{"id":1227,"date":"2023-06-29T13:58:43","date_gmt":"2023-06-29T13:58:43","guid":{"rendered":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/?p=1227"},"modified":"2025-07-21T22:25:44","modified_gmt":"2025-07-21T22:25:44","slug":"sartre-et-le-colonialisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/sartre-et-le-colonialisme\/","title":{"rendered":"Sartre et le colonialisme"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"1227\" class=\"elementor elementor-1227\" data-elementor-post-type=\"post\">\n\t\t\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-04fe6b6 e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"04fe6b6\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-3f22edd e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"3f22edd\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-13aeb65 elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"13aeb65\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<p class=\"has-text-align-right\">\u00ab\u00a0<em>Car l\u2019id\u00e9e que je n\u2019ai jamais cess\u00e9 de d\u00e9velopper, c\u2019est que, en fin de compte, chacun est toujours responsable de ce qu\u2019on a fait de lui-m\u00eame, s\u2019il ne peut rien faire de plus que d\u2019assumer cette responsabilit\u00e9. Je crois qu\u2019un homme peut toujours faire quelque chose de ce qu\u2019on a fait de lui. C\u2019est la d\u00e9finition que je donnerais aujourd\u2019hui de la libert\u00e9\u00a0: ce petit mouvement qui fait d\u2019un \u00eatre social totalement conditionn\u00e9 une personne qui ne restitue pas la totalit\u00e9 de ce qu\u2019elle a re\u00e7u de son conditionnement<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"has-text-align-right\">Jean-Paul Sartre,\u00a0<em>L\u2019Existentialisme est un humanisme<\/em><\/p>\n<p>Toute pratique sociale invente un savoir. L\u2019action d\u00e9voile la r\u00e9alit\u00e9 et la modifie. Le groupe, au-del\u00e0 d\u2019\u00eatre un instrument, un moyen, est un mode d\u2019existence. Chaque lutte singuli\u00e8re totalise l\u2019ensemble de toutes les luttes. Faire l\u2019histoire, c\u2019est se changer en la changeant. Dans ce que Sartre appelle le \u00ab\u00a0pratico-inerte\u00a0\u00bb, chacun est autre que soi, le m\u00eame que les autres\u00a0: l\u2019identit\u00e9 avec l\u2019autre tient \u00e0 la s\u00e9paration qu\u2019il y a entre eux. Toute libert\u00e9 s\u2019exerce en situation. Elle est toujours \u00e0 faire, \u00e0 assumer. Le monde n\u2019est pas donn\u00e9, il est \u00e0 construire. Le con\u00e7u et le v\u00e9cu sont indissociables. L\u2019humain est libert\u00e9 et la libert\u00e9 est un arrachement. Dans un monde incertain, nous sommes condamn\u00e9s \u00e0 nous inventer perp\u00e9tuellement \u00e0 travers une libert\u00e9 angoissante et inconfortable.<\/p>\n<p>La philosophie de Sartre sur la violence de la libert\u00e9 a \u00e9t\u00e9 mise en \u0153uvre magnifiquement dans ses \u00e9crits sur la colonisation.<\/p>\n<p>La violence coloniale, c\u2019est pour lui \u00e0 la fois une domination politique, une exploitation \u00e9conomique et une d\u00e9shumanisation psychologique. Cela conduit \u00e0 ce que l\u2019indig\u00e9nat soit une v\u00e9ritable n\u00e9vrose o\u00f9 il s\u2019agit de nier ce qu\u2019on a fait de nous pour devenir ce que nous sommes. Le colon tire sa v\u00e9rit\u00e9 d\u2019homme du syst\u00e8me colonial, fond\u00e9 sur un v\u00e9ritable narcissisme juridico-politique. Le monde colonial est compartiment\u00e9\u00a0; il conditionne les comportements. Le colonis\u00e9 n\u2019a ni espace ni temps. Il est conduit \u00e0 mener une vie sans rep\u00e8res, affam\u00e9e. A travers un droit manich\u00e9iste, fond\u00e9 sur des essences, des statuts rigides, le colonis\u00e9, v\u00e9ritable gibier, est pr\u00e9sum\u00e9 coupable et ne dispose d\u2019aucun r\u00eave de libert\u00e9. Le colonis\u00e9 n\u2019est pas un sujet, mais une chose, un objet, un bien. Il n\u2019a ni \u00e9tat civil, ni propri\u00e9t\u00e9, ni domicile. Il ne jouit ni des droits-protection (\u00ab\u00a0fatoumata\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0passage \u00e0 tabac\u00a0\u00bb), ni droits-promotion (absence de droit de vote), ni pouvoirs, ni projets de vie. Il n\u2019est ni s\u00e9dentaire, ni nomade\u00a0:il vit en d\u00e9placements permanents. Il ne rel\u00e8ve pas du politique, o\u00f9 il est invisible, mais de la police, surveill\u00e9 et puni en permanence.