Daubigny, <em>Choiseul et la France d&rsquo;Outre-mer, op. cit.<\/em>, p. 232.<\/p>\n\n\n\n<p>[13]&nbsp;&nbsp; P. Poivre, <em>Discours prononc\u00e9s par M. Poivre, Commissaire du roi&nbsp;; l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Habitants de l&rsquo;Isle de France, lors de son arriv\u00e9e dans la Colonie&nbsp;; l&rsquo;autre, \u00e0 la premi\u00e8re Assembl\u00e9e publique du Conseil sup\u00e9rieur, nouvellement \u00e9tabli dans l&rsquo;Isle<\/em>, Londres, 1769, p. 53.<\/p>\n\n\n\n<p>[14]<em>&nbsp;&nbsp; Ibid<\/em>., p. 53.<\/p>\n\n\n\n<p>[15]<em>&nbsp;&nbsp; Ibid<\/em>., p. 60.<\/p>\n\n\n\n<p>[16]<em>&nbsp;&nbsp; Ibid<\/em>., p. 56.<\/p>\n\n\n\n<p>[17]&nbsp;&nbsp; P. S. Dupont, <em>Notice sur la vie de M. Poivre, chevalier de l&rsquo;ordre du roi, ancien intendant des isles de France et de Bourbon<\/em>, Philadelphie, Paris, Chez Moutard, 1786, p. 55.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>[18]&nbsp;&nbsp; M. Godefroy, \u00ab&nbsp;La guerre de Sept Ans et ses cons\u00e9quences atlantiques&nbsp;: Kourou ou l\u2019invention d\u2019un nouveau syst\u00e8me colonial&nbsp;\u00bb, art. cit., p. 183.<\/p>\n\n\n\n<p>[19]&nbsp;&nbsp; P.-F. La Vauguyon, \u00ab&nbsp;Les doutes \u00e9claircis [\u2026]. Quatri\u00e8me lettre de M. D. [La Vauguyon] \u00e0 M. l&rsquo;Abb\u00e9 de Mably&nbsp;\u00bb, <em>\u00c9ph\u00e9m\u00e9rides du Citoyen<\/em>, Paris, Chez Lacombe, t. VI, n\u00b0 IV, 1768, p. 228.<\/p>\n\n\n\n<p>[20]&nbsp;&nbsp; P. Poivre, <em>Discours de Pierre Poivre lu \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie des Sciences Belles Lettres et Arts de Lyon, Ier mai 1759<\/em>, Ms 187 f\u00b019. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>[21]<em>&nbsp;&nbsp; Id<\/em>. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>[22]<em>&nbsp;&nbsp; Id<\/em>. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>[23]&nbsp;&nbsp; P. Poivre, <em>Discours prononc\u00e9s par M. Poivre, Commissaire du roi, op. cit<\/em>., p. 7.<\/p>\n\n\n\n<p>[24]&nbsp;&nbsp; P. S. Dupont, <em>Notice sur la vie de M. Poivre, op. cit.<\/em>,p. 37-38.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>[25]&nbsp;&nbsp; G.-F. Le Trosne, \u00ab&nbsp;Lettre de M. Le Trosne [\u2026] \u00e0 M. Rouxflin&nbsp;\u00bb, <em>Journal de l\u2019Agriculture, du Commerce, et des Finances<\/em>, Paris, juillet 1766, t.VI, p. 73, note 1&nbsp;; P. S. Dupont, <em>Notice sur la vie de M. Poivre<\/em>,<em> op. cit., <\/em>p. 34.<\/p>\n\n\n\n<p>[26]&nbsp; A. Smith, <em>Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations<\/em>, Yverdon, s. n., 1781, t. V, p. 150.<\/p>\n\n\n\n<p>[27]&nbsp;&nbsp; P.-S. Dupont, <em>De l\u2019origine et des progr\u00e8s d\u2019une Science nouvelle<\/em>, Londres, Chez Desaint, 1769, p. 12-13.<\/p>\n\n\n\n<p>[28]&nbsp;&nbsp; L.-P. May, <em>Le Mercier de la Rivi\u00e8re (1719-1801)&nbsp;: aux origines de la science \u00e9conomique<\/em>, Paris, CNRS, 1975, Chap. I, p. 21-22.<\/p>\n\n\n\n<p>[29]&nbsp;&nbsp; P.-P. Le Mercier, \u00ab&nbsp;M\u00e9moire sur la Martinique, 8 septembre 1762&nbsp;\u00bb <em>in<\/em> <em>M\u00e9moires et textes in\u00e9dits sur le gouvernement \u00e9conomique des Antilles<\/em>. Publi\u00e9s par L.P. May, Paris, CNRS, 1978, p. 143&nbsp;; L.-&nbsp;P. May, <em>Le Mercier de la Rivi\u00e8re (1719-1801)&nbsp;: aux origines de la science \u00e9conomique<\/em>, Paris, CNRS, 1975, Chap. I, p. 41.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<!--nextpage-->\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-28f84493 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:75%\">\n<h4 class=\"wp-block-heading\" style=\"padding-left: 20px;\">B. <em>La justification du colonialisme chez les physiocrates<\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La soci\u00e9t\u00e9 du <em>Tableau \u00e9conomique<\/em>, divis\u00e9e en trois classes, appara\u00eet \u00e0 bien des \u00e9gards analogue \u00e0 la \u00ab&nbsp;firme de plantation et d&rsquo;habitation antillaise&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[30]<\/a>. En effet, la classe des propri\u00e9taires ne cultive pas elle-m\u00eame ses terres, mais en confie l&rsquo;administration \u00e9conomique \u00e0 un \u00ab&nbsp;g\u00e9rant&nbsp;\u00bb, sous l&rsquo;autorit\u00e9 duquel on trouve les \u00e9conomes et les commandeurs qui forment la pyramide hi\u00e9rarchique de commandement des travailleurs. La culture est confi\u00e9e \u00e0 l&rsquo;entrepreneur de culture charg\u00e9 de la gestion de la firme sous contrat qui lui assure la co-propri\u00e9t\u00e9 du produit net. Cette logique du mod\u00e8le de la grande culture impr\u00e8gne tout le <em>Tableau \u00e9conomique<\/em>, que Le Mercier transpose en syst\u00e8me administratif, convertissant le sucre en bl\u00e9. \u00ab&nbsp;C&rsquo;est l\u00e0, \u00e9crit encore Florence Gauthier, que les propri\u00e9taires \u00e9taient pratiquement, la source, le principe et le but de l&rsquo;ordre social. C&rsquo;est l\u00e0 enfin que l&rsquo;on rencontrait une autorit\u00e9 tut\u00e9laire assurant le sort des propri\u00e9taires, celui de la main-d\u2019\u0153uvre, ainsi que la d\u00e9fense contre ses voisins.