{"id":5473,"date":"2026-10-12T12:52:03","date_gmt":"2026-10-12T12:52:03","guid":{"rendered":"https:\/\/lumi.univ-corse.fr\/?p=5473"},"modified":"2026-10-18T16:15:14","modified_gmt":"2026-10-18T16:15:14","slug":"premiere-table-ronde-territoires-zero-chomeur-de-longue-duree-une-innovation-sociale-territoriale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/premiere-table-ronde-territoires-zero-chomeur-de-longue-duree-une-innovation-sociale-territoriale\/","title":{"rendered":"Premi\u00e8re table ronde : Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur de Longue Dur\u00e9e, une innovation sociale territoriale"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"5473\" class=\"elementor elementor-5473\" data-elementor-post-type=\"post\">\n\t\t\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-f2d4814 e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"f2d4814\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-17449f5 elementor-widget elementor-widget-button\" data-id=\"17449f5\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"button.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-button-wrapper\">\n\t\t\t\t\t<a class=\"elementor-button elementor-button-link elementor-size-sm\" href=\"https:\/\/lumi.univ-corse.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/3.-DEFIN.-JGT-Table-ronde-1-Territoires-Zero-Chomeur-de-Longue-Duree-une-innovation-sociale-territoriale-Retranscriptions-Julian-Mattei-VIDEO-1490003.pdf\">\n\t\t\t\t\t\t<span class=\"elementor-button-content-wrapper\">\n\t\t\t\t\t\t<span class=\"elementor-button-icon\">\n\t\t\t\t<i aria-hidden=\"true\" class=\"far fa-arrow-alt-circle-down\"><\/i>\t\t\t<\/span>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<span class=\"elementor-button-text\"> Visionner \/ T\u00e9l\u00e9charger la version PDF<\/span>\n\t\t\t\t\t<\/span>\n\t\t\t\t\t<\/a>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-581195d e-con-full e-flex e-con e-parent\" data-id=\"581195d\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-fb02996 e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"fb02996\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-ce10aa1 elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"ce10aa1\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<p><em>Avec les responsables de TZCLD, du fonds de dotation \u00ab\u00a0Corsica Sulidaria\u00a0\u00bb, et des Communaut\u00e9s de communes partenaires.<\/em><\/p><p><strong>Intervention de Jean-Guy Talamoni, co-responsable scientifique du colloque universitaire \u00ab\u00a0Nouvelles Lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur longue dur\u00e9e et la Corse, c\u2019est maintenant une affaire de plusieurs ann\u00e9es. Nous nous \u00e9tions rencontr\u00e9s avec Laurent Grandguillaume, en 2015-2017, lorsque j\u2019exer\u00e7ais des responsabilit\u00e9s politiques \u00e0 l&rsquo;Assembl\u00e9e de Corse. Celle-ci avait vot\u00e9 \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 pour entrer dans cette d\u00e9marche qui avait d\u00e9j\u00e0 fait ses preuves. Il y avait d\u00e9j\u00e0 eu, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, une premi\u00e8re vague d&rsquo;exp\u00e9rimentations qui avait donn\u00e9 d&rsquo;excellents r\u00e9sultats.<\/p><p>La Corse avait d\u00e9cid\u00e9 de se joindre \u00e0 ce programme d\u00e8s 2017. Le d\u00e9marrage a \u00e9t\u00e9 un peu lent, puisqu&rsquo;il a fallu que les communaut\u00e9s de communes int\u00e9ress\u00e9es trouvent les moyens humains pour monter les dossiers, parce que ce n&rsquo;est pas \u00e9vident. La norme, c\u2019est deux emplois de cadres charg\u00e9s de cette mission \u00e0 plein temps pendant 18 mois. Ce n\u2019est donc pas \u00e0 la port\u00e9e de toutes les communaut\u00e9s de communes, notamment des plus petites, qui n&rsquo;ont pas, notamment en Corse, des moyens humains extensibles \u00e0 l&rsquo;infini.<\/p><p>Nous avons fait, avec V\u00e9ronique Albertini, le tour des communaut\u00e9s de communes. Toutes celles que nous avons visit\u00e9es \u00e9taient int\u00e9ress\u00e9es par ce programme.\u00a0Certaines ont m\u00eame d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 pour s\u2019ins\u00e9rer dans TZCLD. Malheureusement, une seule a vraiment donn\u00e9 suite pour entrer dans le concret. Dans le cadre d\u2019un partenariat entre le Fonds de dotation Corsica Sulidaria et la communaut\u00e9 de communes de Costa Verde, il a \u00e9t\u00e9 possible de cr\u00e9er l&#8217;emploi n\u00e9cessaire avec par ailleurs un investissement tr\u00e8s important des agents qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 au service de la communaut\u00e9 de communes. Cela s&rsquo;est traduit ensuite par l&rsquo;habilitation qu&rsquo;a re\u00e7ue Costa Verde par d\u00e9cret d\u00e9livr\u00e9 par l&rsquo;administration d&rsquo;\u00c9tat. D\u2019autres communaut\u00e9s de communes ont d\u00e9clar\u00e9 leur volont\u00e9 de se joindre \u00e0 ce programme, comme la Castagniccia Casinca, l\u2019Oriente ou Fium\u2019Orbu Castellu. L\u2019objectif de Territoires z\u00e9ro ch\u00f4meurs de longue dur\u00e9e est de cr\u00e9er des CDI, sans condition de formation, d&rsquo;\u00e2ge, avec la possibilit\u00e9 de travailler \u00e0 temps choisi, ce qui distingue ce programme de tous les autres. C\u2019est donc tr\u00e8s confortable pour les ch\u00f4meurs de longue dur\u00e9e qui d\u00e9cident de se joindre \u00e0 cette d\u00e9marche. S&rsquo;agissant de l&rsquo;efficacit\u00e9 de cette derni\u00e8re, nous avons eu les premiers r\u00e9sultats en d\u00e9cembre dernier en Costa Verde\u00a0: 25 CDI ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s, ce qui est significatif \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la Corse, compte tenu de la situation \u00e9conomique et sociale assez d\u00e9grad\u00e9e. C\u2019est donc presque miraculeux d&rsquo;arriver \u00e0 faire des choses comme \u00e7a, et nous esp\u00e9rons multiplier cette exp\u00e9rience, dans un premier temps avec les communaut\u00e9s de communes d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 int\u00e9ress\u00e9es que je viens de citer.<\/p><p><strong>Patrice Terramorsi, co-responsable scientifique du colloque universitaire \u00ab\u00a0Nouvelles Lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Ce qui nous a r\u00e9unis aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est l&rsquo;innovation sociale et les nouvelles Lumi\u00e8res. Peut-on encore parler aujourd&rsquo;hui de nouvelles Lumi\u00e8res dans un environnement, un contexte qui para\u00eet bien obscur ? L&rsquo;innovation sociale est un concept qui peut \u00eatre assez large, mais l&rsquo;id\u00e9e est de construire une r\u00e9ponse avec les acteurs pour r\u00e9pondre \u00e0 des besoins sociaux, \u00e9conomiques, qui ne sont pas actuellement trait\u00e9s. Ce qui nous r\u00e9unit est donc la question suivante\u00a0: peut-on toujours penser am\u00e9liorer la soci\u00e9t\u00e9 avec l&rsquo;aide de la raison ? Je crois qu&rsquo;il y aura un certain nombre d&rsquo;exemples qui nous montrent que c&rsquo;est possible. Il y a parfois des difficult\u00e9s, mais il y a aussi des leviers d&rsquo;action. Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur longue dur\u00e9e est aussi un exemple dans ce domaine. Ce dispositif repose sur trois grands principes\u00a0: personne n\u2019est inemployable, ce n&rsquo;est pas le travail qui manque et ce n&rsquo;est pas l&rsquo;argent qui manque. Cela peut para\u00eetre totalement utopique de dire cela, et pourtant cela a r\u00e9ussi, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation, en Costa Verde notamment, avec 25 CDI cr\u00e9\u00e9s. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette d\u00e9marche ?<\/p><p><strong>Intervention de Laurent Grandguillaume, pr\u00e9sident TZCLD<\/strong><\/p><p>J\u2019ai beaucoup travaill\u00e9 sur la question de l&#8217;emploi et du travail. J\u2019ai rencontr\u00e9 en 2018 William Julius Wilson, qui \u00e9tait le pr\u00e9sident de l&rsquo;association am\u00e9ricaine de sociologie, aux Etats-Unis. Il m&rsquo;avait invit\u00e9 \u00e0 Harvard pour pr\u00e9senter le projet Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur de longue dur\u00e9e, ce qui m&rsquo;a amen\u00e9 d&rsquo;ailleurs, \u00e0 cette occasion, \u00e0 pouvoir promouvoir le projet \u00e0 l&rsquo;international. C&rsquo;est ainsi que je l&rsquo;ai fait conna\u00eetre aupr\u00e8s de la Banque mondiale, de l&rsquo;Organisation internationale du travail, de l&rsquo;OCDE, qui cite r\u00e9guli\u00e8rement cette exp\u00e9rimentation comme un exemple dans le domaine de l&rsquo;inclusion et du travail, pouvant \u00eatre d\u00e9ploy\u00e9 au niveau international dans d&rsquo;autres pays. C&rsquo;est le cas aujourd&rsquo;hui. En Europe, ce projet est promu dans 20 pays avec le soutien de la Commission europ\u00e9enne, parce que, justement, il est disruptif. Il mobilise le co\u00fbt du ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e pour financer des emplois utiles qui n&rsquo;entrent pas en concurrence avec des activit\u00e9s existantes sur un territoire. La m\u00eame ann\u00e9e, en 2018, je suis invit\u00e9 en Corse. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 par le Pr\u00e9sident Jean-Guy Talamoni \u00e0 l&rsquo;Assembl\u00e9e de Corse pour pr\u00e9senter ce projet qui avait attir\u00e9 son attention. Je venais de terminer mon r\u00f4le de d\u00e9put\u00e9, en 2017, et je me rends compte qu&rsquo;en Corse, il y a une grande volont\u00e9 de mener ce projet. Je me souviens d&rsquo;une phrase de William Julius Wilson qui m&rsquo;avait dit aux \u00c9tats-Unis\u00a0: \u00ab si vous comprenez pourquoi certains territoires ne viennent pas au projet et pourquoi certaines personnes ne viennent pas au projet, vous ferez grandir le projet.\u00a0\u00bb Ce projet, effectivement, est une utopie, avec sa part d\u2019id\u00e9al. Comme le disait Jean Jaur\u00e8s dans son discours \u00e0 la jeunesse, en 1903 \u00e0 Albi, \u00ab le courage, c&rsquo;est de comprendre le r\u00e9el et d\u2019aller \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al.\u00a0\u00bb L\u2019id\u00e9al, dans \u00ab Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur longue dur\u00e9e \u00bb, c&rsquo;est de se dire qu\u2019il y a du ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e, une fragmentation sociale avec des personnes qui sont isol\u00e9es et exclues, et de se demander ce qu\u2019on fait concr\u00e8tement d\u2019un point de vue politique. C&rsquo;est donc un projet politique, au sens de la \u00ab\u00a0vie de la cit\u00e9.