{"id":1241,"date":"2023-06-22T15:45:01","date_gmt":"2023-06-22T15:45:01","guid":{"rendered":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/?p=1241"},"modified":"2025-07-21T22:35:02","modified_gmt":"2025-07-21T22:35:02","slug":"archives-et-traces-figures-visibles-et-invisibles-du-passe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/archives-et-traces-figures-visibles-et-invisibles-du-passe\/","title":{"rendered":"Archives et traces. Figures visibles et invisibles du pass\u00e9"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"1241\" class=\"elementor elementor-1241\" data-elementor-post-type=\"post\">\n\t\t\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-256b3c2 e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"256b3c2\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-792af3b e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"792af3b\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-0167beb elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"0167beb\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><strong>Une r\u00e9flexion depuis les soci\u00e9t\u00e9s post-esclavagistes de la Cara\u00efbe<\/strong><\/h3>\n<p><strong>Rendre audibles les sans-voix<\/strong><\/p>\n<p>Le propos de ce texte est de soumettre une r\u00e9flexion sur la difficult\u00e9 de pouvoir entendre les \u00ab\u00a0sans-voix\u00a0\u00bb, de donner de la voix \u00e0 celles et ceux qui sont rendus inaudibles au sein de syst\u00e8mes sociaux dont le fonctionnement repose pr\u00e9cis\u00e9ment sur le pouvoir de \u00ab\u00a0faire taire\u00a0\u00bb et de rendre silencieuses les figures pourtant si pr\u00e9sentes dans nos vies sociales.<\/p>\n<p>Les chercheurs sp\u00e9cialis\u00e9s sur la Cara\u00efbe fond\u00e9e \u00e0 partir du socle colonial et esclavagiste connaissent bien l\u2019ouvrage de l\u2019anthropologue Michel-Rolph Trouillot (1995),\u00a0<em>Silencing the past<\/em>, dont le titre dans sa traduction fran\u00e7aise \u2013 \u00ab Rendre le pass\u00e9 silencieux \u00bb \u2013 n\u2019a sans doute pas la m\u00eame efficacit\u00e9 pour venir dire la capture des possibilit\u00e9s de recouvrer les termes de sa propre histoire. Par cette expression que pourrait aussi traduire la notion \u00ab d\u2019ensilencement \u00bb qu\u2019utilise la philosophe Elsa Dorlin (\u00e0 para\u00eetre, 2023), M.-R. Trouillot veut traduire l\u2019id\u00e9e selon laquelle les conditions de production de narrations sp\u00e9cifiques sur le pass\u00e9 attestent de \u00ab l\u2019exercice diff\u00e9rentiel du pouvoir qui rend certains r\u00e9cits possibles et qui r\u00e9duit les autres au silence \u00bb (Trouillot, 1995, p. 25)<\/p>\n<p>S\u2019int\u00e9resser \u00e0 la production du silence et \u00e0 ce qui existe forc\u00e9ment en-de\u00e7\u00e0 de ou par-del\u00e0 ce silence est une question \u00e0 laquelle les chercheurs du temps pr\u00e9sent s\u2019adressent bon an mal an, en recourant au \u00ab\u00a0terrain\u00a0\u00bb ou \u00e0 la \u00ab\u00a0relation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le terrain\u00a0\u00bb \u00e9tant ce f\u00e9tiche de l\u2019anthropologue \u00e9quivalent \u00e0 celui de l\u2019archive pour l\u2019historien, pour tenter de mettre en lumi\u00e8re les \u00ab\u00a0si petits destins\u00a0\u00bb de la violence subie.<\/p>\n<p>Quand elle s\u2019adresse aux figures anonymes du pass\u00e9, cette difficult\u00e9 de la qu\u00eate du \u00ab\u00a0cach\u00e9\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0non visible\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0non su\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0rendu silencieux\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0disparu\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0vouloir taire\u00a0\u00bb est redoubl\u00e9e par l\u2019absence du vivant, l\u2019absence du \u00ab\u00a0maintenant\u00a0\u00bb et du possible de cette rencontre de \u00ab\u00a0terrain\u00a0\u00bb ou de la relation avec des t\u00e9moins de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue. Car tenter de recouvrer le pass\u00e9, c\u2019est toujours avoir affaire \u00e0 la perte d\u00e9finitive. La reconstitution\u00a0historique pourrait alors nous para\u00eetre bel et bien comme un leurre avec, comme le disait Michel de Certeau, un assemblage de mat\u00e9riaux destin\u00e9s \u00e0 \u00ab\u00a0tromper la mort\u00a0\u00bb, \u00e0 \u00ab cacher l\u2019absence effective des figures \u00bb dont parle le texte, \u00ab \u00e0 faire comme si \u00bb le vivant pouvait \u00eatre de nouveau atteint, alors qu\u2019il s\u2019agit de \u00ab l\u2019irr\u00e9parable perte de la pr\u00e9sence\u00a0\u00bb (de Certeau, 1975, p. 386).