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[31]<\/a> C&rsquo;est donc le capital investi par le propri\u00e9taire et les frais engag\u00e9s par l&rsquo;entrepreneur de culture qui sont fondamentalement productifs dans le syst\u00e8me des \u00c9conomistes, effa\u00e7ant le r\u00f4le du travail dans la cr\u00e9ation des richesses, comme l&rsquo;exprimait d\u00e9j\u00e0 Quesnay dans son article \u00ab&nbsp;Fermier&nbsp;\u00bb de l&rsquo;<em>Encyclop\u00e9die<\/em>. \u00ab&nbsp;Ce sont les richesses des&nbsp;fermiers&nbsp;qui fertilisent les terres, qui multiplient les bestiaux, qui attirent, qui fixent les habitants des campagnes, et qui font la force et la prosp\u00e9rit\u00e9 de la nation.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[32]<\/a> \u00ab&nbsp;Vous avez dit que c&rsquo;\u00e9taient les hommes qui \u00e9taient le principe des richesses, \u00e9crit Mirabeau p\u00e8re, et il fallait dire que c&rsquo;\u00e9taient les richesses qui \u00e9taient le principe des hommes.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[33]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; O\u00f9 sont donc les \u00ab&nbsp;manouvriers de la culture&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[34]<\/a>, ceux qui fournissent \u00ab&nbsp;un travail m\u00e9canique et journalier&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[35]<\/a>, si ce sont les avances annuelles qui produisent les richesses&nbsp;? \u00c0 l&rsquo;\u00e9vidence nulle part dans l&rsquo;arithm\u00e9tique de l&rsquo;ordre naturel du <em>Tableau<\/em>,&nbsp;parce qu&rsquo;ils sont inclus dans le \u00ab&nbsp;prix fondamental&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans les frais de culture qu&rsquo;il faut d\u00e9falquer du prix de la vente qui constitue la recette totale du fermier. Le travail agricole est donc un co\u00fbt de production dont la diminution est \u00e0 proportion de l&rsquo;augmentation du produit net, qui est lui-m\u00eame la diff\u00e9rence entre la recette totale du fermier et le prix fondamental. \u00ab&nbsp;Cette fa\u00e7on de pr\u00e9senter la main-d\u2019\u0153uvre comme partie int\u00e9grante des moyens de travail, ou du produit brut, \u00e9crit Florence Gauthier, est tr\u00e8s remarquable. On la retrouve dans les livres de compte des planteurs esclavagistes qui consid\u00e9raient leurs esclaves comme partie int\u00e9grante de leurs propri\u00e9t\u00e9s.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[36]<\/a> Mais plus encore, le <em>Tableau \u00e9conomique<\/em> repose sur l&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;un co\u00fbt du travail minimum sous la forme de l&rsquo;esclavage, ou mieux, d&rsquo;un salariat mis\u00e9rable de subsistance dont le prix est toujours plus compressible. \u00ab&nbsp;Subsistez, \u00e9crit La Vauguyon, est un terme ind\u00e9fini, dont la signification comporte plus ou moins d&rsquo;\u00e9tendue.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[37]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mably a conscience, dans ses <em>Doutes,<\/em> du caract\u00e8re anhistorique et colonial de la pens\u00e9e des \u00c9conomistes, comme lorsqu&rsquo;il oppose \u00e0 leur syst\u00e8me de la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re l&rsquo;exp\u00e9rience des J\u00e9suites du Paraguay qui \u00ab&nbsp;se donnent la licence [\u2026] de braver impun\u00e9ment la Loi essentielle de votre Ordre naturel&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[38]<\/a> pour \u00e9tablir une \u00ab&nbsp;Soci\u00e9t\u00e9 Platonicienne&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[39]<\/a> compos\u00e9e d&rsquo;Indiens vivant dans la communaut\u00e9 des biens, dans le sillage du combat de Las Casas. Contre la justification d&rsquo;une colonisation capitaliste, Mably oppose la sagesse des \u00ab&nbsp;r\u00e9publiques barbares&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[40]<\/a> pour d\u00e9noncer ce que Las Casas appelait d\u00e9j\u00e0 une \u00ab&nbsp;ex\u00e9crable inversion&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[41]<\/a> entre la barbarie et la civilisation&nbsp;: l&rsquo;<em>encomienda<\/em> pr\u00e9sent\u00e9e par les colons espagnols comme une entreprise de civilisation des peuples alors m\u00eame qu&rsquo;elle consacre cyniquement l&rsquo;oisivet\u00e9 et la paresse cupide de l&rsquo;<em>encomendero<\/em> vivant sur le dos des autochtones tout en d\u00e9truisant leur \u00ab&nbsp;r\u00e9publique&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[42]<\/a>. De m\u00eame chez les \u00c9conomistes, l&rsquo;\u00e9tat de soci\u00e9t\u00e9 trouve son existence dans les propri\u00e9taires fonciers qui, par les avances mobili\u00e8res dont ils disposent, permettent les travaux pr\u00e9paratoires de la culture. Toute l&rsquo;arithm\u00e9tique du <em>Tableau \u00e9conomique<\/em> repose sur cet argument&nbsp;: c&rsquo;est le capital qui met en valeur et non le travail. La colonie, qui porte la culture des terres \u00ab&nbsp;\u00e0 sa plus grande perfection&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[43]<\/a>, semble ainsi r\u00e9aliser le r\u00eave du <em>Tableau \u00e9conomique<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire la puissance despotique du propri\u00e9taire libre source de la richesse des nations&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-28f84493 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:5%\"><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:90%\">\n<p>Ce n&rsquo;est certes pas en Europe que l&rsquo;on pouvait imaginer un passage de l&rsquo;\u00e9tat de nature \u00e0 un \u00e9tat de soci\u00e9t\u00e9 ayant de tels caract\u00e8res, note Florence Gauthier. Par contre, cette description ressemble \u00e0 ce que La Rivi\u00e8re avait sous les yeux dans les colonies d&rsquo;Am\u00e9rique. L\u00e0, apr\u00e8s l&rsquo;extermination des Indiens, des propri\u00e9taires fonciers avaient effectivement surgi, avec des avances n\u00e9cessaires \u00e0 la mise en valeur des terres.