\u00a0\u00bb Quel choix faisons-nous pour mettre en \u0153uvre une solution visant \u00e0 \u00e9radiquer le ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e\u00a0? Nous avons d\u00e9montr\u00e9 dans certains territoires que, oui, il est possible d&rsquo;\u00e9radiquer le ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e. Je me souviens de cette phrase de Fran\u00e7ois Mitterrand qui disait : \u00ab On a tout essay\u00e9 contre le ch\u00f4mage \u00bb. Il y avait une forme de fatalisme dans la vie politique fran\u00e7aise sur ce sujet. Nous, nous nous sommes attach\u00e9s \u00e0 la mise en \u0153uvre. Pour cela, nous avons fait appel aux forces locales pour briser les silos et mettre tout le monde autour de la table. Avons-nous la responsabilit\u00e9 collective d&rsquo;\u00e9radiquer le ch\u00f4mage longue dur\u00e9e ? Oui. Le ch\u00f4mage longue dur\u00e9e est-il une responsabilit\u00e9 seulement individuelle ? Suffit-il de traverser la rue pour trouver un job, comme l\u2019a dit Emmanuel Macron\u00a0? Non. Si l\u2019on en revient aux r\u00e9sistants qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont \u00e9labor\u00e9 le programme national de la r\u00e9sistance, les Jours heureux, ils ont insuffl\u00e9 l&rsquo;esprit du pr\u00e9ambule de la Constitution fran\u00e7aise de 1946. Dans la Constitution de la Corse, il y a le droit au bonheur, mais dans la Constitution fran\u00e7aise, il y a un article qui fait r\u00e9f\u00e9rence au droit \u00e0 l&#8217;emploi et au devoir de travailler. Les r\u00e9sistants avaient pens\u00e9 ce droit, comme une responsabilit\u00e9 individuelle, mais face au ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e, il y a aussi une responsabilit\u00e9 collective. Cette responsabilit\u00e9 d\u00e9passe la simple id\u00e9e de dire \u00ab on met une solution en place \u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, on adapte l\u2019emploi \u00e0 la personne et, surtout, on prend soin de notre territoire. On cr\u00e9e des activit\u00e9s, de transition \u00e9cologique, d&rsquo;\u00e9conomie circulaire, de recyclage de mati\u00e8res premi\u00e8res\u2026 Tout cela, finalement, valorise le territoire, utilise ses ressources pour assurer, finalement, une souverainet\u00e9. Comment part-on du travail pour aboutir \u00e0 la souverainet\u00e9 ? Si l\u2019on prend, par exemple, la question alimentaire, la plupart des territoires ne sont pas ind\u00e9pendants dans ce domaine. Avec Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur de longue dur\u00e9e, on traite cette question. On d\u00e9veloppe du mara\u00eechage, parce que l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;agriculture a disparu, sous la contrainte de syst\u00e8mes financiers, on peut r\u00e9exploiter des fermes. \u00c0 Thiers, nous avons rachet\u00e9 une ferme avec la collectivit\u00e9 et on r\u00e9exploite une ferme pour faire du mara\u00eechage, en circuit court, pour la restauration scolaire, les EHPAD, etc. Je suis entrepreneur, par ailleurs. Je dirige une entreprise de 300 salari\u00e9s, donc je sais parler aussi d&rsquo;\u00e9conomie, de rentabilit\u00e9 d&rsquo;entreprise. Seulement, il y a des pans entiers de l\u2019\u00e9conomie qui ne peuvent pas \u00eatre trait\u00e9s du simple point de vue de la rentabilit\u00e9. Mais il y a des choses qu&rsquo;on peut faire, justement, en cr\u00e9ant des syst\u00e8mes alternatifs pour pouvoir prendre soin de notre territoire, de notre environnement, des familles et de la plan\u00e8te. Et puis, il y a aussi des personnes dont on doit s&rsquo;occuper, qui ne rentreront pas dans l&rsquo;\u00e9conomie classique.<\/p><p>Le seul responsable qui m&rsquo;a tenu un discours lucide l\u00e0-dessus, c&rsquo;est assez \u00e9tonnant, c&rsquo;est M. Geoffroy Roux-de-B\u00e9zieux, qui \u00e9tait pr\u00e9sident du MEDEF. Il est all\u00e9 \u00e0 Ch\u00e2tellerault, o\u00f9 nous avons r\u00e9exploit\u00e9 des champignonni\u00e8res. Il m\u2019a dit \u00ab\u00a0heureusement qu&rsquo;il y a Territoires z\u00e9ro ch\u00f4meur de longue dur\u00e9e, parce que les personnes que vous avez embauch\u00e9es, on ne les aurait pas embauch\u00e9es dans nos entreprises.\u00a0\u00bb Cela peut para\u00eetre dur comme discours, mais c&rsquo;est une r\u00e9alit\u00e9. Il y a des personnes qui n&rsquo;entreront pas dans des sch\u00e9mas classiques, une TPE, une PME, une ETI, m\u00eame dans une collectivit\u00e9 territoriale, parce que l&#8217;emploi n&rsquo;est pas adapt\u00e9 \u00e0 elles. Pour aller au fond des choses, j&rsquo;ai pris du recul par rapport \u00e0 ce projet, j&rsquo;ai effectu\u00e9 un travail de recherche, que je continue \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Corse, avec le laboratoire LISA sur la question des imaginaires, dont j&rsquo;\u00e9tais assez \u00e9loign\u00e9, et que j\u2019ai int\u00e9gr\u00e9e dans mes r\u00e9flexions. J&rsquo;ai interrog\u00e9 des personnes en Corse, en Haute-Vienne et dans la Ni\u00e8vre, dans les territoires ruraux. Parmi ces personnes, il y en a qui sont isol\u00e9es. On peut avoir l&rsquo;image d&rsquo;un territoire, la Corse, o\u00f9 tout le monde est reli\u00e9, ins\u00e9r\u00e9 dans des liens familiaux, villageois. Mais il y a aussi des personnes qui vivent en Corse et sont isol\u00e9es, par exemple pour des questions de mobilit\u00e9. J&rsquo;ai rencontr\u00e9 des aidants familiaux. Qui parle de ces personnes qui s&rsquo;occupent de leurs enfants malades, qui ont des handicaps, ou de leurs parents ? Comment font-ils pour travailler ? Ils ne trouveront pas d&#8217;emploi dans une entreprise classique, parce que l&rsquo;entreprise classique, sauf si l&rsquo;entrepreneur est philanthrope, ne va pas adapter l&#8217;emploi \u00e0 la personne. Cela n\u2019existe pas, parce que l&rsquo;entreprise a des objectifs de rentabilit\u00e9, elle doit avoir des personnes productives, avec des horaires, etc. Il y a donc des contraintes qui n\u00e9cessitent d\u2019adapter l&#8217;emploi aux personnes. Territoires z\u00e9ro ch\u00f4meur interroge la notion de travail, et pas seulement d&#8217;emploi. L&#8217;emploi, c&rsquo;est une relation contractuelle, avec un employeur et un employ\u00e9. Cela apporte certes une s\u00e9curit\u00e9, car en France l&#8217;emploi donne acc\u00e8s \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 sociale, \u00e0 une multitude de droits, \u00e0 un pr\u00eat bancaire, etc. Mais quel est le contenu de l&#8217;emploi ? C&rsquo;est le travail, et le travail, pour reprendre les mots du sociologue Dominique M\u00e9da, est un fait social total. Il recouvre diff\u00e9rentes r\u00e9alit\u00e9s, dont la question de la transmission. Le travail, n\u2019est pas seulement un travail. C&rsquo;est un imaginaire. La Corse est le territoire o\u00f9 le taux de travailleurs ind\u00e9pendants est le plus \u00e9lev\u00e9 dans la population active. Plus \u00e9lev\u00e9 m\u00eame que la moyenne europ\u00e9enne. C&rsquo;est une r\u00e9alit\u00e9 du travail et de l&rsquo;imaginaire en Corse. C&rsquo;est aussi un territoire o\u00f9 il y a beaucoup de pr\u00e9carit\u00e9, parce qu\u2019il y a beaucoup de saisonnalit\u00e9. Le travail est impact\u00e9 par des r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques, des valeurs, etc. Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur longue dur\u00e9e, au-del\u00e0 d&rsquo;interroger ce qu&rsquo;on peut produire, ce qu&rsquo;on va faire, comment on va le faire, interroge aussi la nature du travail. La champignonni\u00e8re de Ch\u00e2tellerault illustre cela. Cette id\u00e9e vient d\u2019une personne priv\u00e9e d&#8217;emploi, qui avait travaill\u00e9 dans cette entreprise. Les acteurs du projet se sont empar\u00e9s de ce sujet pour remettre en place cette champignonni\u00e8re, en interrogeant les exploitants &#8211; parce qu&rsquo;il y en a peu en France \u2013 et en s\u2019appuyant sur cette personne qui y a travaill\u00e9 et a transmis tout ce qu&rsquo;elle avait appris. Cette champignonni\u00e8re produit maintenant des tonnes de champignons. C&rsquo;est ainsi que les choses se sont faites. Par la tradition orale, la transmission, l&rsquo;histoire du territoire, on a recr\u00e9\u00e9 une activit\u00e9 qui \u00e9tait localis\u00e9e, et fonctionnait. \u00c0 travers ces imaginaires locaux, on revient aux sources pour recr\u00e9er des choses non d\u00e9localisables, bonnes pour le territoire et qui permettent aux personnes d&rsquo;avoir un sens, une autonomie et une reconnaissance. Il ne faut pas id\u00e9aliser les choses pour autant. Territoires z\u00e9ro ch\u00f4meur, c&rsquo;est une entreprise avec ses probl\u00e8mes, des gens qui ne sont pas contents. Il faut faire fonctionner tout cela, ce n\u2019est pas simple. Mais c&rsquo;est enthousiasmant, et c&rsquo;est un projet positif. J&rsquo;ai un grand plaisir \u00e0 m\u2019y engager depuis une d\u00e9cennie.<\/p><p><strong>Intervention de Patrice Terramorsi, co-responsable scientifique du colloque \u00ab\u00a0Nouvelles Lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Je retiens dans cette intervention \u00e0 la fois la volont\u00e9 politique id\u00e9aliste au d\u00e9part, qui \u00e9tait notamment port\u00e9e par les associations, et la volont\u00e9 d\u2019apporter des r\u00e9ponses sur les territoires. Il faut aussi souligner toute l\u2019ing\u00e9nierie qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 travers le dispositif Territoires z\u00e9ro ch\u00f4meur et t\u00e9moigne d\u2019une double nature, \u00e0 la fois utopiste et tr\u00e8s op\u00e9rationnelle.<\/p><p><strong>Intervention de Jean-Guy Talamoni, co-responsable scientifique du colloque \u00ab\u00a0Nouvelles Lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Laurent Granguillaume a un autre lien avec la Corse que celui que j&rsquo;avais expos\u00e9, \u00e0 savoir cette coop\u00e9ration dans le cadre de Territoires z\u00e9ro ch\u00f4meur longue dur\u00e9e. C&rsquo;est aussi un doctorant de notre universit\u00e9 et de notre laboratoire LISA.