<\/p>\n<p>Il est bien-s\u00fbr envisageable d\u2019\u00e9largir cette r\u00e9flexion hors du champ des soci\u00e9t\u00e9s (post)esclavagistes de la Cara\u00efbe et des Am\u00e9riques. Si ces derni\u00e8res confrontent aux voix imperceptibles et inaudibles des esclaves, puis de leurs descendants, elles mettent \u00e0 jour bien plus largement la question des sources \u00e0 explorer pour tenter de restaurer des pr\u00e9sences effac\u00e9es, des pr\u00e9sences an\u00e9anties par le poids des appareils de pouvoir. Parmi ces appareils, l\u2019archive a pu \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme le lieu par excellence du d\u00e9ploiement de l\u2019autorit\u00e9 coloniale, et plus g\u00e9n\u00e9ralement de celle des nations occidentales autant dans leur pulsion imp\u00e9riale que dans leur structuration interne vou\u00e9e \u00e0 produire des soci\u00e9t\u00e9s segment\u00e9es et hi\u00e9rarchis\u00e9es. Ces hi\u00e9rarchies nationales se confortent d\u2019ailleurs par le contr\u00f4le qu\u2019exercent les groupes dominants sur le r\u00e9cit national\u00a0: sans la possibilit\u00e9 de dire et circonscrire la Nation, les \u00e9lites sont fragilis\u00e9es, d\u2019o\u00f9 leurs luttes pour le monopole de la production narrative du corps social l\u00e9gitime.<\/p>\n<p><strong>L\u2019archive\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Le pouvoir de l\u2019archive a \u00e9t\u00e9 maintes fois d\u00e9crit et d\u00e9cri\u00e9, faisant des documents archiv\u00e9s des \u00ab\u00a0produits de machines \u00e9tatiques\u00a0\u00bb (Stoler, 2009, p. 28), l\u2019usage des ressources \u00e9lectroniques venant d\u00e9cupler ce pouvoir que Featherstone (2000, p. 180) assimile \u00e0 un \u00ab\u00a0super-panoptique\u00a0\u00bb. La mat\u00e9rialit\u00e9 du lieu de l\u2019archive \u2013 le b\u00e2timent de conservation \u2013 fabrique en soi ce qui est au principe m\u00eame de la puissance de l\u2019archive, c\u2019est-\u00e0-dire le principe de coupure qui circonscrit les savoirs sur le pass\u00e9 en tant qu\u2019acceptables, conservables, tout en les s\u00e9parant de la parole vivante. Le document d\u2019archive est \u00ab\u00a0silencieux\u00a0\u00bb nous dit Ric\u0153ur, et m\u00eame \u00ab\u00a0orphelin\u00a0\u00bb car priv\u00e9 de ce qui donne la vie. Il est vou\u00e9 \u00e0 ne pas \u00eatre dit\/entendu et donc priv\u00e9 de la capacit\u00e9 \u00e0 entrer dans le dialogue dont rend compte le t\u00e9moignage. Aphone, il se pr\u00e9sente comme la premi\u00e8re mutation de la m\u00e9moire vivante recouverte et m\u00eame \u00e9teinte par la scripturalit\u00e9 (Ric\u0153ur, 2000). L\u2019archive est donc une\u00a0<em>institution du savoir<\/em>\u00a0qui fonctionne par une sorte de d\u00e9cantation de la vie dont l\u2019usage ouvre la voie \u00e0 une histoire positiviste sur le pass\u00e9 comme \u00e9pur\u00e9e des subjectivit\u00e9s puisque d\u00e9pouill\u00e9e des ressorts de l\u2019\u00e9motion, du vivant et du mouvement de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Il serait illusoire de penser que cet \u00e9lan positiviste a \u00e9t\u00e9 lamin\u00e9 par les \u00e9pist\u00e9mologies qui se sont succ\u00e9d\u00e9\u00a0: post-structuralistes, d\u00e9constructivistes, post-coloniales, d\u00e9coloniales, ontologiques etc. En France, les historiens et chercheurs d\u2019autres disciplines continuent de charger l\u2019archive de son pouvoir de v\u00e9rit\u00e9, de sa vis\u00e9e v\u00e9rificationniste \u2013 \u00ab\u00a0une \u00e9pist\u00e9mologie de la v\u00e9rification\u00a0\u00bb selon l\u2019expression de l\u2019anthropologue jama\u00efcain David Scott (1997, p. 21) \u2013 et ceci selon un rapport qui semble \u00eatre totalement ignorant de la fa\u00e7on dont il introduit lui-m\u00eame des hi\u00e9rarchies, redouble des rapports de domination et produit en d\u00e9finitive de la \u00ab\u00a0violence \u00e9pist\u00e9mique\u00a0\u00bb telle que l\u2019a abord\u00e9e Gayatri Chakravorty Spivak (1988) dans son c\u00e9l\u00e8bre texte\u00a0<em>Can the subaltern speak ?<\/em>. \u00a0De ce point de vue, deux pol\u00e9miques tr\u00e8s vives portant sur les soci\u00e9t\u00e9s coloniales \u00e0 fondement esclavagiste ont montr\u00e9 l\u2019existence de ce redoublement \u2013 v\u00e9rit\u00e9 et subalternisation \u2013 sur la base de l\u2019objectivit\u00e9 attribu\u00e9e \u00e0 l\u2019Histoire et \u00e0 la rigueur de l\u2019historien. Je veux parler ici de la pol\u00e9mique partie de l\u2019ouvrage d\u2019Olivier P\u00e9tr\u00e9-Grenouilleau (2004) et des commentaires de l\u2019auteur dans la presse, ouvrage portant sur l\u2019approche globale des traites n\u00e9gri\u00e8res estim\u00e9es comme non rentables pour l\u2019Occident (voir Chivallon, 2005) et plus r\u00e9cemment la controverse violente suscit\u00e9e en Guadeloupe par l\u2019ouvrage de Jean-Fran\u00e7ois Niort (2015) relatif au Code noir o\u00f9 il s\u2019agissait de montrer que celui-ci ne niait pas la personne humaine chez l\u2019esclave et, en cons\u00e9quence, ne le d\u00e9shumanisait pas. Dans les deux cas, le \u00ab\u00a0regard