<a href=\"#ftn3\">[44]<\/a> <strong>&nbsp;<\/strong><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:5%\"><\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <\/strong>Quesnay justifie en ce sens le colonialisme capitaliste au motif d&rsquo;\u00e9tablir \u00ab&nbsp;le droit des hommes sur les terres incultes&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[45]<\/a>, abstraction faite des peuples autochtones qui forment ces \u00ab&nbsp;r\u00e9publiques barbares&nbsp;\u00bb de Mably. \u00ab&nbsp;Dans l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;ignorance, \u00e9crit \u00e0 son tour Le Mercier en 1775&nbsp;; les hommes ne sont point v\u00e9ritablement hommes&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn3\">[46]<\/a>. Puisque la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re est le principe constitutif des soci\u00e9t\u00e9s, toutes ces r\u00e9publiques qui vivaient dans l&rsquo;ignorance du gouvernement physiocratique sont consid\u00e9r\u00e9es par les \u00c9conomistes comme hors de l&rsquo;histoire, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de nature anomique, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans un \u00ab&nbsp;\u00e9tat de guerre&nbsp;\u00bb qui justifiait d\u00e9j\u00e0 chez les partisans de l&rsquo;<em>encomienda<\/em> le droit de conqu\u00eate :<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-28f84493 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:5%\"><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:90%\">\n<p>Voil\u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de guerre, \u00e9crit Dupont&nbsp;; ce n&rsquo;est pas, comme le pens\u00e8rent Hobbes et ses sectateurs, celui des hommes vivants dans la simplicit\u00e9 naturelle&nbsp;; c&rsquo;est celui des hommes en soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9sordonn\u00e9e&nbsp;; c&rsquo;est celui o\u00f9 la propri\u00e9t\u00e9 incertaine est sans cesse expos\u00e9e \u00e0 des violations clandestines, exerc\u00e9es sous les auspices d&rsquo;une l\u00e9gislation arbitraire.<a href=\"#ftn3\">[47]<\/a>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:5%\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column has-text-color has-small-font-size is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"color:#a15428;flex-basis:25%\">\n<p id=\"ftn3\">[30]&nbsp;&nbsp; F. C\u00e9lim\u00e8ne, A. Legris, \u00ab&nbsp;L&rsquo;\u00e9conomie coloniale des Antilles fran\u00e7aises au temps de l&rsquo;esclavage&nbsp;\u00bb,<em> in<\/em>&nbsp;F. C\u00e9lim\u00e8ne, A. Legris, <em>op. cit<\/em>., p. 113.<\/p>\n\n\n\n<p>[31]&nbsp;&nbsp; F. Gauthier, \u00ab&nbsp;Le Mercier de la Rivi\u00e8re et les colonies d&rsquo;Am\u00e9rique&nbsp;\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise d&rsquo;Histoire des Id\u00e9es politiques<\/em>, Paris, 2004, n\u00b0 20, p. 276.<\/p>\n\n\n\n<p>[32]&nbsp;&nbsp; F. Quesnay, \u00ab&nbsp;Fermiers&nbsp;\u00bb, <em>in<\/em> Diderot (Denis), D\u2019Alembert (Jean Le Rond) (dir.),<em> L\u2019Encyclop\u00e9die<\/em>, Neufch\u00e2tel, S. Faulche et Cie, 1756, t. VI, p. 559.<\/p>\n\n\n\n<p>[33]&nbsp;&nbsp; Mirabeau, <em>Les \u00e9conomiques<\/em>, Amsterdam, Chez Lacombe, 1769, p. 234.<\/p>\n\n\n\n<p>[34]&nbsp;&nbsp; F. Quesnay, \u00ab&nbsp;Le despotisme de la Chine \u00bb, <em>\u00c9ph\u00e9m\u00e9rides du Citoyen<\/em>, Paris, Chez Nicolas Augustin Delalain, 1767, t. VI, part.&nbsp;I, n\u00b0 1, p. 5-75. t. VI, part. I, n\u00b0 I, p. 53.<\/p>\n\n\n\n<p>[35]&nbsp;&nbsp; V. Riqueti de Mirabeau<em>, <\/em>\u00ab&nbsp;Premier \u00e9loge. Sully, &amp; les Economies Royales&nbsp;\u00bb,<em>\u00c9ph\u00e9m\u00e9rides du Citoyen<\/em>, Paris, Chez Lacombe, 1770, t. XII, p. 32.<\/p>\n\n\n\n<p>[36]&nbsp;&nbsp; F. Gauthier, \u00ab&nbsp;Le Mercier de la Rivi\u00e8re et les colonies d&rsquo;Am\u00e9rique&nbsp;\u00bb, art. cit., p. 277.<\/p>\n\n\n\n<p>[37]&nbsp;&nbsp; P.-F. La Vauguyon, \u00ab&nbsp;Les doutes \u00e9claircis [\u2026] Troisi\u00e8me lettre&nbsp;\u00bb, <em>op. cit., <\/em>t. V, n\u00b0 IV, 1768, p. 136.<\/p>\n\n\n\n<p>[38]&nbsp;&nbsp; Mably, <em>Doutes propos\u00e9s aux philosophes \u00e9conomistes<\/em>, La Haye, Chez Nyon et chez Veuve Durant, 1768, Lettre I, p. 9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>[39]<em>&nbsp;&nbsp; Ibid<\/em>., p. 10.<\/p>\n\n\n\n<p>[40]&nbsp;&nbsp; E. de Barros, \u00ab L\u2019Anthropologie de Condillac et Mably : L\u2019affirmation d\u2019une th\u00e9orie r\u00e9publicaine de l\u2019\u00c9tat contre le \u201cdespotisme l\u00e9gal\u201d des \u00c9conomistes \u00bb, <em>Droit &amp; Philosophie<\/em>, n\u00b012, nov. 2020, p. 189-206.