<\/p>\n<p>Les colonis\u00e9s sont des gens sans rivages et couleurs, sans limites. Ce syst\u00e8me de domination conduit \u00e0 une redistribution fondamentale des rapports sociaux. Le colonialisme doit donc dispara\u00eetre, et aussi le colonisateur. A travers une in\u00e9galit\u00e9 inf\u00e9riorisante pour l\u2019indig\u00e8ne, s\u2019est construit un droit assimilationniste, missionnaire, autour de l\u2019id\u00e9e de civilisation par la \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb blanche. Un universalisme et une unification se baptisent du c\u00f4t\u00e9 du Bien \u00e0 travers une \u00e9tatisation syst\u00e9matique. A l\u2019aide du principe majoritaire, reproducteur des hi\u00e9rarchies sociales, les \u00ab\u00a0minorit\u00e9s\u00a0\u00bb sont fabriqu\u00e9es artificiellement par une majorit\u00e9 qui se juge sup\u00e9rieure. Toute minorit\u00e9 est arras\u00e9e et discr\u00e9dit\u00e9e et jug\u00e9e d\u00e9viante et ill\u00e9gitime. La majorit\u00e9 est impos\u00e9e comme norme uniforme et uniformisatrice. Devant cette normalisation, la minorit\u00e9 doit rester invisible, faire all\u00e9geance, impuissante \u00e0 \u00e9laborer une cat\u00e9gorie d\u2019intelligibilit\u00e9 sociale. Aucune r\u00e9gulation pluraliste de la diversit\u00e9 ne peut advenir. S\u2019impose le mythe national du \u00ab\u00a0creuset\u00a0\u00bb, cette matrice \u00e9ternelle, immuable, \u00e9tanche.<\/p>\n<p>Un droit colonial s\u2019est construit, fait d\u2019interdits et de contraintes (exemple du travail forc\u00e9). Ce droit colonial autorise les in\u00e9galit\u00e9s et leurs d\u00e9rives, refuse tous r\u00e9f\u00e9rents collectifs aux colonis\u00e9s. On a b\u00e2ti un droit des autres \u00e0 travers ce droit colonial, un droit contre les autres, droit de domination dont il ne faudra pas s\u2019\u00e9tonner qu\u2019il soit violemment combattu.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 la violence de la revendication de la libert\u00e9, revendication n\u00e9cessaire, \u00e0 la fois individuelle et collective, qui recouvre, au-del\u00e0 de la libert\u00e9 de faire, la libert\u00e9 d\u2019\u00eatre. La violence du colonis\u00e9 est une contre-violence, violence subie d\u2019abord qui s\u2019ext\u00e9riorise ensuite, qui s\u2019appuie sur une philosophie de la lib\u00e9ration\u00a0: le sujet existe dans la mesure o\u00f9 il d\u00e9signe son ennemi et le combat. La violence est cr\u00e9atrice, elle cr\u00e9e l\u2019existence humaine, le sujet historique, l\u2019humain v\u00e9ritable qui na\u00eet dans la lutte, l\u2019arrachement \u00e0 sa condition d\u2019opprim\u00e9. Le r\u00e9volt\u00e9 se r\u00e9invente. Les masses deviennent peuple gr\u00e2ce \u00e0 la violence. La r\u00e9volte de l\u2019humain opprim\u00e9 correspond \u00e0 une conception de la libert\u00e9, et cela correspond \u00e0 une morale, \u00e0 une \u00e9thique universelle qui combat l\u2019exploitation. Le refus de l\u2019oppression est une manifestation de la libert\u00e9, qui est une exigence de v\u00e9rit\u00e9, exigence d\u2019une \u00e9thique. Cette volont\u00e9 morale d\u2019\u00e9mancipation fit scandale quand les analyses de Sartre furent publi\u00e9es. Mais pour Sartre, le scandale \u00e9tait sa fa\u00e7on de lutter contre l\u2019intol\u00e9rable, de le d\u00e9noncer. Les textes de Sartre, lus dans le monde entier, ont repr\u00e9sent\u00e9 l\u2019espoir. Gr\u00e2ce \u00e0 lui, entre autres, des voix que l\u2019on n\u2019entendait pas jusque l\u00e0 allaient se faire entendre dans le monde entier.