<\/p><p><strong>Intervention de V\u00e9ronique Albertini, repr\u00e9sentante de Corsica Sulidaria<\/strong><\/p><p>Je vais parler au nom de l&rsquo;ensemble des administrateurs b\u00e9n\u00e9voles du fonds de dotation. Il a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9, effectivement, pour collecter des fonds aupr\u00e8s des m\u00e9c\u00e8nes pour prendre en charge la pr\u00e9carit\u00e9 au sens large. Nous avons eu de grandes actions men\u00e9es pendant la crise sanitaire du Covid, effectivement, mais nous avons choisi aussi la mobilit\u00e9, le transport et le travail. Nous sommes une \u00e9quipe enti\u00e8rement b\u00e9n\u00e9vole. Le fonds de dotation n\u2019a aucun frais de fonctionnement. Nous prenons chacun sur notre temps pour apporter notre pierre, convaincre les m\u00e9c\u00e8nes de nous suivre pour adh\u00e9rer \u00e0 notre d\u00e9marche et porter avec nous ces projets innovants dans les territoires. Je suis, dans ma vie professionnelle, auditrice financi\u00e8re, notamment des fonds de la formation professionnelle. Peut-\u00eatre n\u2019avions-nous pas tout tent\u00e9 pour lutter contre le ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e. J&rsquo;ai donc rejoint la d\u00e9marche port\u00e9e par Laurent Grandguillaume et, avec mon aspect financier, j&rsquo;essaye, effectivement, de comprendre les m\u00e9canismes que l&rsquo;on peut mettre en place pour garantir la p\u00e9rennit\u00e9 de cette exp\u00e9rimentation. Parce que nous parlons bien de CDI de droit commun avec le retour au travail avec la dignit\u00e9, l&rsquo;inclusion. Quand nous avons commenc\u00e9 \u00e0 porter cette d\u00e9marche en Corse, avec le fonds, cela a \u00e9t\u00e9 compliqu\u00e9. Tout le monde nous recevait tr\u00e8s bien, mais le nerf de la guerre, c\u2019est le financement pour pouvoir mettre en place des charg\u00e9s de mission d\u00e9di\u00e9s \u00e0 ce projet. Le rapport, c&rsquo;est 18 mois de travail, deux \u00e9quivalents temps plein. Nous avons eu la chance, avec un m\u00e9c\u00e8ne, Charles-Henri Filippi, de pouvoir apporter une aide financi\u00e8re tr\u00e8s cons\u00e9quente \u00e0 la Costa Verde, qui a permis de lever le frein, de pouvoir embaucher les personnes d\u00e9di\u00e9es, de f\u00e9d\u00e9rer l&rsquo;\u00e9quipe, de les accompagner lors de leur formation. C&rsquo;est un nouveau projet, et il faut \u00eatre form\u00e9 pour le mener \u00e0 bien. Ce travail d&rsquo;accompagnement a \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9 par le fonds Corsica Sulidaria avec l&rsquo;aide de l&rsquo;Association Nationale TZ, bien \u00e9videmment. Cela a \u00e9t\u00e9 long, mais aujourd&rsquo;hui, nous avons un exemple concret qui se traduit par 25 CDI sign\u00e9s. Il y a d\u00e9sormais un mod\u00e8le \u00e0 montrer aux autres territoires qui voudraient s&rsquo;y engager, en Corse, pour comprendre les m\u00e9canismes mis en place, pouvoir les suivre, les aider. Le nerf de la guerre \u00e9tant, l\u00e0 aussi pour nous, de retrouver des fonds, pour pouvoir de nouveau aider les collectivit\u00e9s \u00e0 franchir la premi\u00e8re \u00e9tape, c&rsquo;est-\u00e0-dire avoir les moyens d&rsquo;engager de l&rsquo;ing\u00e9nierie comp\u00e9tente.<\/p><p><strong>Intervention de Jean-Guy Talamoni, co-responsable scientifique du colloque \u00ab\u00a0Nouvelles Lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>J\u2019en profite pour remercier les m\u00e9c\u00e8nes de Corsica Sulidaria, qui ont tous leur importance dans ce projet. Il faut tout de m\u00eame citer notre m\u00e9c\u00e8ne historique, Charles-Henri Filippi. Il a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 nous faire confiance, et participe non seulement financi\u00e8rement mais aussi intellectuellement parce qu&rsquo;il prend du temps pour \u00eatre \u00e0 toutes nos r\u00e9unions, notamment dans le cadre de la commission strat\u00e9gique, pour \u00e9laborer les travaux qui nous paraissent collectivement les plus int\u00e9ressants, notamment TZ. Le Cr\u00e9dit Agricole de la Corse nous a \u00e9galement rejoints pour signer un partenariat, ainsi que les Chemins de Fer de la Corse. Ils sont des partenaires pr\u00e9cieux dans notre d\u00e9marche, notamment en Costa Verde.<\/p><p><strong>Intervention de Maryline Frati-Renosi, directrice d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e au p\u00f4le d\u00e9veloppement territorial de la communaut\u00e9 de communes de la Costa Verde<\/strong><\/p><p>Si je devais vous parler de Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur, j\u2019aurais envie de vous dire \u00ab\u00a0quelle aventure\u00a0!\u00a0\u00bb Je suis directrice g\u00e9n\u00e9rale d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e au sein de la communaut\u00e9 de communes de la Costa Verde. Notre collectivit\u00e9 compte 23 communes, c\u2019est un territoire rural, touristique, comme tous les territoires de Corse. Nous comptons 11 000 habitants, avec les m\u00eames difficult\u00e9s que dans toute l\u2019\u00eele en termes d&#8217;emploi, de pr\u00e9carit\u00e9, de probl\u00e8mes sociaux, de familles monoparentales\u2026 Une fois que l&rsquo;on a dit \u00e7a, il fallait bien mettre en \u0153uvre des politiques publiques ayant un sens, et c&rsquo;est l\u00e0 que l&rsquo;innovation sociale rentre en jeu. Au d\u00e9but, nous avons \u00e9t\u00e9 frein\u00e9s par des probl\u00e8mes financiers. C\u2019est ainsi que Corsica Sulidaria est intervenu pour nous donner les moyens d\u2019y parvenir. Pourquoi fallait-il le faire ? Parce que l&rsquo;urgence se ressentait vraiment sur le territoire. Au terme de deux ans, apr\u00e8s diverses d\u00e9lib\u00e9rations qui nous ont permis d\u2019\u00eatre pris en consid\u00e9ration par toutes les collectivit\u00e9s publiques, nous avons pu \u00eatre habilit\u00e9s par d\u00e9cret en juillet 2024. Ce n\u2019\u00e9tait que le d\u00e9but de l\u2019aventure. Le plus gros morceau a \u00e9t\u00e9 de cr\u00e9er cette fameuse \u00ab\u00a0entreprise \u00e0 but d&#8217;emploi\u00a0\u00bb, de lui trouver un statut juridique lui permettant d\u2019organiser son d\u00e9veloppement et sa cr\u00e9ation. Nous avions bien compris le sens de cette d\u00e9marche\u00a0: personne n&rsquo;est inemployable et ce n&rsquo;est pas l&rsquo;argent qui manque. L&rsquo;argent du ch\u00f4mage, aujourd&rsquo;hui, on peut s&rsquo;en servir pour cr\u00e9er des activit\u00e9s utiles au territoire. Nous avons recens\u00e9 toutes ces activit\u00e9s, et cette dynamique a conduit \u00e0 la cr\u00e9ation de cette entreprise que nous avons appel\u00e9e \u00ab A Scumessa. \u00bb \u00ab A Scumessa \u00bb, c\u2019est une promesse, un d\u00e9fi. Et finalement, ce nom prend tout son sens lorsqu\u2019on voit tout le travail accompli pour cr\u00e9er cette entreprise. Nous sommes rest\u00e9s dans des domaines tr\u00e8s li\u00e9s \u00e0 l\u2019environnement. Il fallait r\u00e9pondre aux nouvelles obligations et aux nouvelles pratiques autour des composteurs partag\u00e9s, de la gestion des biod\u00e9chets, des services aux personnes isol\u00e9es, de l\u2019animation aupr\u00e8s des personnes \u00e2g\u00e9es. Tout cela repr\u00e9sentait d\u00e9j\u00e0 un vaste chantier. Mais un autre axe, plus original, s\u2019est rapidement impos\u00e9 : le p\u00f4le patrimoine. Pourquoi ce choix ? Parce que, parmi les 25 personnes priv\u00e9es d\u2019emploi int\u00e9gr\u00e9es dans notre entreprise \u00e0 but d\u2019emploi, nous avons eu la chance de trouver des personnes poss\u00e9dant d\u00e9j\u00e0 une v\u00e9ritable exp\u00e9rience professionnelle dans ce domaine. C\u2019est l\u00e0 que tout le sens du dispositif appara\u00eet. Nous nous sommes mis autour de la table pour partir non pas de ce qu\u2019il faudrait th\u00e9oriquement faire, mais des savoir-faire r\u00e9els des personnes concern\u00e9es. Certaines nous ont dit : \u00ab Nous avons d\u00e9j\u00e0 r\u00e9alis\u00e9 des inventaires patrimoniaux. Nous sommes sp\u00e9cialistes de la valorisation du patrimoine, de la culture et de la transmission.\u00a0\u00bb Elles poss\u00e9daient une expertise dans la valorisation culturelle, la m\u00e9diation p\u00e9dagogique, la transmission du patrimoine local, l\u2019accueil et la sensibilisation des populations, y compris touristiques. Sur notre territoire, qui accueille beaucoup de visiteurs, notamment en p\u00e9riode estivale, ce besoin \u00e9tait r\u00e9el. Pour la collectivit\u00e9 que je repr\u00e9sente, il \u00e9tait tr\u00e8s difficile de mobiliser seule les moyens humains et financiers n\u00e9cessaires \u00e0 ce travail.<\/p><p>Nous avons \u00e9t\u00e9 accompagn\u00e9s par le laboratoire LISA, afin de d\u00e9velopper ces initiatives et permettre aux habitants de se r\u00e9approprier pleinement leur culture et leur patrimoine, qu\u2019il soit mat\u00e9riel ou immat\u00e9riel. Notre territoire est riche, vaste, et poss\u00e8de de nombreux \u00e9difices cultuels. Certains n\u2019\u00e9taient pas abandonn\u00e9s, mais il est aujourd\u2019hui extr\u00eamement difficile d\u2019obtenir les financements n\u00e9cessaires pour les restaurer et les valoriser correctement. Aujourd\u2019hui, tout cela fonctionne tr\u00e8s bien. L\u2019entreprise \u00e0 but d\u2019emploi a sign\u00e9 des conventions d\u2019objectifs et de moyens avec la communaut\u00e9 de communes de Costa Verde, mais elle travaille \u00e9galement avec d\u2019autres clients. Par exemple, la commune de Cervioni lui a confi\u00e9 la r\u00e9habilitation compl\u00e8te des objets de la cath\u00e9drale de Cervioni. C\u2019est une tr\u00e8s belle action de remise en valeur du patrimoine local. L\u2019inventaire patrimonial, cela ne s\u2019improvise pas. Nous avons eu la chance de pouvoir compter sur des professionnels exp\u00e9riment\u00e9s comme Alexandre Giorgi, qui a travaill\u00e9 un temps au laboratoire LISA, ainsi qu\u2019Agn\u00e8s Soldal et Guillaume Medda. Gr\u00e2ce \u00e0 eux, nous avons pu constituer notre propre base de donn\u00e9es patrimoniales, ce qui repr\u00e9sentait un travail consid\u00e9rable. D\u2019autres projets ont ensuite vu le jour, comme celui de l\u2019\u00e9glise Santa Lucia di Moriani, r\u00e9cemment restaur\u00e9e ext\u00e9rieurement, et dont l\u2019entreprise prend d\u00e9sormais en charge le mobilier int\u00e9rieur. Pour nous, cette promesse est v\u00e9ritablement en train de se concr\u00e9tiser. Au-del\u00e0 des projets eux-m\u00eames, ce sont aujourd\u2019hui 25 personnes qui ont retrouv\u00e9 une place gr\u00e2ce \u00e0 ce dispositif. Et derri\u00e8re ces 25 personnes, il y a 25 familles. Ce sont des personnes qui ont connu des accidents de parcours, des ruptures professionnelles, parfois des situations de handicap. Ce ne sont pas des personnes \u00ab inemployables \u00bb ; ce sont des personnes exp\u00e9riment\u00e9es, comp\u00e9tentes, capables d\u2019apporter \u00e9norm\u00e9ment au territoire. C\u2019est sans doute ce qui m\u2019a le plus marqu\u00e9e personnellement dans cette aventure. Ce travail d\u00e9passe largement le cadre administratif : c\u2019est presque du militantisme. Si nous avions compt\u00e9 nos heures de travail ou raisonn\u00e9 uniquement en termes de fonctionnement administratif, nous n\u2019aurions jamais obtenu cette habilitation.