<\/p>\n\n\n\n<p>[41]&nbsp;&nbsp; B. de Las Casas, <em>Histoire des Indes<\/em>, Paris, Seuil, 2002, t. I, p. 83. E. de Barros, \u00ab&nbsp;Las Casas et la d\u00e9fense des Noirs&nbsp;\u00bb, <em>Esclavages et post-esclavages<\/em>, \u00e0 para\u00eetre, 2023&nbsp;;<\/p>\n\n\n\n<p>[42]&nbsp;&nbsp; B. de Las Casas, <em>op. cit<\/em>., t. III, p. 729.<\/p>\n\n\n\n<p>[43]&nbsp;&nbsp; P. Poivre, <em>Discours prononc\u00e9s par M. Poivre<\/em>,<em> op. cit.<\/em>,p. 13.<\/p>\n\n\n\n<p>[44]&nbsp;&nbsp; F.&nbsp; Gauthier, \u00ab&nbsp;Le Mercier de la Rivi\u00e8re et les colonies d&rsquo;Am\u00e9rique&nbsp;\u00bb, art. cit., p. 276.<\/p>\n\n\n\n<p>[45]&nbsp;&nbsp; F. Quesnay, \u00ab&nbsp;Le despotisme de la Chine&nbsp;\u00bb, <em>op. cit<\/em>., t. V, part. I, n\u00b0 I, p. 60.<\/p>\n\n\n\n<p>[46]&nbsp;&nbsp; P. P. Lemercier de la Rivi\u00e8re, <em>De l&rsquo;instruction publique<\/em>, Stockholm, Chez Didot l&rsquo;a\u00een\u00e9, 1775, p. 19.<\/p>\n\n\n\n<p>[47]&nbsp;&nbsp; P. S. Dupont, \u00ab&nbsp;Discours de l&rsquo;\u00e9diteur&nbsp;\u00bb, <em>Physiocratie<\/em>,Yverdon, s. n., 1768, t. I, p.xliii. Voir \u00e9galement P.-P. Le Mercier de La Rivi\u00e8re, <em>L&rsquo;ordre naturel et essentiel des soci\u00e9t\u00e9s politiques<\/em>, Londres, Chez Jean Nourse et chez Desaint, 1767, part. I, Chap. I, p. 9.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<!--nextpage-->\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-28f84493 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:75%\">\n<h3 class=\"wp-block-heading\">II. L&rsquo;anti-esclavagisme des physiocrates<\/h3>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <\/strong>La physiocratie, si elle s&rsquo;inspire du syst\u00e8me des colonies esclavagistes, d\u00e9ploie un discours abolitionniste qui justifie cependant le maintien du syst\u00e8me colonial (A). La raison en est que d&rsquo;apr\u00e8s leur calcul \u00e9conomique de maximisation de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat des propri\u00e9taires, le co\u00fbt du salariat s&rsquo;av\u00e8re plus b\u00e9n\u00e9fique que l&rsquo;esclavage (B).<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" style=\"padding-left: 20px;\">A. <em>Sauver le syst\u00e8me colonial de la crise<\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La peur hobbesienne pour l&rsquo;\u00ab&nbsp;\u00e9tat de guerre&nbsp;\u00bb que manifeste Dupont \u2013 candidat \u00e0 la succession de Poivre \u2013, appara\u00eet cependant davantage li\u00e9e \u00e0 la situation des colonies o\u00f9 l&rsquo;on craint \u00ab&nbsp;la contagion du d\u00e9sordre&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[48]<\/a> du \u00ab&nbsp;troupeau de n\u00e8gres&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[49]<\/a>, surtout depuis la crise du syst\u00e8me colonial et la forte augmentation du prix des captifs. \u00ab&nbsp;L&rsquo;humanisme des philosophes, comme le note Mich\u00e8le Duchet, s&rsquo;ajuste \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s d&rsquo;ordre \u00e9conomique, social et politique, et propose des solutions qui co\u00efncident avec celles que pr\u00e9conisent au m\u00eame moment les administrateurs des diff\u00e9rentes colonies et les commis du bureau des Colonies.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[50]<\/a> \u00ab&nbsp;Si la soci\u00e9t\u00e9 esclavagiste est vaine, \u00e9crit \u00e0 son tour Marion Godefroy, c&rsquo;est moins par conception philanthropique que conclusion pragmatique aux vues des r\u00e9voltes des Marrons.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[51]<\/a> Dans sa <em>R\u00e9ponse \u00e0 la lettre d&rsquo;un Am\u00e9ricain sur l&rsquo;esclavage des N\u00e8gres<\/em> de 1763, Baudeau se fait ardent d\u00e9fenseur de \u00ab&nbsp;la libert\u00e9 des hommes noirs de l&rsquo;Afrique et de l&rsquo;Asie&nbsp;\u00bb tout en r\u00e9affirmant la d\u00e9termination des sectateurs de Quesnay \u00ab&nbsp;\u00e0 rejeter avec horreur toute id\u00e9e d&rsquo;esclavage&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[52]<\/a>. L&rsquo;anti-esclavagisme des physiocrates \u2013 au fondement de ce que Mich\u00e8le Duchet appelle leur \u00ab&nbsp;humanitarisme&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[53]<\/a> \u2013 n&rsquo;en fait pourtant pas des adversaires du mod\u00e8le colonial de la grande culture. L&rsquo;apparence juridique de libert\u00e9 est maintenue, mais la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;esclavage demeure dans le salariat de mis\u00e8re. Pour les \u00c9conomistes en effet, le travail contractuel est pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 l&rsquo;esclavage dans leur calcul \u00e9conomique. S&rsquo;ils condamnent l&rsquo;esclavage des colonies, ils n&rsquo;h\u00e9sitent pourtant pas \u00e0 prendre mod\u00e8le sur cet \u00ab&nbsp;esclavage tol\u00e9r\u00e9 \u00e0 la Chine [qui] n&rsquo;y est pas avilissant&nbsp;\u00bb puisqu&rsquo;\u00ab&nbsp;il n&rsquo;y est qu&rsquo;une esp\u00e8ce de domesticit\u00e9 assez douce&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[54]<\/a>&nbsp;comme le rappelle La Vauguyon. Apr\u00e8s donc le pan\u00e9gyrique sur les droits de l&rsquo;homme contre l&rsquo;esclavage, le discours laisse place aux raisonnements \u00e9conomistes qui prennent en compte la nouvelle n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9formes pour conserver l&rsquo;\u00e9conomie coloniale, comme s&rsquo;y emploie Pierre Poivre dans son <em>Discours<\/em> devant l&rsquo;Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Habitants de l&rsquo;Isle de France du 26 juillet 1767. S&rsquo;il affirme que \u00ab&nbsp;l&rsquo;Isle de France [\u2026] devait n&rsquo;\u00eatre cultiv\u00e9e que par des mains libres&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire par \u00ab&nbsp;des hommes arm\u00e9s capables de la d\u00e9fendre&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est d&rsquo;abord pour avoir des \u00ab&nbsp;protecteurs de notre commerce des Indes.