surplombant\u00a0\u00bb se r\u00e9clamait de la capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir une vision du syst\u00e8me esclavagiste r\u00e9put\u00e9e \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb et bien moins atroce en certains aspects que celle que lui pr\u00eateraient celles et ceux qui sont les descendants des victimes et restent soumis encore aujourd\u2019hui aux prolongements de la violence d\u2019un monde social racialis\u00e9, structur\u00e9 par la colonialit\u00e9 form\u00e9e dans la matrice ancienne de ce syst\u00e8me. La plus importante pol\u00e9mique sans celle renouvel\u00e9e bien au-del\u00e0 du contexte fran\u00e7ais, reste sans conteste celle autour de la th\u00e8se de l\u2019historien trinidadien Eric Williams (1994 [1944]) pour qui l\u2019esclavage a permis le d\u00e9collage de l\u2019industrialisation des pays europ\u00e9ens. Laur\u00e9at du prestigieux\u00a0<em>Bancroft Prize<\/em>\u00a0de l\u2019Universit\u00e9 de Columbia en 2015, l\u2019historien Greg Grandin a tr\u00e8s bien r\u00e9sum\u00e9 l\u2019enjeu de ces remises en cause interminables de la th\u00e8se de Williams\u00a0(et sans doute de toutes les autres) : concernant l\u2019esclavage, chaque g\u00e9n\u00e9ration doit prouver de nouveau ce qui semble pourtant \u00eatre \u00e9vident, et c\u2019est en d\u00e9finitive ce qui forme obstacle \u00e0 la possibilit\u00e9 de se souvenir du tragique de cette exp\u00e9rience pour l\u2019humanit\u00e9 (Grandin, 2015).\u00a0<\/p>\n<p>La perspective qui voit dans l\u2019archive l\u2019un des piliers majeurs de l\u2019exercice du pouvoir s\u2019est vue toutefois \u00e2prement discut\u00e9e et remise en cause au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies \u00e0 la faveur d\u2019un des nombreux tournants qui animent le monde acad\u00e9mique. L\u2019<em>archival turn<\/em>\u00a0(le tournant archival\/archivistique) a fait na\u00eetre une profusion d\u2019interpr\u00e9tations o\u00f9 fleurissent les notions de \u00ab\u00a0contre-archives\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0d\u2019archives alternatives\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0d\u2019archives non officielles\u00a0\u00bb tout en r\u00e9clamant que l\u2019institution elle-m\u00eame soit revisit\u00e9e pour le potentiel qu\u2019elle offre malgr\u00e9 tout d\u2019emplir la froideur des documents par des \u00e9motions, de l\u2019agentivit\u00e9, de l\u2019esth\u00e9tique, et des pratiques tout simplement vivantes. Il y a dans tous les cas, celui ou celle qui s\u2019empare du sens que l\u2019archive s\u2019appr\u00eate \u00e0 livrer, qui s\u2019adonne \u00e0 le d\u00e9construire (\u00e0 le \u00ab\u00a0d\u00e9coloniser\u00a0\u00bb aussi) et \u00e0 mobiliser en d\u00e9finitive une lecture d\u2019o\u00f9 les affects ne sont pas absents (Mbembe, 2002).<\/p>\n<p>Ramen\u00e9 \u00e0 notre double pr\u00e9occupation, celle de l\u2019alt\u00e9ration des figures devenues inconnues ou m\u00e9connaissables et celle du pass\u00e9 irr\u00e9m\u00e9diablement perdu, le d\u00e9bat\u00a0nous renvoie \u00e0 des questions en forme d\u2019obstacles et sans doute d\u2019apories. Existe-t-il dans l\u2019archive ou hors de l\u2019archive des voies de traverse qui laissent entrevoir ces destins fragiles qui nous pr\u00e9occupent, ces destins si enclins \u00e0 \u00eatre obscurcis et meurtris par les documents officiels o\u00f9 l\u2019\u00e9crit \u00e9limine d\u00e9j\u00e0 la trace d\u2019une parole audible\u00a0?<\/p>\n<p><strong>\u2026 Et la trace<\/strong><\/p>\n<p>Ce que l\u2019on pourrait d\u00e9signer par le mot \u00ab\u00a0trace\u00a0\u00bb \u00e0 la mani\u00e8re de l\u2019\u00e9crivain martiniquais \u00c9douard Glissant, ne serait-il pas justement ce lieu d\u2019une alternative o\u00f9 pourraient se manifester des mani\u00e8res d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la scripturalit\u00e9 de l\u2019archive ou d\u2019\u00eatre ins\u00e9r\u00e9es accidentellement ou discr\u00e8tement dans ses interstices\u00a0? Dans la pens\u00e9e de Glissant, la \u00ab\u00a0trace\u00a0\u00bb d\u00e9signe comme des s\u00e9diments \u00e9pars \u00e0 partir desquels les m\u00e9moires s\u2019\u00e9laborent contre des \u00ab\u00a0pens\u00e9es syst\u00e8mes\u00a0\u00bb. Dans son \u00e9tude de la place de \u00ab\u00a0la trace\u00a0\u00bb dans l\u2019\u0153uvre de Glissant, Fran\u00e7oise Simasotchi-Bron\u00e8s, (2014) s\u2019en remet \u00e0 l\u2019approche de deux autres \u00e9crivains martiniquais \u2013 Patrick Chamoiseau et Rapha\u00ebl Confiant \u2013 pour indiquer la composante originelle de cette inscription fragile et clandestine attach\u00e9e aux lieux parcourus par les esclaves :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab La chose est frappante, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des routes coloniales dont l\u2019intention se projette tout droit \u00e0 quelque utilit\u00e9 pr\u00e9datrice, se d\u00e9ploient d\u2019infinies petites sentes que l\u2019on appelle trac\u00e9es. \u00c9labor\u00e9es par les n\u00e8gres marrons, les esclaves, les cr\u00e9oles \u00e0 travers les bois et les mornes du pays, ces trac\u00e9es disent autre chose. Elles t\u00e9moignent d\u2019une spirale collective que le plan colonial n\u2019avait pas pr\u00e9vu \u00bb (R. Confiant et P. Chamoiseau, 1991, p. 12, cit\u00e9s par Simasotchi-Bron\u00e9s, 2014, p. 24).