<\/p><p>C\u2019est pourquoi, pour toutes les personnes ici pr\u00e9sentes repr\u00e9sentant des communes ou des communaut\u00e9s de communes, je pense qu\u2019il faut vraiment vivre ce projet avec conviction pour r\u00e9ussir \u00e0 le porter jusqu\u2019au bout.<\/p><p><strong>Intervention de Patrice Terramorsi, co-responsable scientifique du colloque \u00ab\u00a0Nouvelles Lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Le territoire de Costa Verde a \u00e9t\u00e9 pionnier en la mati\u00e8re. Vous avez parl\u00e9 des rencontres, et je pense que c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment essentiel que l\u2019on n\u2019\u00e9voque peut-\u00eatre pas assez. Il y a aussi les personnes qui montrent le chemin, qui donnent l\u2019exemple. Vous avez ouvert une voie pour d\u2019autres territoires, en Corse, mais aussi ailleurs en France.<\/p><p><strong>Intervention de Jean-Guy Talamoni, co-responsable scientifique du colloque \u00ab\u00a0Nouvelles Lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>D\u2019autres communaut\u00e9s de communes se sont int\u00e9ress\u00e9es \u00e0 cette d\u00e9marche. Nous savons que ces exp\u00e9riences servent aujourd\u2019hui de r\u00e9f\u00e9rence, y compris dans des cadres universitaires o\u00f9 elles sont r\u00e9guli\u00e8rement \u00e9tudi\u00e9es. Au-del\u00e0 de Costa Verde, trois communaut\u00e9s de communes corses ont d\u00e9j\u00e0 manifest\u00e9 leur volont\u00e9 d\u2019entrer dans cette dynamique. Bien entendu, cette liste n\u2019est pas exhaustive, car la d\u00e9marche reste ouverte. Mais la question des moyens &#8211; humains comme financiers &#8211; demeure centrale, tout comme l\u2019assentiment du pouvoir \u00e9tatique. Les territoires qui souhaitent aujourd\u2019hui int\u00e9grer cette exp\u00e9rimentation dans le cadre de la troisi\u00e8me phase du dispositif sont Castagniccia-Casinca, Fium\u2019Orbu-Castellu, Oriente. Ce sont des territoires proches g\u00e9ographiquement de Costa Verde, ce qui pourrait permettre de constituer un ensemble coh\u00e9rent \u00e0 l\u2019\u00e9chelle territoriale. Des discussions vont d\u00e9sormais s\u2019engager entre l\u2019association Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur, Corsica Sulidaria et ces communaut\u00e9s de communes afin de trouver les moyens n\u00e9cessaires pour lancer concr\u00e8tement ces d\u00e9marches.<\/p><p><strong>Intervention de Laure Prieur, charg\u00e9e de d\u00e9veloppement territorial et am\u00e9nagement \u2013 communaut\u00e9 de communes Fium\u2019Orbu Castellu<\/strong><\/p><p>Nous ne nous sommes pas encore lanc\u00e9s op\u00e9rationnellement dans cette d\u00e9marche, mais nous sommes l\u00e0 aujourd\u2019hui. Il est int\u00e9ressant de comprendre quels ont \u00e9t\u00e9 les freins \u00e0 la mise en \u0153uvre concr\u00e8te du projet. La communaut\u00e9 de communes voyait pourtant un r\u00e9el int\u00e9r\u00eat dans cette d\u00e9marche, notamment parce qu\u2019elle propose un changement profond de paradigme sur la place de chacun dans la soci\u00e9t\u00e9. Le travail de sensibilisation men\u00e9 par V\u00e9ronique Albertini et les autres intervenants a d\u2019ailleurs largement convaincu les \u00e9lus de l\u2019int\u00e9r\u00eat du dispositif pour notre territoire, qui conna\u00eet lui aussi des probl\u00e9matiques sociales importantes. Mais nous avons \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s \u00e0 plusieurs contraintes, financi\u00e8res, des difficult\u00e9s \u00e0 mobiliser des moyens humains, des arbitrages politiques et budg\u00e9taires. Notre communaut\u00e9 de communes a notamment fait le choix d\u2019investir fortement dans une \u00e9cole des arts et une m\u00e9diath\u00e8que. Ces investissements importants ont conduit \u00e0 prioriser certains projets plut\u00f4t que d\u2019autres. Il y avait \u00e9galement la question du temps long. Nous avions le sentiment qu\u2019il existait un d\u00e9calage entre la dynamique nationale et les r\u00e9alit\u00e9s locales de mise en \u0153uvre. Lorsque nous avons vu que la Costa Verde avan\u00e7ait plus rapidement que ce que nous imaginions, cela a sans doute contribu\u00e9 \u00e0 rendre le projet plus concret et plus accessible. Aujourd\u2019hui, avec le nouveau cycle \u00e9lectoral municipal qui approche, l\u2019objectif est de reprendre contact avec les \u00e9lus afin de les sensibiliser \u00e0 nouveau \u00e0 cette d\u00e9marche et d\u2019\u00e9tudier les conditions de sa mise en \u0153uvre.<\/p><p><strong>Ouverture des \u00e9changes avec la salle<\/strong><\/p><p>Un premier tour de table ayant \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9, la parole a ensuite \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e au public.<\/p><p>Les animateurs ont notamment salu\u00e9 la pr\u00e9sence de Marie-Jeanne Nicoli, pr\u00e9sidente du Conseil \u00e9conomique, social, environnemental et culturel de Corse, ainsi que celle des \u00e9tudiants pr\u00e9sents dans la salle. Le laboratoire Lisa a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 remerci\u00e9 pour son implication dans l\u2019organisation du colloque.<\/p><p><strong>Intervention de Charles Casabianca, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la CGT de Haute-Corse<\/strong><\/p><p>Bien entendu, la question du ch\u00f4mage est une r\u00e9alit\u00e9 que nous vivons quotidiennement. Cette d\u00e9marche est honorable, mais j\u2019aurais aim\u00e9 entendre davantage l\u2019id\u00e9e qu\u2019il faut v\u00e9ritablement changer de paradigme. Aujourd\u2019hui, vous mettez en place une politique qui remet l\u2019humain au centre du syst\u00e8me. Le financement pourrait aussi passer par une forme de mutualisation avec des entreprises qui g\u00e9n\u00e8rent de grandes richesses dans notre r\u00e9gion et pourraient contribuer \u00e0 remettre les personnes au travail. Car le co\u00fbt social du ch\u00f4mage pour les collectivit\u00e9s est consid\u00e9rable. \u00c0 l\u2019inverse, lorsqu\u2019une personne retrouve un emploi, elle redevient cotisante, elle retrouve une autonomie, elle participe \u00e0 la vie \u00e9conomique, et \u00e0 terme, cela co\u00fbte moins cher \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. L\u2019investissement social peut donc \u00eatre r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 collectivement. Dans une r\u00e9gion agricole comme la n\u00f4tre, cela prend tout son sens. Vous \u00e9tiez d\u2019ailleurs partis au d\u00e9part sur une logique agricole, notamment avec l\u2019id\u00e9e de fournir les \u00e9coles en mara\u00eechage, ce qui est une tr\u00e8s bonne chose. Mais cela soul\u00e8ve aussi une question : les personnes qui d\u00e9veloppent ces activit\u00e9s mara\u00eech\u00e8res ne risquent-elles pas d\u2019\u00eatre per\u00e7ues comme des concurrents par les agriculteurs d\u00e9j\u00e0 en place ? Ce qui m\u2019int\u00e9resse surtout, c\u2019est la question du financement. Aujourd\u2019hui, il y a des m\u00e9c\u00e8nes, des soutiens publics, mais comment envisagez-vous la p\u00e9rennisation du dispositif sur le long terme ? J\u2019imagine que vous avez r\u00e9alis\u00e9 des \u00e9tudes prospectives sur l\u2019\u00e9volution de l\u2019emploi et sur le devenir de ces structures. Jusqu\u2019o\u00f9 pensez-vous que ce syst\u00e8me peut se d\u00e9velopper ? Pour moi, il s\u2019agit v\u00e9ritablement d\u2019un syst\u00e8me social nouveau. Quand la S\u00e9curit\u00e9 sociale a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e en 1946, il s\u2019agissait d\u00e9j\u00e0 de construire une force publique capable de prot\u00e9ger collectivement la soci\u00e9t\u00e9. Aujourd\u2019hui, on recr\u00e9e peut-\u00eatre quelque chose de cet ordre-l\u00e0 : une organisation collective qui permet \u00e0 chacun de retrouver une place dans la vie \u00e9conomique et sociale d\u2019un territoire.<\/p><p>La force publique sert aussi \u00e0 cela, investir sur le long terme, mettre les gens au travail, permettre \u00e0 chacun de participer \u00e0 la vie d\u2019une micro-r\u00e9gion, d\u2019une r\u00e9gion, voire du pays tout entier. Ma question porte donc sur cette perspective de long terme.<\/p><p><strong>Intervention de Laurent Granguillaume, pr\u00e9sident de TZCLD<\/strong><\/p><p>Merci pour cette question, parce qu\u2019elle soul\u00e8ve \u00e9norm\u00e9ment de sujets. Au XIXe si\u00e8cle, un grand d\u00e9bat opposait les socialistes utopistes et les lib\u00e9raux autour de la question de la propri\u00e9t\u00e9 et du droit au travail. Les socialistes utopistes cherchaient \u00e0 construire une forme de \u00ab propri\u00e9t\u00e9 sociale \u00bb : des solutions collectives, des protections communes, des m\u00e9canismes capables de lutter contre la paup\u00e9risation n\u00e9e de la r\u00e9volution industrielle.<\/p><p>\u00c0 l\u2019inverse, les lib\u00e9raux craignaient qu\u2019un droit au travail ne remette en cause la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Aujourd\u2019hui, cette \u00ab propri\u00e9t\u00e9 sociale \u00bb s\u2019est progressivement affaiblie sous l\u2019effet de l\u2019individualisme, des transformations \u00e9conomiques et du fonctionnement contemporain des soci\u00e9t\u00e9s. Face \u00e0 cela, il faut recr\u00e9er des formes nouvelles de solidarit\u00e9 collective. La v\u00e9ritable menace actuelle est la fragmentation sociale, le fait que chacun reste seul dans son coin, sous influence permanente, sans cadre collectif commun. Il faut revenir \u00e0 certains fondamentaux : la responsabilit\u00e9 collective, la solidarit\u00e9, le travail comme facteur d\u2019int\u00e9gration sociale. Il ne s\u2019agit pas de remettre n\u2019importe quel travail au centre, mais un travail qui ait du sens et qui soit adapt\u00e9 aux personnes. Les entreprises classiques &#8211; TPE, PME, ETI &#8211; continueront naturellement \u00e0 jouer leur r\u00f4le. Mais il faut \u00e9galement inventer d\u2019autres formes d\u2019activit\u00e9 pour les personnes qui ne trouvent pas leur place dans les mod\u00e8les traditionnels. Pour cela, il faut des moyens publics. Le co\u00fbt public du ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e repr\u00e9sente environ 46 milliards d\u2019euros par an en France. Ce co\u00fbt inclut : les allocations ch\u00f4mage ; le RSA ; les aides sociales ; les d\u00e9penses des collectivit\u00e9s locales ; les co\u00fbts support\u00e9s par les services sociaux et les institutions publiques.