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[55]<\/a> Le discours abolitionniste n&rsquo;est pas une remise en question de l&rsquo;\u00e9conomie coloniale. \u00ab&nbsp;Il devrait \u00eatre inutile de prouver la n\u00e9cessit\u00e9 des Colonies&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[56]<\/a>, comme l&rsquo;\u00e9crit Nicolas Baudeau. Si l&rsquo;intendant Turgot s&rsquo;indigne de l&rsquo;esclavage dans son <em>Discours aux Sorboniques<\/em> du 3 juillet 1750, on verra son fr\u00e8re s&rsquo;inqui\u00e9ter dans son m\u00e9moire sur la Guyane des \u00ab&nbsp;conjurations fr\u00e9quentes qu&rsquo;on voit se former dans les colonies \u00e0 n\u00e8gres&nbsp;\u00bb, et craindre la situation de la Jama\u00efque \u00ab&nbsp;remplie de Marrons qui apr\u00e8s une longue guerre ont pareillement obtenu l&rsquo;ind\u00e9pendance.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[57]<\/a> Profitant des le\u00e7ons de l&rsquo;exp\u00e9rience britannique, les physiocrates affirment qu&rsquo;il faut d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9parer les colonies \u00e0 \u00ab&nbsp;se passer de n\u00e8gres&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[58]<\/a>&nbsp;dans un projet de peuplement par une main-d\u2019\u0153uvre pauvre corv\u00e9able par contrat.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les \u00c9conomistes en viennent ainsi au point crucial qui motive leur anti-esclavagisme, \u00e0 savoir l&rsquo;avantage \u00e9conomique du salariat, et donc la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;appliquer le mod\u00e8le \u00e9conomique capitaliste de la grande culture en recourant aux travailleurs \u00ab&nbsp;libres&nbsp;\u00bb sous contrat au lieu de recourir \u00e0 la main-d\u2019\u0153uvre de captifs indociles et co\u00fbteux, toujours mena\u00e7ants envers le droit de propri\u00e9t\u00e9. Ce salariat de mis\u00e8re, ou ces \u00ab&nbsp;soldats de la croissance&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[59]<\/a> pour reprendre la belle expression de Simone Meyssonnier, correspond d\u00e9j\u00e0 au mod\u00e8le du \u00ab&nbsp;coolie-trade&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[60]<\/a> du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle comme le souligne Florence Gauthier. Le bassin d&rsquo;\u00e9migration de la Rh\u00e9nanie-Palatinat, entre la France et les Habsbourg d&rsquo;Autriche, forme en ce sens une ressource de travailleurs \u00e0 bas prix quand d&rsquo;autres envisagent l&rsquo;implantation de colonies capitalistes directement en Afrique. \u00ab&nbsp;La culture du sucre, \u00e9crit Dupont, nous serait beaucoup plus profitable, \u00e9tablie par nos soins chez les n\u00e8gres libres de la c\u00f4te d&rsquo;Afrique, qu&rsquo;exerc\u00e9e par des n\u00e8gres esclaves dans nos Antilles.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[61]<\/a><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" style=\"padding-left: 20px;\">B. <em>Le calcul \u00e9conomique de l&rsquo;abolition<\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sous le verni humanitariste, le travailleur servile appara\u00eet \u00e0 pr\u00e9sent comme un capital au regard de la th\u00e9orie physiocratique du droit naturel r\u00e9duit aux choses mat\u00e9rielles. \u00ab&nbsp;\u00c0 force de traiter la main-d\u2019\u0153uvre comme une marchandise, remarque Yves Citton, \u00e0 force de ne voir dans les salaires que des frais de production, les \u00c9conomistes en arrivent \u00e0 oublier que l&rsquo;\u00eatre humain appartient au royaume des fins en soi.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[62]<\/a> Ils s&rsquo;efforcent ainsi de calculer la valeur nette de l&rsquo;esclave comme le faisait d\u00e9j\u00e0 Baudeau dans les <em>\u00c9ph\u00e9m\u00e9rides<\/em> d&rsquo;octobre 1766 ou l&rsquo;abb\u00e9 Roubaud dans le <em>Journal du commerce, de l&rsquo;agriculture et des finances<\/em> de 1771. \u00ab&nbsp;Une circonstance pr\u00e9cise, remarque Gabriel Debien, va renforcer cette tendance qui s&rsquo;\u00e9bauche&nbsp;: le prix des esclaves monte, tandis que baisse leur r\u00e9sistance physique&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[63]<\/a>. \u00ab&nbsp;Le seul moyen de maintenir les cultures coloniales, \u00e9crit Caroline Oudin-Bastide, consistera en un changement de la relation du n\u00e8gre au travail&nbsp;: sa moralisation est indispensable.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[64]<\/a> L&rsquo;esclave, en effet, ne re\u00e7oit pas de salaire, mais son travail n&rsquo;est pas pour autant gratuit comme le montre Dupont dans ses <em>Observations importantes sur l&rsquo;esclavage des n\u00e8gres.