<\/p>\n<p>Les intellectuels colonis\u00e9s ont retourn\u00e9 contre les colonisateurs leur propres discours, universalistes, ce qui permettra aux colonis\u00e9s de construire leur unit\u00e9 d\u2018action contre cette colonisation qui a cr\u00e9\u00e9 les nations colonis\u00e9es. Alors que l\u2019Etat colonisateur unifie les colonis\u00e9s de l\u2019ext\u00e9rieur, par la contrainte, la lutte pour l\u2019ind\u00e9pendance unifie le peuple de l\u2019int\u00e9rieur, en \u00e9vitant l\u2019effritement du pays. On comprend alors le r\u00f4le de l\u2019id\u00e9ologie de l\u2019unit\u00e9 nationale\u00a0: le panafricanisme est le corollaire de la revendication de souverainet\u00e9 nationale.<\/p>\n<p>Mais la libert\u00e9 ne se donne pas, elle se prend par la lutte et la r\u00e9volte. Les concessions des colonisateurs sont provisoires, le n\u00e9o-colonialisme est proche qui va tenter de r\u00e9cup\u00e9rer le pouvoir. Le capitalisme sait truquer les d\u00e9colonisations.<\/p>\n<p>Sartre renverse la situation coloniale\u00a0: le Blanc perd le monopole du regard et celui de la parole, le Blanc doit s\u2019exposer au dialogue et aux regards du colonis\u00e9, anciennement soumis. Le colonis\u00e9 se d\u00e9colonise sous le regard du colonisateur\u00a0: son assignation, qui lui \u00e9tait impos\u00e9e, est remise en cause par sa lutte, qui assume son sort en se r\u00e9voltant.<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0Tiers- Monde\u00a0\u00bb s\u2019est exprim\u00e9 \u00e0 travers ses intellectuels (Franz Fanon, \u00ab\u00a0Les damn\u00e9s de la terre\u00a0\u00bb), avec des servages qui font honte aux occidentaux. Les colonis\u00e9s sont trait\u00e9s comme des b\u00eates de somme, d\u00e9shumanis\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Nous ne devenons ce que nous sommes que par la n\u00e9gation intime de ce que l\u2018on a fait de nous<\/em>\u00a0\u00bb (Jean-Paul Sartre). Le colonialisme engendre la haine. La violence sans-merci des colonis\u00e9s est en elle-m\u00eame \u00e9mancipatrice\u00a0: ils se font hommes \u00e0 travers leur violence.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Abattre un europ\u00e9en, c\u2019est faire d\u2019une pierre deux coups\u00a0; supprimer en m\u00eame temps un oppresseur et un opprim\u00e9\u00a0: restent un homme mort et un homme libre<\/em>\u00a0\u00bb (Jean-Paul Sartre, pr\u00e9face aux \u00ab\u00a0Damn\u00e9s de la terre\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Ainsi sera extirp\u00e9e la qualit\u00e9 de colonisateur, qui se verra d\u00e9colonis\u00e9, arrach\u00e9 \u00e0 ses id\u00e9ologies menteuses qui ont fait que les hommes europ\u00e9ens ne sont devenus hommes qu\u2019\u00e0 travers le racisme et la surexploitation.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Le travail en peau blanche ne peut pas s\u2019\u00e9manciper l\u00e0 o\u00f9 le travail en peau noire demeure marqu\u00e9 d\u2019infamie<\/em>\u00a0\u00bb (Karl Marx).<\/p>\n<p>Lucide, Sartre savait que longtemps encore les colonis\u00e9s se battraient entre eux et que ces effets n\u00e9fastes de la colonisation s\u00e9viraient pendant des d\u00e9cennies. M\u00eame celui \u2013 Patrice Lumumba \u2013 qui peut se consid\u00e9rer comme au-dessus de tous les noirs, reste trait\u00e9 comme situ\u00e9 au-dessous de tous les blancs.