\u202f<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Recouvrer une conscience du pass\u00e9, c\u2019est, avec \u00c9douard Glissant, s\u2019\u00e9loigner de toute historiographie d\u00e9tach\u00e9e de la vie, m\u00eame si l\u2019\u00e9crivain-philosophe n\u2019exclut pas le recours aux sciences humaines pour acc\u00e9der \u00e0 ce qu\u2019il d\u00e9signe par une \u00ab\u00a0vision proph\u00e9tique du pass\u00e9\u00a0\u00bb (Glissant, 1981, p. 132), \u00e0 savoir un d\u00e9m\u00ealement\/emm\u00ealement que je comprends pour ma part comme une sorte de parcours temporel sans bornes \u00e9tablies, sans balises norm\u00e9es et fig\u00e9es.\u00a0\u00ab\u00a0La pens\u00e9e de la trace\u00a0\u00bb, c\u2019est plus pr\u00e9cis\u00e9ment mettre en \u0153uvre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0(\u2026) un non-syst\u00e8me de pens\u00e9e qui ne sera ni dominateur, ni syst\u00e9matique, ni imposant, mais qui sera peut-\u00eatre un non-syst\u00e8me de pens\u00e9e intuitif, fragile, ambigu, qui conviendra le mieux \u00e0 l\u2019extraordinaire dimension de multiplicit\u00e9 du monde dans lequel nous vivons\u00a0\u00bb (Glissant 1996\u00a0: 25).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Patrick Chamoiseau, grand complice intellectuel de Glissant, en d\u00e9cline une d\u00e9finition po\u00e9tique\u00a0o\u00f9 \u00ab\u00a0la Trace\u00a0\u00bb contient le vivant de l\u2019exp\u00e9rience, \u00e0 l\u2019\u00e9cart des dispositifs de conservation autoris\u00e9s :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0La\u00a0<em>Trace\u00a0<\/em>est marque concr\u00e8te [\u2026]. Les\u00a0<em>m\u00e9moires\u00a0<\/em>irradient dans la Trace, elles\u00a0<em>l\u2019habitent\u00a0<\/em>d\u2019une pr\u00e9sence-sans-mati\u00e8re offerte \u00e0 l\u2019\u00e9motion. Leurs associations,\u00a0<em>Traces-m\u00e9moires<\/em>, ne font pas monuments, ni ne cristallisent une m\u00e9moire unique : elles sont un jeu des m\u00e9moires qui sont emm\u00eal\u00e9es. Elles ne rel\u00e8vent pas de la geste coloniale, mais des d\u00e9flagrations qui en ont r\u00e9sult\u00e9. Leurs significations demeurent \u00e9volutives, non fig\u00e9es \u2013 non univoques comme celles du monument. Elles me font entendre-voir-toucher-imaginer l\u2019emm\u00eal\u00e9e des histoires qui ont tiss\u00e9 ma terre \u00bb. (Chamoiseau, 1997 : 120)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><strong>D\u2019un possible d\u00e9passement\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9 pourrait donc se trouver l\u2019archive, et de l\u2019autre la trace\u00a0; d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019histoire, de l\u2019autre la m\u00e9moire\u00a0; d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le d\u00e9p\u00f4t fig\u00e9, de l\u2019autre la circulation de la parole. De nouveau avec Paul Ric\u0153ur, il y a cependant mati\u00e8re \u00e0 \u00e9viter un sch\u00e8me binaire, puisque la m\u00e9moire est vue comme la \u00ab\u00a0matrice de l\u2019histoire\u00a0\u00bb, le philosophe allant jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9finir son ouvrage majeur comme un \u00ab\u00a0 plaidoyer pour la m\u00e9moire comme matrice de l\u2019histoire \u00bb (Ric\u0153ur, 2000, p. 106). En d\u2019autres mots, l\u2019archive elle-m\u00eame \u2013 et \u00ab\u00a0l\u2019Histoire\u00a0\u00bb qu\u2019elle conforte \u2013 se trouve d\u00e9pendante d\u2019un r\u00e9gime particulier de m\u00e9moire, ce qui pourrait \u00eatre ce \u00ab\u00a0r\u00e9gime d\u2019historicit\u00e9\u00a0\u00bb d\u00e9fini par Hartog (2003) ou D\u00e9tienne (2000), \u00e0 savoir une mani\u00e8re de construire un rapport au temps, l\u2019archive devenant avant tout un Discours, un ensemble de repr\u00e9sentations pour un groupe ou une Nation qui voient en elle le possible d\u2019un pass\u00e9 atteignable et reconstruit de mani\u00e8re la plus cr\u00e9dible possible, anim\u00e9e par la croyance en \u00ab\u00a0la reconstitution v\u00e9ridique\u00a0\u00bb. Mais n\u2019y-a-t-il pas lieu de d\u00e9senclaver l\u2019archive de son propre syst\u00e8me\u00a0? N\u2019est-elle pas aussi emplie de traces, \u00ab\u00a0les \u00e9clats de vie\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0les fragments de vie\u00a0\u00bb dont parle Arlette Farge (1989) et qu\u2019il faut savoir d\u00e9busquer parmi les \u00ab\u00a0discours tronqu\u00e9s\u00a0\u00bb que rapportent les