<\/p><p>Plus de 2 millions de personnes sont concern\u00e9es par le ch\u00f4mage longue dur\u00e9e, dont plus de 800 000 depuis plus de trois ans. En allant sur le terrain, dans les communes, on d\u00e9couvre aussi de nombreuses personnes totalement invisibles pour les institutions, non inscrites \u00e0 France Travail, non b\u00e9n\u00e9ficiaires du RSA, hors des radars administratifs.\u00a0 Dans certains territoires, cela repr\u00e9senterait jusqu\u2019\u00e0 20 % des ch\u00f4meurs longue dur\u00e9e.<\/p><p>\u00c0 titre de comparaison, le dispositif Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur repr\u00e9sente aujourd\u2019hui environ 68 millions d\u2019euros pour 85 territoires d\u2019exp\u00e9rimentation. C\u2019est une goutte d\u2019eau. Le programme a permis l\u2019embauche de plus de 4 000 personnes et l\u2019accompagnement d\u2019environ 4 000 autres vers une solution d\u2019emploi. Soit environ 8 000 personnes ayant retrouv\u00e9 une activit\u00e9 professionnelle. Ce n\u2019est donc pas Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur qui va endetter la France.<\/p><p>Malgr\u00e9 tout, ce dispositif est capable de changer profond\u00e9ment les choses, notamment parce qu\u2019il redonne une perspective et une forme d\u2019espoir collectif, face \u00e0 la perte de confiance, l\u2019isolement, la reproduction sociale, les difficult\u00e9s \u00e9ducatives, les probl\u00e8mes de sant\u00e9 mentale et les ruptures familiales. Dans une m\u00eame famille, il arrive que plusieurs g\u00e9n\u00e9rations se retrouvent durablement sans emploi. \u00c0 l\u2019inverse, le retour \u00e0 l\u2019emploi produit des effets tr\u00e8s profonds, une fiert\u00e9 retrouv\u00e9e, l\u2019exemplarit\u00e9 pour les enfants, la reconstruction personnelle et l\u2019am\u00e9lioration du climat social local. Je me souviens d\u2019un p\u00e8re de famille, \u00e0 Blois, qui participait b\u00e9n\u00e9volement au projet avant m\u00eame son embauche. Il m\u2019avait dit\u00a0: \u00ab Chaque soir, je raconte \u00e0 mes enfants ce que je fais pour Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur. Je suis fier. \u00bb Certaines personnes ont sign\u00e9 leur tout premier CDI \u00e0 plus de 50 ans. Parmi les salari\u00e9s recrut\u00e9s, la dur\u00e9e moyenne de ch\u00f4mage \u00e9tait de 5 ans, 25 % \u00e9taient en situation de handicap, beaucoup avaient un niveau de dipl\u00f4me inf\u00e9rieur au baccalaur\u00e9at, 30 % n\u2019avaient pas le permis de conduire, de nombreuses personnes souffraient \u00e9galement de troubles psychiques.<\/p><p>\u00c0 Thiers, par exemple, le taux de r\u00e9ussite au brevet des coll\u00e8ges a fortement augment\u00e9 dans les quartiers concern\u00e9s. Un maire en Ille-et-Vilaine nous a rapport\u00e9 que les forces de l\u2019ordre constataient un climat plus apais\u00e9 et un territoire devenu plus serein qu\u2019il y a dix ans. Il ne faut toutefois pas \u00eatre na\u00eff : le ch\u00f4mage n\u2019explique pas \u00e0 lui seul tous les probl\u00e8mes sociaux ou de s\u00e9curit\u00e9. Mais ces d\u00e9marches participent \u00e0 \u00ab soigner \u00bb les territoires en recr\u00e9ant du lien social et des perspectives collectives.<\/p><p>Dans les ann\u00e9es 1930, une grande enqu\u00eate sociologique a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e \u00e0 Marienthal, en Autriche, apr\u00e8s la fermeture d\u2019une usine qui avait supprim\u00e9 plus de 2 000 emplois. C\u2019est l\u2019un des premiers cas de grands travaux de sociologie consacr\u00e9s au ch\u00f4mage. Les chercheurs de l\u2019\u00e9poque ont observ\u00e9 un ph\u00e9nom\u00e8ne tr\u00e8s fort : lorsque les personnes perdaient leur travail, elles se d\u00e9sengageaient progressivement de la vie sociale. Elles ne lisaient plus la presse traditionnelle, ne fr\u00e9quentaient plus les clubs sportifs, s\u2019\u00e9loignaient de la culture et de la vie associative. Peu \u00e0 peu, certaines basculaient vers des formes de radicalisation id\u00e9ologique.<\/p><p>Pourquoi ? Parce qu\u2019il n\u2019y avait plus de lien social, d\u2019attachement collectif, d\u2019enracinement \u00e0 travers le travail.\u00a0 Le travail n\u2019est pas seulement une activit\u00e9 \u00e9conomique. C\u2019est aussi un collectif, des relations sociales, des syndicats, des associations, des partenaires sociaux, une forme d\u2019appartenance commune. Une entreprise, c\u2019est aussi un minimum de vie sociale organis\u00e9e. Quand je suis all\u00e9 dans la Ni\u00e8vre, un territoire rural frapp\u00e9 par la fermeture d\u2019industries et la suppression de plus de 200 emplois, on voyait imm\u00e9diatement les cons\u00e9quences sur l\u2019ensemble du territoire. Aujourd\u2019hui, gr\u00e2ce \u00e0 Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur, environ 130 emplois y ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s. L\u2019entreprise \u00e0 but d\u2019emploi est m\u00eame devenue la premi\u00e8re entreprise du territoire. On pourrait presque trouver cela paradoxal : normalement, ce ne devrait pas \u00eatre \u00e0 Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur de devenir la principale entreprise locale.<\/p><p>Mais cela montre surtout l\u2019ampleur des besoins et le vide qui existait auparavant. Oui, il faut mettre un suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me dans tout cela. Et ce suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me, ce sont aussi les syndicats et les partenaires sociaux. J\u2019ai travaill\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque avec Laurent Berger et Philippe Martinez. Tous deux ont port\u00e9 ensemble cette r\u00e9flexion autour d\u2019un nouveau souffle pour la S\u00e9curit\u00e9 sociale et pour la place du travail dans la soci\u00e9t\u00e9. Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur, finalement, c\u2019est une forme de d\u00e9frichage. Nous avons montr\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait possible de faire autrement, de renverser certaines logiques, d\u2019ouvrir un autre chemin. Mais il faut d\u00e9sormais que d\u2019autres acteurs, avec davantage de moyens et de puissance politique, prennent le relais pour amplifier cette dynamique.<\/p><p><strong>Intervention de Charles Casabianca, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la CGT de Haute-Corse.<\/strong><\/p><p>Quid de la p\u00e9rennisation de ce dispositif ?<\/p><p><strong>Intervention de Laurent Grandguillaume, pr\u00e9sident de TZCLD<\/strong><\/p><p>La r\u00e9ponse est relativement simple. Pendant des ann\u00e9es, on m\u2019a demand\u00e9 de mesurer Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur uniquement \u00e0 travers les \u00ab taux de sortie \u00bb vers l\u2019emploi classique. Je r\u00e9pondais souvent avec ironie : \u00ab Tr\u00e8s bien, mettons tout le monde en auto-entrepreneur et nous aurons 100 % de r\u00e9ussite statistique, m\u00eame si les personnes ne gagnent rien. \u00bb Or, en France, pr\u00e8s de la moiti\u00e9 des auto-entrepreneurs ne r\u00e9alisent quasiment aucun chiffre d\u2019affaires. Cela montre bien les limites d\u2019une approche purement statistique. Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur n\u2019est pas simplement un dispositif transitoire. C\u2019est un projet de transformation sociale. Le programme a \u00e9t\u00e9 \u00e9valu\u00e9 par France Strat\u00e9gie, l\u2019Inspection g\u00e9n\u00e9rale des affaires sociales, la Cour des comptes et plusieurs administrations et organismes publics. La derni\u00e8re \u00e9valuation de France Strat\u00e9gie conclut que Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur est aujourd\u2019hui le dispositif ayant le plus fort impact sur l\u2019emploi en France. L\u2019\u00e9tude \u00e9voque un impact de 74 points, bien au-dessus d\u2019autres dispositifs nationaux. Mais surtout, certains responsables publics ont fini par comprendre une chose essentielle : Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur constitue aussi un refuge durable pour certaines personnes. Et cela doit \u00eatre assum\u00e9. Toutes les personnes ne retourneront pas n\u00e9cessairement vers le march\u00e9 du travail classique. Certaines resteront durablement dans ces structures. Cela implique donc un co\u00fbt pour la collectivit\u00e9. Mais ce co\u00fbt doit \u00eatre pens\u00e9 autrement. La libert\u00e9 a certes un co\u00fbt, mais elle n\u2019a pas de prix.<\/p><p>Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur co\u00fbte de l\u2019argent public, oui. Mais ce co\u00fbt permet de garantir quelque chose de fondamental : des conditions d\u2019existence dignes, une stabilit\u00e9, une autonomie, une libert\u00e9 r\u00e9elle.\u00a0 Car il ne peut y avoir de libert\u00e9 v\u00e9ritable si les conditions minimales d\u2019existence ne sont pas assur\u00e9es. Et ces conditions reposent d\u2019abord sur trois \u00e9l\u00e9ments essentiels : un emploi, un logement, un savoir. J\u2019ai port\u00e9 la premi\u00e8re loi au Parlement lorsque j\u2019\u00e9tais d\u00e9put\u00e9. Elle a \u00e9t\u00e9 vot\u00e9e \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9. Puis nous avons d\u00e9fendu une deuxi\u00e8me loi, en 2020, afin d\u2019\u00e9tendre le dispositif. Elle a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 vot\u00e9e \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9. Aujourd\u2019hui, nous portons une troisi\u00e8me loi : celle de la p\u00e9rennisation du dispositif, afin d\u2019inscrire Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur Longue dur\u00e9e dans le Code du travail. Cette loi a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 vot\u00e9e \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale. Elle doit maintenant \u00eatre examin\u00e9e au S\u00e9nat. Il faut encore trouver une niche parlementaire pour l\u2019inscrire \u00e0 l\u2019ordre du jour, ce qui est rendu plus compliqu\u00e9 par les \u00e9lections s\u00e9natoriales \u00e0 venir. Mais nous allons continuer \u00e0 nous battre.<\/p><p>Mais attention : la g\u00e9n\u00e9ralisation ne peut fonctionner que l\u00e0 o\u00f9 existe une v\u00e9ritable volont\u00e9 politique. Pour que cela marche, il faut une volont\u00e9 politique locale, une ambition nationale et une articulation entre les deux. C\u2019est cette rencontre entre un principe universel et une volont\u00e9 territoriale qui cr\u00e9e l\u2019alchimie n\u00e9cessaire au succ\u00e8s du projet. Cela ne se d\u00e9cr\u00e8te pas depuis Paris. Tous les dispositifs purement administratifs ont montr\u00e9 leurs limites, nous avons d\u2019ailleurs deux millions de ch\u00f4meurs de longue dur\u00e9e en France. Pour que cela ait un impact r\u00e9el, il faut construire des dynamiques locales. Cela suppose de mobiliser les \u00e9lus, les habitants, les associations, les syndicats, les acteurs \u00e9conomiques.