<\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-04a83c5 elementor-hidden-mobile e-con-full elementor-hidden-tablet e-flex e-con e-child\" data-id=\"04a83c5\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-03f07a2 e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"03f07a2\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-fb5675f elementor-widget-divider--view-line_text elementor-widget-divider--element-align-center elementor-widget elementor-widget-divider\" data-id=\"fb5675f\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"divider.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-divider\">\n\t\t\t<span class=\"elementor-divider-separator\">\n\t\t\t\t\t\t\t<p class=\"elementor-divider__text elementor-divider__element\">\n\t\t\t\tPage 1\t\t\t\t<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/span>\n\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-719c129 e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"719c129\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-5a9d3ce e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"5a9d3ce\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-be65c72 elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"be65c72\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<p>A la suite de Sartre, Franz Fanon, Aim\u00e9 C\u00e9saire, Albert Memmi ont d\u00e9crit que le colonis\u00e9 c\u2019est l\u2019Autre, par d\u00e9doublement, duplication et bestialisation de \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb inf\u00e9rieure.\u00a0<\/p>\n<p>Sartre a su, par ses \u00e9crits contre le colonialisme, poser le probl\u00e8me globalement, en croisant le th\u00e9orique et le politique, le discours et la science. Chez Jean-Paul Sartre, le concept central est celui de peuple et non pas celui de \u00ab\u00a0minorit\u00e9\u00a0\u00bb, comme par exemple chez Foucault ou Deleuze. Apr\u00e8s Sartre, avec l\u2019id\u00e9ologie structuraliste, le th\u00e8me de la libert\u00e9 va dispara\u00eetre au b\u00e9n\u00e9fice de celui de l\u2019art de gouverner\u00a0: l\u2019\u00e9conomie politique devient le lieu d\u2019une rationalisation consensuelle. S\u2019\u00e9labore peu \u00e0 peu une nouvelle th\u00e9matique s\u00e9curitaire qui remplace celle des luttes de lib\u00e9ration nationale.<\/p>\n<p>Sartre a choisi la libert\u00e9 comme fondement \u00e0 toute vie. La libert\u00e9 anime pour lui la dialectique de l\u2019universel et du particulier\u00a0: les colonis\u00e9s sont dans l\u2019ordre du particulier. Le colonisateur parle au nom de tous les hommes. Le colonis\u00e9 est trait\u00e9 en \u00ab\u00a0primitif\u00a0\u00bb, non raisonnable, sauvage, animiste, exotique, en un mot un \u00ab\u00a0sous-homme\u00a0\u00bb. Il rel\u00e8ve d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9 radicale, inassimilable, irr\u00e9cup\u00e9rable, d\u2019une sorte de primitivisme essentialiste. Ainsi s\u2019op\u00e8re sa d\u00e9r\u00e9alisation par une image n\u00e9gatrice, il est citoyen de second ordre, citoyen sans droits. Sa libert\u00e9, qu\u2019il va exercer par la violence, le fait sortir du regard de l\u2019Autre.<\/p>\n<p>Certains font de la libert\u00e9 sur la propri\u00e9t\u00e9, la possession sans laquelle ils ne sont rien. On les fait choses comme une pierre ou une rivi\u00e8re au milieu du monde, comme un simple ustensile. Pour Sartre, \u00eatre libre pour le colonis\u00e9, c\u2019est assumer sa condition de colonis\u00e9, c\u2019est reprendre \u00e0 son compte cette condition comme si on se l\u2019\u00e9tait forg\u00e9e soi-m\u00eame. La condition humaine est \u00e0 la fois cause de soi et sans fondement. Tout ce qui vous arrive ne peut vous arriver que par vous, et sous votre responsabilit\u00e9\u00a0: ce qu\u2019on fait de ce que les autres ont fait de vous. Il n\u2019arrive jamais rien du dehors, chacun est responsable de soi.