<\/em>&nbsp;L&rsquo;esclave est un instrument de travail qui \u00ab&nbsp;occupe donc un capital&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[65]<\/a> de plus en plus grand, c&rsquo;est-\u00e0-dire qui r\u00e9duit fortement les frais d&rsquo;investissement, alors qu&rsquo;il a une dur\u00e9e de vie moyenne de \u00ab&nbsp;dix ans&nbsp;\u00bb, qui suppose un r\u00e9investissement qui p\u00e8se sur les avances disponibles&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est qu&rsquo;on n&rsquo;a pas fait r\u00e9flexion aux frais d&rsquo;achat du n\u00e8gre, qui sont perdus par sa mort&nbsp;; \u00e0 la courte dur\u00e9e de la vie qu&rsquo;il tra\u00eene dans les fers&nbsp;; \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de recommencer \u00e0 sa perte un nouvel achat&nbsp;; \u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat des fonds que cela consume&nbsp;; \u00e0 l&rsquo;obligation d&rsquo;avoir sur un petit nombre de n\u00e8gres, un autre n\u00e8gre oisif, pour lutter \u00e0 coups de fouet contre la paresse inh\u00e9rente \u00e0 tout esclave, et qui est son premier moyen de se venger du ma\u00eetre qui l&rsquo;opprime&nbsp;; au danger que font courir les marrons&nbsp;; aux frais de la guerre qu&rsquo;on ne peut \u00e9viter avec eux&nbsp;; au temps in\u00e9vitablement perdu par les esclaves en mille occasions&nbsp;; \u00e0 leur ineptie naturelle et volontaire, etc.<a href=\"#ftn4\">[66]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La main-d\u2019\u0153uvre salari\u00e9e au contraire repr\u00e9sente un co\u00fbt d\u00e9termin\u00e9 par la loi du march\u00e9 qui limite les risques pesant sur le capital investi dans l&rsquo;entreprise. Dupont souligne que si naturellement le salaire des n\u00e8gres libres tend \u00e0 la hausse puisque leur niveau de vie augmente, en revanche la concurrence souhaitable d&rsquo;une arm\u00e9e de travailleurs pauvres \u00e9migr\u00e9s d&rsquo;Europe repr\u00e9sente une contre-tendance \u00e0 la baisse sur le march\u00e9 du travail, par une forte augmentation de la demande&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-28f84493 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:5%\"><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:90%\">\n<p>Il est impossible qu&rsquo;il devienne plus haut, \u00e9crit Dupont, parce que la concurrence des pauvres d&rsquo;Europe, qui sont en si grand nombre, s&rsquo;y opposerait.&nbsp;[\u2026] En effet, il y a tant de gens en Europe qui touchent aux derni\u00e8res extr\u00e9mit\u00e9s de la mis\u00e8re, qu&rsquo;il n&rsquo;y a point de doute qu&rsquo;ils ne se transportassent avec plaisir, et qu&rsquo;ils ne travaillassent avec ardeur dans le lieu quelconque o\u00f9 il y a de tels salaires \u00e0 gagner.<a href=\"#ftn4\">[67]<\/a><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:5%\"><\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Par cons\u00e9quent, le prix du travail libre restera n\u00e9cessairement inf\u00e9rieur au prix du travail servile&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-28f84493 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:5%\"><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:90%\">\n<p>Plus la population s&rsquo;accro\u00eet, et plus le taux d&rsquo;un \u00e9change aussi indispensable \u00e0 faire pour la classe des hommes qui ne sont propri\u00e9taires que de leur personne, ou de quelques avances mobili\u00e8res, devient avantageux pour la classe des propri\u00e9taires fonciers et pour celle des entrepreneurs de culture. La concurrence \u00e9tant plus grande entre ceux qui ont besoin de salaires, chacun d&rsquo;eux offre ses services au rabais et se contente d&rsquo;une moindre r\u00e9tribution.<a href=\"#ftn4\">[68]<\/a><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:5%\"><\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le processus de d\u00e9shumanisation de la main-d\u2019\u0153uvre chez les physiocrates se traduit d&rsquo;ailleurs par leur assimilation \u00e0 un co\u00fbt de production&nbsp;: une somme n\u00e9gative dans l&rsquo;arithm\u00e9tique de l&rsquo;ordre naturel, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;une d\u00e9pense [qui] est toujours en d\u00e9duction du produit net&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[69]<\/a> comme le note Turgot. Id\u00e9alement, ce co\u00fbt \u00e9quivaut au salaire de subsistance, qui permet la survie d&rsquo;une main-d\u2019\u0153uvre op\u00e9rationnelle sans trop grever le produit net. \u00ab&nbsp;Le pauvre, remarque \u00c9douard Jourdain, n&rsquo;est plus un esclave au sens juridique du terme mais un objet superflu et jetable qui par cons\u00e9quent co\u00fbte moins cher&nbsp;: inutile de l&rsquo;entretenir comme une propri\u00e9t\u00e9.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[70]<\/a> \u00c0 titre de comparaison \u00e9conomique, remarque Adam Smith lecteur des physiocrates, \u00ab&nbsp;l&rsquo;ouvrage fait par des mains libres revient d\u00e9finitivement \u00e0 meilleur compte que celui qui est fait par des esclaves.