<\/p><p>La France est souvent tr\u00e8s forte pour d\u00e9battre du \u00ab pourquoi \u00bb, mais beaucoup moins pour construire le \u00ab comment \u00bb. Territoires Z\u00e9ro Ch\u00f4meur cherche pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 r\u00e9concilier l\u2019ambition universelle et la mise en \u0153uvre concr\u00e8te. Or, cette mise en \u0153uvre ne peut se faire qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9chelle des territoires. Quelqu\u2019un \u00e0 Paris ne peut pas d\u00e9cider seul de la mani\u00e8re dont les choses doivent fonctionner \u00e0 Corte ou ailleurs en Corse. Il faut articuler une vision nationale et une r\u00e9alit\u00e9 territoriale. C\u2019est complexe, cela prend du temps, mais c\u2019est indispensable.<\/p><p><strong>Intervention de Joseph Colombani, pr\u00e9sident de la FDSEA de Haute-Corse.<\/strong><\/p><p>Mon engagement syndical, depuis plus de trente ans, consiste \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re de cr\u00e9er de l\u2019emploi et de la richesse \u00e0 partir de l\u2019existant, notamment dans le secteur agricole. Et lorsqu\u2019on observe la Corse, plusieurs paradoxes apparaissent imm\u00e9diatement. Nous sommes sur un territoire qui ne produit qu\u2019environ 4 % de son autosuffisance alimentaire, o\u00f9 tombent chaque ann\u00e9e 8 milliards de m\u00e8tres cubes d\u2019eau, o\u00f9 pr\u00e8s de 70 % des plus belles terres agricoles sont en friche, o\u00f9 existent des savoir-faire, des traditions et des produits reconnus dans le monde entier. Alors une question se pose : comment peut-on avoir un niveau d\u2019autosuffisance alimentaire comparable \u00e0 celui de Saint-Pierre-et-Miquelon ?<\/p><p>Cette situation traduit l\u2019absence de volont\u00e9 r\u00e9elle de d\u00e9velopper le territoire. Ce mod\u00e8le est celui d\u2019une \u00ab \u00e9conomie de type colonial \u00bb : une \u00e9conomie fond\u00e9e sur la consommation et non sur la production. Dans cette logique, on favorise les importations, on maintient la d\u00e9pendance, on emp\u00eache l\u2019\u00e9mergence d\u2019un v\u00e9ritable appareil productif local. Cela s\u2019explique par plusieurs freins structurels, les difficult\u00e9s fonci\u00e8res et l\u2019indivision, l\u2019absence de certaines infrastructures, le manque d\u2019outils financiers adapt\u00e9s, les difficult\u00e9s d\u2019acc\u00e8s au cr\u00e9dit, l\u2019insuffisance des infrastructures portuaires, les limites des politiques agricoles actuelles.<\/p><p>M\u00eame les grands projets historiques, comme le d\u00e9veloppement de la plaine orientale dans les ann\u00e9es 1960, ont davantage r\u00e9pondu \u00e0 des enjeux g\u00e9opolitiques li\u00e9s \u00e0 la d\u00e9colonisation de l\u2019Alg\u00e9rie qu\u2019\u00e0 une v\u00e9ritable strat\u00e9gie de d\u00e9veloppement pour les Corses eux-m\u00eames. L\u2019\u00c9tat a progressivement construit un syst\u00e8me o\u00f9 la Collectivit\u00e9 de Corse joue un r\u00f4le de courroie de transmission. Puisque le territoire produit peu de richesses, il fonctionne largement gr\u00e2ce \u00e0 des transferts financiers publics\u00a0: 1,2 milliard d\u2019euros inject\u00e9s chaque ann\u00e9e dans la consommation agricole. Seuls 4 % restent en Corse. Ce syst\u00e8me maintient le territoire dans une logique de d\u00e9pendance, de consommation et de faible production d\u2019emplois durables.<\/p><p>Je vais \u00eatre provocateur et vous dire que le dispositif Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur existe d\u00e9j\u00e0 en partie \u00e0 travers la Collectivit\u00e9 de Corse, avec des emplois fictifs qui ne produisent pas toujours de v\u00e9ritable activit\u00e9 \u00e9conomique, et sont l\u00e0 pour combler un probl\u00e8me social. En revanche, il y a aujourd\u2019hui une n\u00e9cessit\u00e9 de cr\u00e9er de la production r\u00e9elle, de g\u00e9n\u00e9rer de la richesse locale et de construire des emplois utiles et durables plut\u00f4t que des dispositifs de simple compensation sociale.<\/p><p><strong>Intervention de Laurent Grandguillaume, pr\u00e9sident de TZCLD<\/strong><\/p><p>Dans ce que j\u2019ai compris de la Corse, sans pr\u00e9tendre tout en comprendre, il peut effectivement exister une d\u00e9rive de type client\u00e9liste ou claniste. Mais ce mot ne correspond sans doute pas totalement \u00e0 l\u2019identit\u00e9 corse. Il vaudrait peut-\u00eatre mieux parler du parti. Oui, il peut y avoir des d\u00e9rives dans les territoires. Ici, bien s\u00fbr, mais ailleurs aussi. J\u2019interviens dans de nombreux territoires &#8211; j\u2019en suis \u00e0 85, dans plus de 50 d\u00e9partements, y compris en outre-mer &#8211; et je constate qu\u2019il peut parfois exister des d\u00e9rives dans l\u2019exercice des pouvoirs publics locaux, dans certaines municipalit\u00e9s. J\u2019en ai connu moi-m\u00eame, ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9lu local dans une autre vie. On retrouve ailleurs des formes de client\u00e9lisme. En Haute-Vienne, par exemple, territoire que j\u2019\u00e9tudie aussi, il existait un autre terme pour d\u00e9signer cela, on \u00ab\u00a0pla\u00e7ait\u00a0\u00bb les personnes. Chaque territoire a sa propre histoire, ses propres maux, sa propre identit\u00e9.<\/p><p>J\u2019ai aussi en m\u00e9moire un rapport ancien, r\u00e9dig\u00e9 il y a plus d\u2019un si\u00e8cle par l\u2019Acad\u00e9mie des sciences morales et politiques, sur l\u2019\u00e9conomie corse. On y parlait d\u00e9j\u00e0 de la Corse comme d\u2019une terre d\u2019abondance. Et c\u2019est vrai : c\u2019est une terre d\u2019abondance. Apr\u00e8s, sans entrer dans le d\u00e9bat politique, parce que ce n\u2019est pas mon r\u00f4le, il y a une chose certaine : le monde change autour de nous. L\u2019environnement g\u00e9opolitique change, et cela nous oblige \u00e0 regarder autrement le monde, mais aussi notre propre territoire et les enjeux qui sont devant nous. Or ces enjeux sont aujourd\u2019hui des enjeux de souverainet\u00e9 : souverainet\u00e9 industrielle, souverainet\u00e9 technologique, souverainet\u00e9 alimentaire. Vous l\u2019avez dit vous-m\u00eame : on parle davantage d\u2019un taux de d\u00e9pendance alimentaire que d\u2019un taux d\u2019ind\u00e9pendance. Au-del\u00e0 des sujets politiques &#8211; car chacun porte son propre imaginaire politique, sa propre vision de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019il veut construire pour son territoire &#8211; il y a aussi une r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te. Cette r\u00e9alit\u00e9, il faut la b\u00e2tir. Il faut produire des r\u00e9ponses, parce que dans les d\u00e9cennies qui viennent, et peut-\u00eatre m\u00eame plus t\u00f4t, nous allons \u00eatre confront\u00e9s \u00e0 des conflits de haute intensit\u00e9 qui reposeront la question de la r\u00e9silience des territoires. Quelle cha\u00eene logistique avons-nous connue pendant la crise sanitaire ? Quelles sont aujourd\u2019hui les cha\u00eenes logistiques critiques auxquelles il faut r\u00e9pondre pour le m\u00e9dicament, pour la sant\u00e9, pour l\u2019alimentation, pour les services publics de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 ? Toutes ces questions se posent d\u00e8s maintenant.<\/p><p>Il y a donc, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019ambition politique : quelle soci\u00e9t\u00e9 voulons-nous construire pour demain ? Et sur cela, il y aura toujours des d\u00e9bats, car plusieurs chemins sont possibles. Mais il y a aussi, de l\u2019autre, une question tr\u00e8s concr\u00e8te : quels sont les acteurs capables de garantir cette ambition ? Et l\u00e0, oui, il faut changer la donne, parce qu\u2019on ne peut pas continuer avec des syst\u00e8mes qui fonctionnent de mani\u00e8re illogique, \u00e0 d\u00e9pendre de mati\u00e8res premi\u00e8res alimentaires import\u00e9es par bateau alors m\u00eame que les routes maritimes deviennent de plus en plus fragiles. Il y a dix ans, nous n\u2019avions pas ces probl\u00e8mes. Aujourd\u2019hui, le monde se grippe, certaines routes se ferment, certains passages se bloquent. Alors, comment fait-on ?<\/p><p>En ce sens, la p\u00e9riode que nous vivons est int\u00e9ressante, au-del\u00e0 des difficult\u00e9s qu\u2019elle comporte, parce qu\u2019elle repose toutes ces questions. Pendant la crise sanitaire, elles \u00e9taient revenues au premier plan. Puis, une fois la crise pass\u00e9e, tout le monde est plus ou moins retomb\u00e9 dans ses habitudes.<\/p><p>Je suis bien conscient qu\u2019en Corse, il existe des difficult\u00e9s li\u00e9es \u00e0 des clivages, \u00e0 des modes de fonctionnement, \u00e0 des choses qu\u2019il faut d\u00e9passer. Mais il faut revenir \u00e0 l\u2019essentiel. Prenons simplement l\u2019alimentation, puisque vous avez abord\u00e9 ce sujet : il n\u2019est pas normal que, dans un territoire comme la Corse, on soit \u00e0 ce point d\u00e9pendant des importations.<\/p><p>Dans ma jeunesse &#8211; j\u2019ai 48 ans aujourd\u2019hui &#8211; j\u2019ai beaucoup lu Samir Amin, notamment sur la question de l\u2019\u00e9change in\u00e9gal. Cela m\u2019a beaucoup inspir\u00e9. Au fond, la vraie question est la suivante : quelle est la valeur d\u2019un territoire ? Qu\u2019est-ce qu\u2019il produit ? Et comment remonter la cha\u00eene de valeur ajout\u00e9e sur ce territoire ? Cela vaut pour l\u2019agriculture, mais aussi pour les technologies.<\/p><p>La derni\u00e8re fois que je suis venu ici, il y avait un d\u00e9bat sur les LLM. Construire, par exemple, un LLM en langue corse, ce serait extr\u00eamement int\u00e9ressant. Si le d\u00e9veloppement permet de valoriser la culture, l\u2019identit\u00e9, la langue &#8211; et la langue est essentielle &#8211; alors ce type d\u2019outil peut devenir strat\u00e9gique. De m\u00eame, disposer de data centers, de centres de donn\u00e9es qui prot\u00e8gent les donn\u00e9es, ouvre des perspectives \u00e0 tous les territoires. J\u2019\u00e9tais encore hier dans une entreprise o\u00f9 se posait un d\u00e9bat tr\u00e8s concret : ils disposent de deux data centers sur leur territoire et envisageaient d\u2019en supprimer un, parce qu\u2019un b\u00e2timent est en mauvais \u00e9tat. Mais en r\u00e9alit\u00e9, ils ont compris qu\u2019ils en avaient besoin, notamment pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9. Tous ces enjeux sont donc bien r\u00e9els, et il faut y r\u00e9pondre.