documents\u00a0? De m\u00eame, la trace ne devient-elle pas elle-m\u00eame archive quand, hors du document, se trouvent d\u00e9pos\u00e9s des t\u00e9moignages du pass\u00e9, dans les architectures multiples, dans les symbolismes mat\u00e9rialis\u00e9s, dans les corps et leurs m\u00e9moires motrices et en d\u00e9finitive dans tout signifiant incarn\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de ces notions de traces et d\u2019archives m\u00eal\u00e9es s\u2019ouvre un horizon de questionnements moins conqu\u00e9rant, plus modeste et non moins prometteur sur la possibilit\u00e9 de d\u00e9voiler des pans de vie rest\u00e9s muets, comme de reconfigurer les notions qui nous sont famili\u00e8res sans forc\u00e9ment les opposer, ni faire entrer en conflit les termes et les binarismes qu\u2019ils portent. Si ces pistes sont plut\u00f4t th\u00e9oriques, elles pourraient cependant \u00eatre pr\u00e9cieuses et nous aider de fa\u00e7on pratique dans ce travail de \u00ab\u00a0fouille\u00a0\u00bb quasi arch\u00e9ologique pour entendre ce qui nous vient du pass\u00e9, qui retentit dans notre pr\u00e9sent et nous aide \u00e0 retrouver des continuit\u00e9s, des strates, des matrices de sens anciennes et pourtant encore-l\u00e0 et dont les figures des sans-voix d\u2019aujourd\u2019hui pourraient \u00eatre le t\u00e9moignage vivant, porteurs d\u2019archives et de traces des vies d\u2019hier.<\/p>\n<p><strong>Contre-commentaires<\/strong><\/p>\n<p>Je voudrais terminer ce propos par deux remarques se rapportant \u00e0 ces deux pans de notre point de d\u00e9part avec d\u2019une part un pass\u00e9 irr\u00e9m\u00e9diablement perdu et d\u2019autre part l\u2019alt\u00e9ration de figures rendues m\u00e9connaissables ou inconnaissables, remarques un peu en forme de contrepoints ou de contre-commentaires critiques.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re remarque consiste \u00e0 \u00e9voquer une sorte de leurre de la mort du pass\u00e9, ce qui peut para\u00eetre contradictoire avec ce qui a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 plus haut, mais qui rel\u00e8ve me semble-t-il de la possibilit\u00e9 de concevoir comme compatible l\u2019id\u00e9e de la perte irr\u00e9m\u00e9diable et celle du d\u00e9passement du caract\u00e8re provisoire des existences individuelles. Il n\u2019est pas question d\u2019affirmer que la vie en soi\/pour soi continue et de se pr\u00e9valoir d\u2019un quelconque transhumanisme qui r\u00eave d\u2019immortalit\u00e9, mais seulement d\u2019entrevoir la continuit\u00e9 de la vie au travers des traces d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9es mais, de mani\u00e8re encore plus incorpor\u00e9e, au travers de la m\u00e9moire interg\u00e9n\u00e9rationnelle comme de la m\u00e9moire anim\u00e9e par les souvenirs qui se s\u00e9dimentent en chacun de nous, \u00e0 partir de strates cumul\u00e9es puisant dans les exp\u00e9riences successives. De ce point de vue, je ne fais que mentionner, \u00e0 titre exploratoire de cette proposition, les recherches que j\u2019ai pu conduire sur les traces du souvenir d\u2019\u00e9v\u00e9nements anciens, \u00e9v\u00e9nements datant de 1870 au cours d\u2019une r\u00e9volte anticoloniale, et dont j\u2019ai rencontr\u00e9 les \u00ab\u00a0porteurs\u00a0\u00bb, les passeurs ou les t\u00e9moins de souvenirs constitu\u00e9s au fur et \u00e0 mesure de l\u2019\u00e9loignement temporel (Chivallon, 2012). Je ne parle ici de cette recherche que pour en dire le rapport qu\u2019elle fait surgir entre l\u2019archive de l\u2019\u00e9v\u00e9nement consign\u00e9 par les autorit\u00e9s coloniales et la parole actuelle des descendants des protagonistes de cette insurrection.<\/p>\n<p>Le travail conduit sur les archives n\u2019a jamais pu laisser entrevoir des mat\u00e9riaux froids et d\u00e9sincarn\u00e9s devenus disponibles \u00e0 la libert\u00e9 de mon interpr\u00e9tation, \u00e0 ma capacit\u00e9 de leur donner une vie singuli\u00e8re et de les charger de ma seule \u00e9motion et de mes affects. La relation \u00e9tablie avec ceux li\u00e9s par l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 ces mat\u00e9riaux arrachait l\u2019archive \u00e0 son statut fond\u00e9 sur le principe de la coupure. Les mat\u00e9riaux n\u2019\u00e9taient plus \u00ab\u00a0orphelins\u00a0\u00bb mais raccord\u00e9s au vivant de la parole qui circule. Ces archives, notamment les actes du proc\u00e8s des insurg\u00e9s, sont une d\u00e9clinaison parfaite de la capacit\u00e9 narrative du pouvoir colonial dont il \u00e9tait question avec Trouillot, c\u2019est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 \u00e0 taire, transformer, travestir et faire dispara\u00eetre, laissant \u00e0 peine se profiler l\u2019ombre des a\u00efeux des personnes avec qui j\u2019\u00e9tais aujourd\u2019hui en pr\u00e9sence. Mais par-del\u00e0 cette autorit\u00e9 de l\u2019archive, le