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[71]<\/a> Car comme le dit Mirabeau, \u00ab&nbsp;les man\u0153uvres ne sont que des outils&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[72]<\/a> qui s&rsquo;ach\u00e8tent et qui se vendent, d&rsquo;o\u00f9 r\u00e9sulte un prix d\u00e9termin\u00e9 par le march\u00e9 qui tend au salaire de subsistance dans la concurrence. \u00ab&nbsp;La main-d\u2019\u0153uvre, note Abeille, doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une marchandise puisqu&rsquo;elle s&rsquo;ach\u00e8te et se vend. Elle a un prix plus ou moins fort, en raison du besoin qu&rsquo;on en a et de la difficult\u00e9 plus ou moins grande de se la procurer.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[73]<\/a> L&rsquo;homme n&rsquo;est ainsi plus qu&rsquo;une variable d&rsquo;ajustement dont la valeur est mesur\u00e9e par un prix, le salaire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En outre, un prol\u00e9tariat de mis\u00e8re entretenu par l&rsquo;afflux des travailleurs immigr\u00e9s, esclaves du besoin, est une arm\u00e9e de r\u00e9serve plus ob\u00e9issante qu&rsquo;un \u00ab&nbsp;troupeau de n\u00e8gres&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[74]<\/a> disciplin\u00e9 par la violence des ma\u00eetres. Si l&rsquo;esclave travaille, c&rsquo;est sous les coups de fouet du commandeur au service de l&rsquo;entrepreneur et du propri\u00e9taire. Travaillant pour autrui, l&rsquo;esclave n&rsquo;est pas aiguillonn\u00e9 par son int\u00e9r\u00eat priv\u00e9 vers la servitude volontaire. En ce sens, le discours abolitionniste vise \u00e0 dessiller les yeux des propri\u00e9taires esclavagistes qui ignorent les ressorts intimes de la maximisation de la productivit\u00e9 du travail. \u00ab&nbsp;Quelques colons, remarque Gabriel Debien, croyaient qu&rsquo;une plantation pouvait \u00eatre men\u00e9e sans fouet. Peu de g\u00e9rants l&rsquo;admettaient, sachant bien que ce qui leur \u00e9tait demand\u00e9 ce n&rsquo;\u00e9tait pas d&rsquo;abord d&rsquo;\u00eatre philanthropes, mais d&rsquo;exciter les noirs au travail pour faire monter le revenu.&nbsp;\u00bb<a href=\"#ftn4\">[75]<\/a> L&rsquo;abolition rend l&rsquo;outil de travail plus volontaire parce qu&rsquo;int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 des gains du labeur, berc\u00e9 par l&rsquo;illusion de libert\u00e9 et le d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9pargner sur le salaire de subsistance pour devenir propri\u00e9taire mobilier ou immobilier \u00e0 son tour. L&rsquo;\u00ab&nbsp;int\u00e9r\u00eat bien entendu&nbsp;\u00bb, formidable puissance int\u00e9rieure de servitude volontaire, devient dans les consciences m\u00eames le nouveau fouet du commandeur&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-28f84493 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:5%\"><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:90%\">\n<p>L&rsquo;esclave est paresseux, \u00e9crit Dupont, parce que la paresse est son unique jouissance [\u2026]. Il n&rsquo;en serait pas de m\u00eame des ouvriers libres de personne, et propri\u00e9taires de leurs gains. L&rsquo;envie d&rsquo;accro\u00eetre ces gains et de m\u00e9riter la pr\u00e9f\u00e9rence sur leurs concurrents, les rendrait actifs et intelligents.&nbsp;Ils feraient dans le m\u00eame temps, \u00e0 moins de frais, avec moins de fatigue [\u2026] au moins le double de l&rsquo;ouvrage que font les n\u00e8gres esclaves&nbsp;; et puisqu&rsquo;ils ne co\u00fbteraient pas plus cher, comme nous venons de le voir, leur salaire compar\u00e9 avec le produit de leur travail, serait donc environ de moiti\u00e9 meilleur march\u00e9.<a href=\"#ftn4\">[76]<\/a><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:5%\"><\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p><strong>Mots-cl\u00e9s&nbsp;: colonisation, esclavage, physiocratie, capitalisme, Lumi\u00e8res<\/strong><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column has-text-color has-small-font-size is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"color:#a15428;flex-basis:25%\">\n<p>[48]&nbsp;&nbsp; P. Poivre, <em>Discours<\/em> [&#8230;], <em>op. cit.<\/em>,p. 59.<\/p>\n\n\n\n<p>[49]&nbsp;&nbsp; P.-P. Le Mercier de La Rivi\u00e8re, \u00ab&nbsp;De l&rsquo;\u00e9tat actuel de la Martinique&nbsp;\u00bb, <em>in<\/em> <em>M\u00e9moires et textes in\u00e9dits sur le gouvernement \u00e9conomique des Antilles, avec un commentaire de L. Ph. May<\/em>, Paris, \u00c9ditions du CNRS, 1978, p. 109.<\/p>\n\n\n\n<p>[50]&nbsp;&nbsp; M. Duchet, <em>Anthropologie et histoire au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res<\/em>, Paris, Albin Michel, 1995, I, 3, p. 145.<\/p>\n\n\n\n<p>[51]&nbsp;&nbsp; M. Godefroy, \u00ab&nbsp;La guerre de Sept Ans et ses cons\u00e9quences atlantiques&nbsp;: Kourou ou l\u2019invention d\u2019un nouveau syst\u00e8me colonial&nbsp;\u00bb, art. cit., p. 190.<\/p>\n\n\n\n<p>[52]&nbsp;&nbsp; N. Baudeau, \u00ab&nbsp;R\u00e9ponse \u00e0 la lettre d&rsquo;un am\u00e9ricain sur l&rsquo;esclavage des N\u00e8gres&nbsp;\u00bb, <em>\u00c9ph\u00e9m\u00e9rides du Citoyen<\/em>, Paris, Chez Nicolas Augustin Delalain, 1766, t. VI, n\u00b0 X, p. 145.<\/p>\n\n\n\n<p>[53]&nbsp;&nbsp; M. Duchet, <em>Anthropologie et histoire au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res<\/em>, <em>op. cit<\/em>., I, 3, p. 164.<\/p>\n\n\n\n<p>[54]&nbsp;&nbsp; P.