<\/p><p>Ces ph\u00e9nom\u00e8nes que vous \u00e9voquiez, je les ai connus ailleurs. J\u2019\u00e9tais \u00e0 Dijon, en Bourgogne-Franche-Comt\u00e9. Ce n\u2019est pas non plus un territoire simple, et j\u2019y ai aussi observ\u00e9 des formes de client\u00e9lisme dans les collectivit\u00e9s locales, dans des mairies comptant des milliers d\u2019agents. On retrouve finalement un certain nombre de logiques comparables ailleurs. La grande diff\u00e9rence avec la Corse, c\u2019est sans doute la force du <em>parti<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire ce mode d\u2019organisation, de solidarit\u00e9 organique, d\u2019identit\u00e9, de projection dans le futur \u00e0 partir du pass\u00e9. Cela peut \u00eatre une force, mais cela peut aussi devenir un frein lorsqu\u2019on se heurte \u00e0 d\u2019autres logiques.<\/p><p><strong>Intervention de Jean-Guy Talamoni, co-responsable scientifique du colloque \u00ab\u00a0Nouvelles Lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>La contestation de la notion de \u00ab clan \u00bb en ce qui concerne la Corse existe depuis longtemps. Depuis le XIXe si\u00e8cle, on parle du \u00ab clan \u00bb, et ce terme a fini par \u00eatre accr\u00e9dit\u00e9 par l\u2019usage. Pourtant, d\u2019un point de vue anthropologique, il n\u2019est pas adapt\u00e9 \u00e0 la Corse, puisque le clan renvoie normalement \u00e0 la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un anc\u00eatre commun, ce qu\u2019on ne retrouve pas ici. Effectivement, quand on parle du \u00ab parti \u00bb, cela peut vouloir dire autre chose vu de l\u2019ext\u00e9rieur de la Corse. Mais ici, il ne s\u2019agit pas du parti au sens politique classique &#8211; le Parti socialiste, le Parti communiste, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la mer &#8211; mais bien d\u2019autre chose, d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 locale sp\u00e9cifique. Il tr\u00e8s int\u00e9ressant d\u2019observer les diff\u00e9rentes m\u00e9tamorphoses qu\u2019il y a eu depuis le XVIIIe si\u00e8cle, puisque ces partis, en Corse, existent depuis tr\u00e8s longtemps. D\u2019ailleurs, un \u00e9tudiant commence actuellement une th\u00e8se sur les transformations de ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui le \u00ab clan \u00bb \u00e0 travers les \u00e2ges. Ce sera tr\u00e8s int\u00e9ressant, notamment pour comprendre les \u00e9volutions les plus r\u00e9centes.<\/p><p><strong>Intervention de Louis Ducreux, responsable de la CFDT<\/strong><\/p><p>Lorsque V\u00e9ronique Albertini m\u2019avait parl\u00e9 de la d\u00e9marche Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur longue dur\u00e9e, j\u2019avais trouv\u00e9 cela formidable. Nous sommes dans un territoire o\u00f9 la question de la mobilit\u00e9 est centrale. Ici m\u00eame, dans cet amphith\u00e9\u00e2tre, il y a quelque temps, l\u2019urbaniste Carlos Moreno est intervenu. Je pense que, chez nous, son id\u00e9e de la \u00ab\u00a0ville du quart d\u2019heure\u00a0\u00bb prend tout son sens, notamment quand on parle des freins \u00e0 l\u2019emploi. Chez nous, comme dans beaucoup de r\u00e9gions rurales, le principal frein, c\u2019est l\u2019absence de mobilit\u00e9 et de transport. Autour des villes, \u00e7a va encore, mais d\u00e8s qu\u2019on s\u2019en \u00e9loigne un peu, cela devient tr\u00e8s compliqu\u00e9. C\u2019est difficile pour les gens de si\u00e9ger dans certaines instances, c\u2019est difficile aussi d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019emploi. Parfois, se d\u00e9placer ou acheter un v\u00e9hicule co\u00fbte plus cher que de rester chez soi, isol\u00e9.<\/p><p>Beaucoup de personnes passent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des aides et de leurs droits. De toute fa\u00e7on, en France, le non-recours reste un ph\u00e9nom\u00e8ne important.<\/p><p><strong>Intervention de Laurent Grandguillaume, pr\u00e9sident de TZCLD<\/strong><\/p><p>Pour comprendre la Corse, je me suis int\u00e9ress\u00e9 aux racines des syndicats, \u00e0 leurs sp\u00e9cificit\u00e9s, notamment \u00e0 la CFDT, \u00e0 l\u2019origine du PSU en Corse, qui avait beaucoup travaill\u00e9 sur une autre mani\u00e8re d\u2019imaginer le territoire, sur une forme de troisi\u00e8me voie, avec une r\u00e9flexion int\u00e9ressante autour de l\u2019autogestion. Ensuite, je trouve que Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur interroge profond\u00e9ment notre rapport au temps. Si on regarde la mani\u00e8re dont le temps est con\u00e7u aujourd\u2019hui, avec l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration technologique, on est dans l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9, dans la consommation permanente. Finalement, tout devient consommation. Le philosophe allemand Hartmut Rosa explique bien cela : cette acc\u00e9l\u00e9ration technologique impose \u00e0 tout le monde un certain tempo, qui finit par nous \u00e9loigner des relations sociales.<\/p><p>La question est donc la suivante : le projet du quart d\u2019heure est-il pertinent ? Ou bien faut-il, au contraire, r\u00e9interroger le temps et recr\u00e9er un temps social dans les territoires ? Au fond, quart d\u2019heure, vingt minutes, une heure\u2026 c\u2019est presque secondaire. C\u2019est une notion tr\u00e8s th\u00e9orique. Ce qui compte vraiment, c\u2019est de relier les personnes. J\u2019ai interrog\u00e9, en Corse, dans le cadre de mes travaux, un p\u00e8re de famille qui me disait : \u00ab Moi, je vis dans telle commune, mes enfants sont eux aussi en Corse, et pourtant on ne se voit parfois qu\u2019une fois par trimestre. \u00bb Pourquoi ? Parce que \u00e7a co\u00fbte cher, parce qu\u2019il faut prendre la voiture, parce que les d\u00e9placements sont compliqu\u00e9s. Et pourtant, tout le monde est en Corse. Ils ne sont pas entre le Cantal et Bastia ; ils sont sur la m\u00eame \u00eele.<\/p><p>La vraie question, c\u2019est : comment recr\u00e9er du lien entre les personnes gr\u00e2ce aux moyens de mobilit\u00e9 ? Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur peut contribuer \u00e0 cela. On a d\u2019ailleurs la chance d\u2019avoir le soutien des Chemins de fer de la Corse. Sans eux, on n\u2019aurait sans doute pas r\u00e9ussi en Costa Verde, parce qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sents d\u00e8s le d\u00e9part. Il y a donc des choses \u00e0 faire autour de l\u2019intermodalit\u00e9, des mobilit\u00e9s alternatives, pour permettre \u00e0 des personnes qui n\u2019ont aujourd\u2019hui aucun moyen de se d\u00e9placer d\u2019aller quelque part &#8211; pas seulement dans un but \u00e9conomique, mais d\u00e9j\u00e0, tout simplement, pour avoir une vie sociale, l\u00e0 o\u00f9 il y a de l\u2019isolement. Parce qu\u2019en Corse aussi, il y a de l\u2019isolement. Contrairement \u00e0 l\u2019image qu\u2019on peut en avoir, ce n\u2019est pas un territoire o\u00f9 tout le monde est forc\u00e9ment li\u00e9, solidaire, o\u00f9 chacun conna\u00eet tout le monde. Cela existe, bien s\u00fbr. Mais j\u2019ai aussi rencontr\u00e9 des personnes qui ont connu des accidents de la vie, notamment dans le monde agricole, qui ont d\u00fb changer de territoire en Corse, et qui se retrouvent seules face \u00e0 leurs difficult\u00e9s, sans plus avoir de liens familiaux sur lesquels s\u2019appuyer. C\u2019est donc aussi cela qu\u2019il faut construire. Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur peut \u00eatre une r\u00e9ponse. On peut cr\u00e9er quelque chose qui n\u2019existe pas encore sur le territoire.<\/p><p><strong>Intervention de C\u00e9sar Filippi, pr\u00e9sident du Groupement des h\u00f4telleries et restaurations Corsica\u00a0<\/strong><\/p><p>Je repr\u00e9sente aujourd\u2019hui une partie du secteur du tourisme, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 durant des ann\u00e9es en politique. Votre action nous int\u00e9resse particuli\u00e8rement, parce nous sommes dans un secteur d\u2019activit\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 une tr\u00e8s forte saisonnalit\u00e9. J\u2019avais d\u00e9fendu \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e de Corse, voil\u00e0 des ann\u00e9es, l\u2019id\u00e9e d\u2019un CDI des quatre saisons. Elle rejoint votre pr\u00e9occupation, \u00e0 travers Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur. Je pense que ce qui bloque aujourd\u2019hui, c\u2019est un peu la responsabilit\u00e9 de tout le monde. Mais le probl\u00e8me principal, \u00e0 mes yeux, est qu\u2019on ne revient pas assez \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du terrain, sur ce qui devrait \u00eatre, en quelque sorte, le socle de l\u2019\u00e9conomie corse, et qu\u2019on a pourtant trop souvent oppos\u00e9 : l\u2019agriculture et le tourisme.<\/p><p>Or aujourd\u2019hui, m\u00eame les mots qu\u2019on emploie devraient nous rapprocher. Quand on parle de d\u00e9veloppement durable, de quoi parle-t-on, au fond ? On parle justement de rapprochement, de transversalit\u00e9, de circuits courts, et d\u2019un lien plus fort entre tourisme et \u00e9conomie locale.<\/p><p>Malheureusement, apr\u00e8s avoir rencontr\u00e9 au plus haut niveau des responsables politiques, y compris des ministres venus nous parler du d\u00e9veloppement touristique de la Corse, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par un d\u00e9calage. Apr\u00e8s avoir entendu un discours tr\u00e8s appuy\u00e9 sur le tourisme durable, j\u2019en suis m\u00eame venu \u00e0 dire \u00e0 la ministre : \u00ab\u00a0merci d\u2019avoir fait l\u2019\u00e9loge de ce que nous sommes d\u00e9j\u00e0.