\u00a0<em>\u00ab\u00a0L\u2019homme est un \u00eatre qui se fait dans l\u2019avenir<\/em>\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit d\u2019assumer pour fonder, de reprendre \u00e0 son compte, de revendiquer. On ne peut acqu\u00e9rir la libert\u00e9 de ne plus \u00eatre libre, tout ce qui arrive arrive par soi-m\u00eame. On n\u2019a jamais d\u2019excuse\u00a0: je dois endosser ce qui m\u2019arrive. On est sans droits comme sans excuses\u00a0: mon existence est donn\u00e9e, mais en m\u00eame temps j\u2019en suis responsable. La libert\u00e9 ne peut en aucun cas cesser d\u2019\u00eatre libre.<\/p>\n<p>La libert\u00e9 du r\u00e9volutionnaire est d\u2019autant plus s\u00e9rieuse qu\u2019elle vise \u00e0 transformer le monde\u00a0: il se place face \u00e0 l\u2019objet-monde.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 profonde du capitalisme lib\u00e9ral europ\u00e9en, c\u2019est la colonisation, cette part in\u00e9luctable de la barbarie, faite de pillages, de tortures et d\u2019exactions. D\u00e8s lors, l\u2019anticolonialisme se justifie, fait de guerres de lib\u00e9ration nationale (Alg\u00e9rie, Vietnam, Am\u00e9rique Latine\u2026). Ces r\u00e9voltes du\u00a0\u00ab\u00a0Tiers-Monde\u00a0\u00bb, du Bien contre le Mal, justifient le recours \u00e0 la violence de masse, cette contre-violence des domin\u00e9s.<\/p>\n<p>Les peuples colonisateurs se font les complices d\u2019un syst\u00e8me en ne le d\u00e9non\u00e7ant pas. Victimes et bourreaux vivent la m\u00eame horreur\u00a0: c\u2019est l\u2019inhumain qui est leur v\u00e9rit\u00e9. Une haine radicale de l\u2019humanit\u00e9 s\u2019acharne sur les bourreaux et sur les victimes pour les d\u00e9grader les uns par les autres. On se r\u00e9f\u00e8rera au livre d\u2019Henri Alleg sur la torture\u00a0: \u00ab\u00a0La question\u00a0\u00bb. \u00a0Les guerres coloniales sont des guerres populaires en ce qu\u2019elles font se battre les pauvres contre les riches, des pauvres silencieux, qui se taisent et qu\u2019il s\u2019agit de faire parler, de ces pauvres que les tortionnaires consid\u00e8rent comme des sous-hommes, des b\u00eates humaines. La colonisation annule les colonis\u00e9s\u00a0: ils ne sont plus personne. Ainsi, selon Sartre, \u00eatre homme pour le colonisateur-exploiteur, c\u2019est \u00eatre sup\u00e9rieur au colonis\u00e9\u00a0: pour l\u2019emp\u00eacher de se comporter en homme, il faut dresser le colonis\u00e9, le dompter, le ch\u00e2tier. Mais en r\u00e9sistant \u00e0 la torture, en se r\u00e9voltant, le colonis\u00e9 rappelle l\u2019humanit\u00e9 de tout homme qui se dresse contre l\u2019oppresseur.<\/p>\n<p>On mesure aujourd\u2019hui encore les effets n\u00e9fastes de la situation colonialiste, \u00e0 la fa\u00e7on dont elle a d\u00e9truit la d\u00e9mocratie parlementaire, dont elle a engendr\u00e9 des sous-prol\u00e9taires en banlieue, dont elle a d\u00e9structur\u00e9 le tissu social, dont elle a favoris\u00e9 la mont\u00e9 de l\u2019extr\u00eame-droite raciste, dont elle a fait reculer l\u2019internationalisme et la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de l\u2019asile\u2026 Les traces du colonialisme sont encore pr\u00e9sentes.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas de bon ou de mauvais colon, il y a un syst\u00e8me colonialiste. C\u2019est le mouvement des choses qui engendre colonisateur et colonis\u00e9, les deux \u00e9tant d\u00e9shumanis\u00e9s -diff\u00e9remment- par le syst\u00e8me. La violence domine toutes les phases de la colonisation. Coloniser c\u2019est jeter au feu les institutions d\u00e9mocratiques\u00a0: cette destruction de la d\u00e9mocratie contamine tous les rapports sociaux.