t\u00e9moignage des personnes venait interf\u00e9rer comme pour raconter l\u2019autre face de l\u2019archive, celles de m\u00e9moires circulantes, liantes, vivantes, reconfigurant le statut de l\u2019archive au travers de la parole \u00e9chang\u00e9e et transmise. C\u2019est ce rapport entre la personne vivante et le mat\u00e9riau conserv\u00e9 qui la concerne qui semble offrir la voie la plus prometteuse sur les plans autant \u00e9thique, politique qu\u2019\u00e9pist\u00e9mique pour investir l\u2019archive sans redoubler son pouvoir d\u2019\u00eatre l\u2019incarnation d\u2019un mode d\u2019autorit\u00e9 vou\u00e9 \u00e0 la conservation et offerte \u00e0 la rigueur historienne. La m\u00e9moire est un moyen de d\u00e9tourner la puissance de l\u2019archive, de la travailler par la trace, par le t\u00e9moignage sensible et de lui donner en d\u00e9finitive une filiation, une condition historique, d\u2019instaurer au c\u0153ur de ces empilements de documents morts, le dialogue dont Ric\u0153ur \u00e9voquait l\u2019absence constitutive.<\/p>\n<p>Ce cheminement o\u00f9 le d\u00e9pouillement et l\u2019interpr\u00e9tation des sources archivistiques se font en compagnonnage avec ceux qui pourraient \u00eatre d\u00e9finis comme les d\u00e9tenteurs premiers d\u2019une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 acc\u00e9der aux documents qui se rapportent \u00e0 leurs vies et aux figures famili\u00e8res de leur milieu, am\u00e8ne la deuxi\u00e8me remarque ou le deuxi\u00e8me contre-commentaire. Car tenter de faire jaillir l\u2019existence de ceux rendus invisibles par les narrations dominantes ne va pas sans poser des questions \u00e9thiques et politiques que ne suffit pas \u00e0 r\u00e9soudre la perspective d\u2019un dialogue entre chercheur-historien-anthropologue et personnes-t\u00e9moins directement concern\u00e9es. Il faut aussi accepter que la r\u00e9sistance aux appareils de pouvoir, \u00e0 tous les pouvoirs comprenant ceux du savoir, puisse se loger dans le d\u00e9sir de la clandestinit\u00e9 et de la non-visibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Je me souviens d\u2019une sc\u00e8ne en 2020 o\u00f9 des collectifs associatifs \u00e9taient r\u00e9unis dans un quartier populaire de Bordeaux pour pr\u00e9senter au public leurs activit\u00e9s. L\u2019un de ces collectifs affichait plut\u00f4t fi\u00e8rement son objectif de donner la parole \u00e0 ceux que l\u2019on n\u2019entend pas, de donner les moyens de faire \u00e9merger cette parole inaudible. Une femme d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, se pr\u00e9sentant comme pr\u00e9caire et gilet jaune, lui a demand\u00e9 calmement le pourquoi de la mission que ce groupe se donnait. Presque gentiment, comme si elle s\u2019adressait \u00e0 un enfant, elle a expliqu\u00e9 au repr\u00e9sentant associatif que personne ne voudrait que l\u2019on parle \u00e0 sa place, et qu\u2019elle-m\u00eame ne voulait pas que l\u2019on parle \u00e0 sa place, que la parole appartenait \u00e0 chacun et que vouloir projeter cette parole dans l\u2019espace public n\u2019\u00e9tait pas forc\u00e9ment le d\u00e9sir de ceux que l\u2019on classait comme sans parole.<\/p>\n<p>Fr\u00e9quenter les \u00e9crits des \u00e9crivains antillais ram\u00e8ne au c\u0153ur de cette emprise sur les destins d\u00e9clar\u00e9s \u00eatre \u00e9teints et invisibilis\u00e9s. Edouard Glissant se m\u00e9fie du verbe \u00ab\u00a0comprendre\u00a0\u00bb qui est au fondement m\u00eame de nos d\u00e9marches de connaissance. Il y a, dit-il, \u00ab\u00a0dans ce verbe comprendre le mouvement des mains qui prennent l\u2019entour et le ram\u00e8nent \u00e0 soi. Geste d\u2019enfermement sinon d\u2019appropriation. Pr\u00e9f\u00e9rons-lui le geste de donner-avec \u00bb (Glissant, 1990, p. 206). \u00a0Et Si \u00c9douard Glissant se m\u00e9fie du verbe \u00ab comprendre \u00bb qu\u2019il signale avec son trait d\u2019union \u2013 com-prendre \u2013 pour rappeler le sens \u00e9tymologique de \u00ab prendre avec soi \u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 158), c\u2019est parce qu\u2019il y d\u00e9c\u00e8le \u00ab un sens r\u00e9pressif redoutable \u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 38). Quand la conqu\u00eate g\u00e9ographique s\u2019est faite banale et moins aventureuse pour l\u2019occident, s\u2019est en effet substitu\u00e9 le souci de v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019Autre. \u00ab Comprendre des cultures\u00a0fut alors plus gratifiant que d\u00e9couvrir des terres nouvelles. L\u2019ethnographie occidentale s\u2019est structur\u00e9e \u00e0 partir de ce besoin \u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 38).