-F. La Vauguyon, \u00ab&nbsp;Les doutes \u00e9claircis [&#8230;]&nbsp;\u00bb, <em>op. cit<\/em>., t. VI, n\u00b0 IV, 1768, p. 223&nbsp;; F. Quesnay, \u00ab&nbsp;Le despotisme de la Chine \u00bb, <em>op. cit<\/em>., t. III, part. I, n\u00b0 I, p. 54&nbsp;; P.-J.-A. Roubaud, <em>Histoire g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;Asie, de l&rsquo;Afrique et de l&rsquo;Am\u00e9rique<\/em>, Paris, Chez Des Ventes de la Dou\u00e9, 1771, t. IX, p. 403.<\/p>\n\n\n\n<p>[55]&nbsp;&nbsp; P. Poivre, <em>Discours<\/em> [\u2026], <em>op. cit.<\/em>, p. 25.<\/p>\n\n\n\n<p>[56]&nbsp;&nbsp; N. Baudeau, \u00ab&nbsp;Des colonies fran\u00e7aises aux Indes occidentales&nbsp;\u00bb, <em>\u00c9ph\u00e9m\u00e9rides du Citoyen<\/em>, Paris, Chez Nicolas Augustin Delalain, 1765, t. II, n\u00b0 III, p. 38.<\/p>\n\n\n\n<p>[57]&nbsp;&nbsp; BNF, nouv. Acq., 5398, fol. 102, <em>in<\/em> M. Godefroy, \u00ab&nbsp;La guerre de Sept Ans et ses cons\u00e9quences atlantiques&nbsp;: Kourou ou l\u2019invention d\u2019un nouveau syst\u00e8me colonial&nbsp;\u00bb, <em>op. cit<\/em>., p. 187.<\/p>\n\n\n\n<p>[58]<em>&nbsp;&nbsp; Ibid<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>[59]&nbsp;&nbsp; S. Meyssonnier, <em>La Balance et l&rsquo;Horloge<\/em>,<em> op. cit.<\/em>, part. II, Chap. VII, p. 202.<\/p>\n\n\n\n<p>[60]&nbsp;&nbsp; F. Gauthier, \u00ab&nbsp;Le Mercier de la Rivi\u00e8re et les colonies d&rsquo;Am\u00e9rique&nbsp;\u00bb, art. cit., p. 269.<\/p>\n\n\n\n<p>[61]&nbsp;&nbsp; P. S. Dupont, \u00ab&nbsp;Lettres africaines, o\u00f9 Histoire de Ph\u00e9dima &amp; d&rsquo;Abensar&nbsp;: Par Mr. Butini&nbsp;\u00bb, <em>\u00c9ph\u00e9m\u00e9rides du Citoyen<\/em>, Paris, Chez Lacombe, 1771, t. VIII, part. II, n\u00b0 I, p. 78-79.<\/p>\n\n\n\n<p>[62]&nbsp;&nbsp; Y. Citton, <em>Portraits de l&rsquo;\u00e9conomiste en physiocrate<\/em>, Paris, L&rsquo;Harmattan, 2000, Chap. V, p. 123.<\/p>\n\n\n\n<p>[63]&nbsp;&nbsp; G. Debien, <em>Les esclaves aux Antilles fran\u00e7aises (xvii<sup>e<\/sup>-xviii<sup>e<\/sup> si\u00e8cles)<\/em>, Gourbeyre, Soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;histoire de la Guadeloupe&nbsp;; Fort-de-France, Soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;histoire de la Martinique, 2000, p. 473.<\/p>\n\n\n\n<p>[64]&nbsp;&nbsp; C. Oudin-Bastide, \u00ab&nbsp;La relation au travail dans la soci\u00e9t\u00e9 esclavagiste de la Guadeloupe et de la Martinique (xvii<sup>e<\/sup>-xix<sup>e <\/sup>si\u00e8cles)&nbsp;\u00bb, <em>Travailler<\/em>, 2008\/2, n\u00b0 20, p. 151.<\/p>\n\n\n\n<p>[65]<em>&nbsp;&nbsp; Ibid<\/em>., p. 226. Voir C. Meillassoux, <em>Anthropologie de l&rsquo;esclavage<\/em>, Paris, Puf, 1986, part. I, Chap. IV, 5, p. 95.<\/p>\n\n\n\n<p>[66]&nbsp;&nbsp; P. S. Dupont, \u00ab&nbsp;Observations importantes sur l&rsquo;esclavage des n\u00e8gres&nbsp;\u00bb, <em>\u00c9ph\u00e9m\u00e9rides du Citoyen<\/em>, Paris, Chez Lacombe, 1771, t. VI, p. 224-225.<\/p>\n\n\n\n<p>[67]&nbsp;&nbsp; P. S. Dupont, \u00ab&nbsp;Lettres africaines, o\u00f9 Histoire de Ph\u00e9dima &amp; d&rsquo;Abensar&nbsp;: Par Mr. Butini&nbsp;\u00bb, <em>\u00c9ph\u00e9m\u00e9rides du Citoyen<\/em>, Paris, Chez Lacombe, 1771, t. VIII, part. II, n\u00b0 I, p. 103.<\/p>\n\n\n\n<p>[68]&nbsp;&nbsp; P. S. Dupont, \u00ab&nbsp;Fragment d&rsquo;un Ouvrage intitul\u00e9, \u00c9l\u00e9ments de Philosophie \u00e9conomique&nbsp;\u00bb, <em>\u00c9ph\u00e9m\u00e9rides du Citoyen<\/em>, Paris, Chez Lacombe, 1771, t. VII, part. I, n\u00b0 III, p. 58-59.<\/p>\n\n\n\n<p>[69]&nbsp;&nbsp; Turgot, <em>L&rsquo;imp\u00f4t indirect<\/em>, <em>in <\/em>Y. Citton, <em>Portrait de l\u2019\u00e9conomiste en physiocrate<\/em>, <em>op. cit<\/em>., Chap. 5, p. 197-198.<\/p>\n\n\n\n<p>[70]&nbsp;&nbsp; \u00c9. Jourdain, <em>Th\u00e9ologie du capital<\/em>, Paris, Puf, 2021, Chap. 6, p. 144.<\/p>\n\n\n\n<p>[71]&nbsp;&nbsp; A. Smith, <em>Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations<\/em>, Paris, Chez Guillaumin, 1843, t. I, liv. I, Chap. VIII, p.&nbsp;112.<\/p>\n\n\n\n<p>[72]&nbsp;&nbsp; Mirabeau, <em>Les \u00e9conomiques<\/em>, <em>op. cit<\/em>., I, p. 81.<\/p>\n\n\n\n<p>[73]&nbsp;&nbsp; L.-P.&nbsp; Abeille, <em>Principes sur la libert\u00e9 du commerce des grains<\/em>, Amsterdam, Chez Desaint, 1768, p. 95.<\/p>\n\n\n\n<p>[74]&nbsp;&nbsp; P.-P. Le Mercier de La Rivi\u00e8re, \u00ab&nbsp;De l&rsquo;\u00e9tat actuel de la Martinique&nbsp;\u00bb, <em>in<\/em> M\u00e9moires et textes in\u00e9dits sur le gouvernement \u00e9conomique des Antilles, avec un commentaire de L. Ph. May, Paris, \u00c9ditions du CNRS, 1978, p.&nbsp;109.<\/p>\n\n\n\n<p>[75]&nbsp;&nbsp; G. Debien, <em>Les esclaves aux Antilles fran\u00e7aises (xvii<sup>e<\/sup>-xviii<sup>e<\/sup> si\u00e8cles)<\/em>, <em>op. cit<\/em>., p. 108.<\/p>\n\n\n\n<p>[76]&nbsp;&nbsp; P. S. Dupont, \u00ab&nbsp;Observations importantes sur l&rsquo;esclavage des n\u00e8gres&nbsp;\u00bb, <em>op. cit<\/em>., t. VI, part. II, n\u00b0 IV, p. 238-239.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Selon un courant de pens\u00e9e \u00e0 gauche des deux c\u00f4t\u00e9s de l&rsquo;Atlantique, la philosophie occidentale des Lumi\u00e8res aurait produit un id\u00e9al de libert\u00e9 comme domination, justifiant l&rsquo;esclavage, la colonisation, le racisme, le capitalisme mondial, ou encore serait la matrice des totalitarismes sous couvert d&rsquo;universalisme[1]. 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