<\/p>\n<p>Un retour \u00e0 la pens\u00e9e de Sartre nous permet de mieux comprendre la v\u00e9rit\u00e9 du colonialisme, et comment les traces de ce colonialisme sont encore pr\u00e9sentes. Sur cette question, comme sur beaucoup d\u2019autres, Sartre fut un \u00ab\u00a0\u00e9claireur\u00a0\u00bb (Alain Badiou). Il a d\u00e9montr\u00e9 que la colonisation ne d\u00e9truit pas seulement la personne du colonis\u00e9, mais aussi celle du colonisateur, que la violence contamine toute la soci\u00e9t\u00e9 et que le racisme se r\u00e9pand comme une gangr\u00e8ne dans tout le pays. M\u00eame quand les Blancs ne commandent plus l\u2019appareil d\u2019Etat, dans les pays anciennement colonis\u00e9s, ils continuent \u00e0 dominer \u00e9conomiquement \u00e0 l\u2019aide de la collaboration des \u00ab\u00a0indig\u00e8nes\u00a0\u00bb. L\u2019imp\u00e9rialisme, pas plus aujourd\u2019hui qu\u2019hier, n\u2019a le souci des vies humaines. Il se contente, parfois, d\u2019acheter des valets\u00a0: les nouveaux dirigeants, ind\u00e9pendants juridiquement, surexploit\u00e9s. Lumumba a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9, le panafricanisme a \u00e9chou\u00e9, et l\u2019Afrique est \u00ab\u00a0mal partie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Sartre nous a appris qu\u2019il fallait toujours r\u00e9sister, ne pas accepter l\u2019intol\u00e9rable, dire non \u00e0 la soumission de l\u2019injustifiable, et faire taire les puissants pour laisser parler les exclus. La libert\u00e9 d\u2019un individu ne peut se r\u00e9aliser que dans la libert\u00e9 des autres. Devenir libre, c\u2019est d\u2019abord lutter pour la libert\u00e9 des opprim\u00e9s. L\u2019engagement r\u00e9volutionnaire est un acte authentique, car il vous situe, \u00eatre parmi les \u00eatres, un individu comme les autres, mais qui peut \u00eatre leur chef (\u00ab\u00a0<em>Il y a cette guerre \u00e0 faire et je la ferai\u00a0<\/em>\u00bb Goetz). Un acte r\u00e9volutionnaire est un acte libre par excellence, il est l\u2019acte par lequel chacun revendique la lib\u00e9ration de tous. Il n\u2019est pas de valeurs absolues, elles sont subordonn\u00e9es \u00e0 la libert\u00e9. Il n\u2019est pas d\u2019adh\u00e9sion \u00e0 un monde pr\u00e9\u00e9tabli, celui-ci r\u00e9sultera du projet individuel et collectif. Chacun est concern\u00e9 par la lib\u00e9ration de tous, mais en tant qu\u2019existence s\u00e9par\u00e9e, dans ses projets singuliers. Chaque individu doit prendre en main sa propre vie\u00a0; l\u2019individualisme de Sartre n\u2019est pas un individualisme de repli, mais de participation\u00a0: la libert\u00e9 de chacun ne se r\u00e9alise qu\u2019\u00e0 travers la libert\u00e9 d\u2019autrui. La libert\u00e9 est donn\u00e9e \u00e0 l\u2019individu en tant qu\u2019\u00eatre singulier, mais il doit l\u2019exercer par un mouvement qui d\u00e9bouche n\u00e9cessairement sur le projet collectif, notamment celui de la r\u00e9volution.<\/p>\n<p>Cette grande le\u00e7on de morale politique que nous a communiqu\u00e9e Sartre, j\u2019ai essay\u00e9 pour ma part de ne jamais l\u2019oublier.<\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-689f371 elementor-hidden-mobile e-con-full elementor-hidden-tablet e-flex e-con e-child\" data-id=\"689f371\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-879caaa e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"879caaa\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-b10bf6b elementor-widget-divider--view-line_text elementor-widget-divider--element-align-center elementor-widget elementor-widget-divider\" data-id=\"b10bf6b\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"divider.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-divider\">\n\t\t\t<span class=\"elementor-divider-separator\">\n\t\t\t\t\t\t\t<p class=\"elementor-divider__text elementor-divider__element\">\n\t\t\t\tPage 2\t\t\t\t<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/span>\n\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Car l\u2019id\u00e9e que je n\u2019ai jamais cess\u00e9 de d\u00e9velopper, c\u2019est que, en fin de compte, chacun est toujours responsable de ce qu\u2019on a fait de lui-m\u00eame, s\u2019il ne peut rien faire de plus que d\u2019assumer cette responsabilit\u00e9. 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