<\/p>\n<p>Mais c\u2019est plus encore avec la notion d\u2019opacit\u00e9 que Glissant nous am\u00e8ne \u00e0 poser la question du \u00ab\u00a0qui\u00a0\u00bb d\u00e9voile les vies cach\u00e9es et pourquoi\u00a0? Glissant r\u00e9clame le \u00ab\u00a0droit \u00e0 l\u2019opacit\u00e9\u00a0\u00bb, il est un militant de l\u2019opacit\u00e9. \u00c9coutons ce qu\u2019il nous dit de l\u2019opacit\u00e9 :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0La pens\u00e9e de l\u2019opacit\u00e9 me distrait des v\u00e9rit\u00e9s absolues dont je croirais \u00eatre le d\u00e9positaire (\u2026) Elle relativise en moi les possibles de toute action en me faisant sensible aux limites de toute m\u00e9thode (\u2026). La pens\u00e9e de l\u2019opacit\u00e9 me garde des voies univoques et des choix irr\u00e9versibles (\u2026). Que par ailleurs l\u2019opacit\u00e9 fonde un Droit, ce serait le signe de ce qu\u2019elle est entr\u00e9e dans la dimension du politique. Redoutable perspective (\u2026). Comment concilier la radicalit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 toute politique et le questionnement n\u00e9cessaire \u00e0 toute relation\u00a0? Seulement en concevant qu\u2019il est impossible de r\u00e9duire qui que ce soit \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il n\u2019aurait pas g\u00e9n\u00e9r\u00e9e de lui-m\u00eame. C\u2019est-\u00e0-dire dans l\u2019opacit\u00e9 de son temps et de son lieu (\u2026). C\u2019est aussi (\u2026) cette m\u00eame opacit\u00e9 [qui] anime toute communaut\u00e9\u00a0: ce qui nous assemblerait \u00e0 jamais, nous singularisant pour toujours. Le consentement g\u00e9n\u00e9ral aux opacit\u00e9s particuli\u00e8res est le plus simple \u00e9quivalent de la non-barbarie. Nous r\u00e9clamons pour tous le droit \u00e0 l\u2019opacit\u00e9\u00a0\u00bb (Glissant, 1990, p. 206-209).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Je terminerai donc avec cette double orientation qu\u2019il nous faut explorer, \u00e0 savoir le d\u00e9sir d\u2019une justice que nos d\u00e9marches trouveraient \u00e0 mettre en \u0153uvre en exhumant les histoires tragiques broy\u00e9es, \u00e9teintes ou fragilis\u00e9es par les machines de pouvoir ou bien le d\u00e9sir de taire notre propre d\u00e9sir de nous attacher aux existences qui ne sont pas les n\u00f4tres pour leur donner une vie qui restera forc\u00e9ment d\u00e9pendante de notre subjectivit\u00e9, de notre trajectoire et de nos appareils de savoir. Dans\u00a0<em>La vie des hommes inf\u00e2mes<\/em>, Michel Foucault entrevoit parfaitement ce dilemme que fait na\u00eetre la d\u00e9couverte des destins obscurs, esseul\u00e9s, rel\u00e9gu\u00e9s et condamn\u00e9s\u00a0: \u00ab On me dira : vous voil\u00e0 bien, avec toujours la m\u00eame incapacit\u00e9 \u00e0 franchir la ligne, \u00e0 passer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, \u00e0 \u00e9couter et \u00e0 faire entendre le langage qui vient d\u2019ailleurs ou d\u2019en bas ; toujours le m\u00eame choix, du c\u00f4t\u00e9 du pouvoir, de ce qu\u2019il dit ou fait dire. Pourquoi, ces vies, ne pas aller les \u00e9couter l\u00e0 o\u00f9, d\u2019elles-m\u00eames, elles parlent ?\u00a0\u00bb (Foucault, 1977, p. 13).\u00a0Connaitre, comprendre, d\u00e9voiler les figures invisibles et inaudibles ou revendiquer l\u2019opacit\u00e9 et laisser la libert\u00e9 de cette opacit\u00e9 \u00e0 celles et ceux dont les voix ont \u00e9t\u00e9 ensevelies par des institutions qui aujourd\u2019hui voudraient les faire rejaillir\u00a0? L\u2019interrogation vaut pour l\u2019exploration des mat\u00e9riaux consid\u00e9r\u00e9s comme orphelins, ou aphones comme pour ceux donn\u00e9s par la parole qui circule, elle vaut aussi pour l\u2019archive et la trace.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences cit\u00e9es<\/strong><\/h3>\n<p>Chamoiseau P., Confiant R., 1991,\u00a0<em>Lettres cr\u00e9oles et trac\u00e9es antillaises et continentales de la Litt\u00e9rature<\/em>, Paris, Hatier.<\/p>\n<p>Chamoiseau P., 1997.\u00a0<em>Ecrire en pays domin\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Chivallon C., 2005, \u00ab\u00a0Sur une relecture de l\u2019histoire de la traite n\u00e9gri\u00e8re\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Revue d\u2019histoire moderne et contemporaine (RHMC),\u00a0<\/em>n\u00b052-4 bis, pp. 45-53.<\/p>\n<p>Chivallon C., 2012.\u00a0<em>L\u2019esclavage. Du souvenir \u00e0 la m\u00e9moire<\/em>.Paris, Karthala.<\/p>\n<p>De Certeau M., 1975.\u00a0<em>L\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>D\u00e9tienne M., 2000.\u00a0<em>Comparer l\u2019incomparable<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Dorlin E., \u00e0 para\u00eetre, \u00ab\u00a0La gouvernementalit\u00e9 imp\u00e9riale\u00a0contre l\u2019unit\u00e9 carib\u00e9enne : massacrer et ab\u00eemer les vies (Antilles, 1959-1969)\u00a0\u00bb, in Dorlin E., Rigouste M., Sainton J.-P.,\u00a0<em>Mai 67. Massacrer et laisser mourir<\/em>, Paris, Libertalia, avril 2023.<\/p>\n<p>Farge A., 1989.\u00a0<em>Le go\u00fbt de l\u2019archive<\/em>. Paris, Seuil.<\/p>\n<p>Featherstone M., 2000. \u201cArchiving cultures\u201d,\u00a0<em>British Journal of Sociology\u00a0<\/em>51(1), 161\u2013184.<\/p>\n<p>Foucault M., 1977, \u00abLa vie des hommes inf\u00e2mes\u00bb,\u00a0<em>Les Cahiers du chemin<\/em>, n\u00b0 29, pp. 7-29.<\/p>\n<p>Glissant \u00c9., 1981,\u00a0<em>Le discours antillais<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n<p>Glissant \u00c9., 1990.\u00a0<em>Po\u00e9tique de la relation<\/em>. Paris, Gallimard.<\/p>\n<p>Glissant \u00c9., 1996.\u00a0<em>Introduction \u00e0 une Po\u00e9tique du Divers<\/em>. Paris, Gallimard.<\/p>\n<p>Grandin G., 2015, \u00ab\u00a0Capitalism and Slavery\u00a0\u00bb,\u00a0<em>The Nation<\/em>, May 2015, [En ligne]\u00a0:\u00a0<a href=\"https:\/\/www.thenation.com\/article\/archive\/capitalism-and-slavery\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">https:\/\/www.thenation.com\/article\/archive\/capitalism-and-slavery\/<\/a><\/p>\n<p>Hartog F., 2003.\u00a0<em>R\u00e9gimes d\u2019historicit\u00e9<\/em>. Paris, Seuil.<\/p>\n<p>Mbembe A., 2002. \u201cThe Power of the Archive and Its Limits\u201d, in C. Hamilton et al. (ed),\u00a0<em>Refiguring the Archive<\/em>, Boston: Kluwer Academic Publishers, pp. 19-26.<\/p>\n<p>Niort J.-F., 2015, Le Code Noir. Id\u00e9es re\u00e7ues sur un texte symbolique, Paris, Le Cavalier Bleu.<\/p>\n<p>P\u00e9tr\u00e9-Grenouilleau, 2004,\u00a0<em>Les traites<\/em>\u00a0<em>n\u00e9gri\u00e8res. Essai d\u2019histoire globale,\u00a0<\/em>Paris,Gallimard.<\/p>\n<p>Ric\u0153ur P., 2000.\u00a0<em>La m\u00e9moire, l\u2019histoire, l\u2019oubli<\/em>. Paris, Seuil.<\/p>\n<p>Scott D., 1997. \u2018An Obscure Miracle of Connection\u2019: Discursive Tradition and Black Diaspora Criticism.\u00a0<em>Small Axe<\/em>\u00a01, 19-38.<\/p>\n<p>Simasotchi-Bron\u00e8s F., 2014, \u00ab\u00a0La trace \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les premiers romans d\u2019\u00c9douard Glissant\u00a0\u00bb, Litt\u00e9rature, 2\/174, pp. 18-32.<\/p>\n<p>Spivak G. C., 1988, \u00ab\u00a0Can the Subaltern Speak\u00a0?\u00a0\u00bb, in Cary Nelson, Lawrence Grossberg (ed.),\u00a0<em>Marxism and the Interpretation of Culture<\/em>, Chicago, University of Illinois Press, p.271-313.<\/p>\n<p>Stoler, A.L. 2009.\u00a0<em>Along the archival grain: Epistemic anxieties and colonial common sense<\/em>. Princeton, Princeton University Press.<\/p>\n<p>Trouillot M.-R., 1995,\u00a0<em>Silencing the Past. Power and the Production of History<\/em>, Boston, Beacon Press.<\/p>\n<p>Williams E., 1994 [14],\u00a0<em>Capitalism and Slavery<\/em>, Chapel Hill, The University of North Carolina Press.<\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-49278a6 elementor-hidden-mobile e-con-full elementor-hidden-tablet e-flex e-con e-child\" data-id=\"49278a6\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-edd8bf4 e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"edd8bf4\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-357d7f2 elementor-widget-divider--view-line_text elementor-widget-divider--element-align-center elementor-widget elementor-widget-divider\" data-id=\"357d7f2\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"divider.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-divider\">\n\t\t\t<span class=\"elementor-divider-separator\">\n\t\t\t\t\t\t\t<p class=\"elementor-divider__text elementor-divider__element\">\n\t\t\t\tPage 1\t\t\t\t<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/span>\n\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une r\u00e9flexion depuis les soci\u00e9t\u00e9s post-esclavagistes de la Cara\u00efbe Rendre audibles les sans-voix Le propos de ce texte est de soumettre une r\u00e9flexion sur la difficult\u00e9 de pouvoir entendre les \u00ab\u00a0sans-voix\u00a0\u00bb, de donner de la voix \u00e0 celles et ceux qui sont rendus inaudibles au sein de syst\u00e8mes sociaux dont le fonctionnement repose pr\u00e9cis\u00e9ment sur [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":24,"featured_media":1576,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[16],"tags":[],"class_list":["post-1241","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-numero2"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1241","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/wp-json\/wp\/v2\/users\/24"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1241"}],"version-history":[{"count":15,"href":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1241\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4186,"href":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1241\/revisions\/4186"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1576"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1241"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1241"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1241"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}