\u00a0\u00bb Parce que nous, dans le tourisme, quand on a commenc\u00e9 \u00e0 entreprendre dans les ann\u00e9es 70, on faisait d\u00e9j\u00e0 du d\u00e9veloppement durable, sans le nommer ainsi. Un peu comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir dans Le bourgeois gentilhomme. Nous faisions du d\u00e9veloppement durable tout simplement parce qu\u2019on ne savait faire que \u00e7a, et qu\u2019on ne pouvait faire que \u00e7a. La transversalit\u00e9, les circuits courts, l\u2019ancrage local : tout cela relevait pour nous d\u2019une logique naturelle. Mais apr\u00e8s quatre heures d\u2019\u00e9changes sur nos difficult\u00e9s tr\u00e8s concr\u00e8tes &#8211; celles des PME, des TPE, les probl\u00e8mes de recrutement, le manque de formation sur place, les difficult\u00e9s \u00e9conomiques, les enjeux de planification &#8211; j\u2019ai eu une vraie surprise. Au moment de nous quitter, on m\u2019a dit, tr\u00e8s s\u00e9rieusement : \u00ab Si j\u2019ai un conseil \u00e0 vous donner, dites \u00e0 vos adh\u00e9rents, \u00e0 vos acteurs \u00e9conomiques, aux dirigeants de PME et de TPE, de se tourner vers les majors, vers les grands groupes, vers les multinationales. \u00bb<\/p><p>Je suis rest\u00e9 poli. Mais au fond, je me suis dit : \u00ab\u00a0merci d\u2019\u00eatre venu, merci d\u2019avoir \u00e9cout\u00e9\u2026 mais en r\u00e9alit\u00e9, vous n\u2019avez pas entendu. Vous n\u2019avez pas compris ce que nous voulons construire en Corse avec ce secteur d\u2019activit\u00e9.\u00a0\u00bb Pour parler du tourisme, il faudrait des heures. Mais je vais essayer de sch\u00e9matiser en revenant au PADDUC. Le PADDUC, sur le fond, a tr\u00e8s bien pos\u00e9 les choses. Je rappelle que le tourisme repr\u00e9sente tout de m\u00eame 31 % du PIB de la Corse de mani\u00e8re directe, et encore environ 15 % de fa\u00e7on indirecte. La vraie question est donc : comment fait-on \u00e9voluer ce secteur dans le bon sens ?<\/p><p>Le PADDUC r\u00e9pond clairement, notamment dans son annexe 8 consacr\u00e9e au sch\u00e9ma de d\u00e9veloppement touristique de la Corse. Il dit qu\u2019il faut aller vers un tourisme ma\u00eetris\u00e9, un tourisme \u00e0 l\u2019ann\u00e9e, \u00e0 forte valeur ajout\u00e9e et \u00e0 forte incidence sociale. On ne peut qu\u2019applaudir, surtout quand on est professionnel du terrain depuis plusieurs d\u00e9cennies. Le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019aujourd\u2019hui, dans l\u2019application concr\u00e8te du PADDUC, on fait exactement l\u2019inverse. On traite ce document comme s\u2019il \u00e9tait grav\u00e9 dans le marbre, alors m\u00eame que le l\u00e9gislateur avait pr\u00e9vu qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un document de travail, \u00e0 r\u00e9\u00e9valuer au bout de cinq ans, \u00e0 ajuster en fonction des r\u00e9sultats, des orientations prises et des actions engag\u00e9es. Je vous assure que si on revenait \u00e0 cet esprit-l\u00e0, notamment sur la question de la formation, on trouverait des solutions.<\/p><p>Pour revenir \u00e0 l\u2019objet de notre r\u00e9union d\u2019aujourd\u2019hui, nous sommes pr\u00eats \u00e0 y participer pleinement et \u00e0 apporter notre contribution. Nous avons d\u2019ailleurs beaucoup de propositions, en particulier autour de notre id\u00e9e initiale : aider \u00e0 faire vivre l\u2019activit\u00e9 sur les quatre saisons.<\/p><p>Sans vouloir attaquer ce que fait France Travail, je veux simplement montrer \u00e0 quel point on n\u00e9glige parfois les r\u00e9alit\u00e9s du terrain. On nous a expliqu\u00e9 qu\u2019aller vers cette solution co\u00fbterait trop cher. Pourtant, si l\u2019on regarde bien, il y avait au contraire une \u00e9conomie d\u2019\u00e9chelle possible en argent public. Pendant longtemps, nous avions des salari\u00e9s sur sept mois. Ce n\u2019est pas rien. Nous proposions d\u2019aller vers neuf mois, avec une logique exp\u00e9rimentale sur une dizaine d\u2019ann\u00e9es : autrement dit, construire une forme de CDI progressif, consolid\u00e9 dans le temps, avec un accompagnement public au d\u00e9part pour amorcer la pompe. Mais au lieu d\u2019investir dans cette transition, qu\u2019a-t-on fait ? On a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 stigmatiser les personnes en CDD saisonniers. On leur a dit, en substance : \u00ab Laissez tomber ce secteur, laissez tomber cet emploi, pourtant parfois correctement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9. Reconvertissez-vous. Cherchez autre chose.\u00a0\u00bb Cela, on le dit \u00e0 des personnes qui ont parfois entre 45 et 60 ans. Plut\u00f4t que de mettre les moyens pour transformer progressivement ces parcours pr\u00e9caires en emplois stables, on pousse les gens \u00e0 sortir du secteur. Pour moi, c\u2019est exactement l\u2019exemple de ce qu\u2019il ne faut plus faire.<\/p><p><strong>Intervention de Marie-Jeanne Nicoli, pr\u00e9sidente du CESEC<\/strong><\/p><p>Ce que je voudrais dire, de mani\u00e8re tr\u00e8s pragmatique &#8211; puisque c\u2019est notre mani\u00e8re de travailler au CESEC -, c\u2019est qu\u2019on constate qu\u2019\u00e0 partir d\u2019une volont\u00e9 politique locale, en l\u2019occurrence celle de la Costa Verde, on parvient \u00e0 cr\u00e9er une exp\u00e9rimentation r\u00e9ellement vertueuse, avec 25 emplois, comme cela a \u00e9t\u00e9 rappel\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure. Oui, c\u2019est mod\u00e9lisable. La preuve : d\u2019autres communaut\u00e9s de communes souhaitent aujourd\u2019hui mettre en place ce dispositif et obtenir l\u2019habilitation. C\u2019est particuli\u00e8rement int\u00e9ressant, parce qu\u2019effectivement, nous faisons face \u00e0 de grandes difficult\u00e9s \u00e9conomiques, notamment dans l\u2019agriculture et le tourisme. Il faudra \u00e9videmment r\u00e9ussir \u00e0 transformer notre \u00e9conomie pour aller vers une \u00e9conomie plus productive. Mais ce qui m\u2019int\u00e9resse ici, tr\u00e8s concr\u00e8tement, c\u2019est la question des moyens. Vous l\u2019avez dit : aujourd\u2019hui, le dispositif repose encore beaucoup sur le m\u00e9c\u00e9nat et le b\u00e9n\u00e9volat. Vous avez \u00e9voqu\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure une id\u00e9e importante, qui rejoint d\u2019ailleurs la question pos\u00e9e par mon coll\u00e8gue Charles Casabianca : celle d\u2019une S\u00e9curit\u00e9 sociale du XXIe si\u00e8cle, avec la possibilit\u00e9 de mobiliser une partie des 46 milliards d\u2019euros consacr\u00e9s au ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e, afin de financer plus largement ce type de projet et d\u2019en permettre la g\u00e9n\u00e9ralisation ainsi que la p\u00e9rennisation. Ma question est donc simple : o\u00f9 en \u00eates-vous sur ce sujet ? Quelles d\u00e9marches ont \u00e9t\u00e9 engag\u00e9es ? Et surtout, comment faire en sorte que ce projet soit r\u00e9ellement pris en compte dans une \u00e9volution plus moderne de notre syst\u00e8me de protection sociale ?<\/p><p><strong>Intervention de Laurent Grandguillaume, pr\u00e9sident de TZCLD<\/strong><\/p><p>Sur la question du \u00ab CDI quatre saisons \u00bb ou du \u00ab CDI de longue dur\u00e9e \u00bb, c\u2019est une tr\u00e8s belle expression. D\u2019abord, il existe d\u00e9j\u00e0 une trentaine de types de CDI dans le Code du travail. On peut donc sans doute en imaginer un de plus, l\u2019ensemble \u00e9tant d\u00e9j\u00e0 assez complexe. Ce que montre l\u2019exp\u00e9rimentation Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur, c\u2019est qu\u2019il est possible d\u2019ouvrir des voies nouvelles. Il existe d\u00e9j\u00e0 des personnes qui travaillent tout en restant inscrites \u00e0 France Travail, parce qu\u2019elles occupent des emplois \u00e0 temps partiel ou \u00e0 dur\u00e9e r\u00e9duite. Elles sont donc en emploi, tout en continuant \u00e0 \u00eatre accompagn\u00e9es. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 un point important, car nous embauchons nous-m\u00eames des personnes qui ont connu le ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e, mais qui ont pu avoir aussi, ponctuellement, des p\u00e9riodes de travail de courte dur\u00e9e. Ensuite, il faut assumer de faire \u00e9voluer le droit. Si l\u2019on veut s\u00e9curiser les parcours de personnes qui travaillent dans des secteurs saisonniers &#8211; dans le tourisme, par exemple, ou en zone de montagne -, il faut permettre qu\u2019elles puissent conserver une v\u00e9ritable s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019emploi au-del\u00e0 des seules p\u00e9riodes d\u2019activit\u00e9. L\u2019id\u00e9e, c\u2019est de pouvoir compl\u00e9ter les moments creux par d\u2019autres activit\u00e9s utiles au territoire, \u00e9ventuellement avec un financement public.<\/p><p>C\u2019est exactement cela, au fond, la s\u00e9curit\u00e9 sociale professionnelle : comment s\u00e9curiser les parcours de vie et d\u2019emploi de personnes qui ont fait le choix de travailler dans un secteur saisonnier, mais qui, \u00e0 certaines p\u00e9riodes de l\u2019ann\u00e9e, n\u2019ont tout simplement plus d\u2019activit\u00e9, alors m\u00eame que le territoire, lui, continue d\u2019avoir des besoins.<\/p><p><strong>Intervention de Maryline Frati-Renosi, directrice d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e au p\u00f4le d\u00e9veloppement territorial de la communaut\u00e9 de communes de la Costa Verde<\/strong><\/p><p>Dans la Costa Verde, dans le comit\u00e9 local pour l\u2019emploi, nous avons beaucoup insist\u00e9 sur ce point. Il existe des travailleurs saisonniers pour qui cette activit\u00e9 ne suffit plus \u00e0 assurer une vraie stabilit\u00e9 professionnelle, et m\u00eame une stabilit\u00e9 personnelle, sociale, humaine. C\u2019est pourquoi il est possible, en Costa Verde, d\u2019int\u00e9grer le dispositif m\u00eame lorsqu\u2019on est saisonnier.<\/p><p><strong>Intervention de Laurent Grandguillaume, pr\u00e9sident de TZCLD<\/strong><\/p><p>Cela, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une innovation. En r\u00e9alit\u00e9, il faut parfois accepter de bousculer un peu le droit pour le faire avancer. Le droit na\u00eet souvent de l\u2019innovation ; il la reconna\u00eet ensuite. Mais il est rare qu\u2019il l\u2019anticipe. Il faut parfois renverser un peu l\u2019ordre habituel des choses. Je ne veux pas transformer cela en d\u00e9bat opposant tourisme et agriculture. Je pense au contraire que ces deux secteurs sont souvent compl\u00e9mentaires, et qu\u2019ils peuvent se renforcer mutuellement. Il faut aller vers un tourisme durable, bien s\u00fbr, et il faut aussi que les territoires soient choisis, reconnus et valoris\u00e9s pour leur singularit\u00e9. Au fond, ce qu\u2019il faut, c\u2019est une vision politique. Une vraie vision. Quelle Corse touristique voulons-nous dans 10, 20 ou 30 ans ? Qu\u2019est-ce qu\u2019on construit aujourd\u2019hui pour \u00eatre au rendez-vous de cette histoire-l\u00e0 ? C\u2019est maintenant que les choix se font. Sur la question des moyens : chaque contrat de travail dans Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur est financ\u00e9 \u00e0 hauteur de 75 % par ce que co\u00fbte le ch\u00f4mage. Autrement dit, cet argent est d\u00e9j\u00e0 de l\u2019argent public. Il est g\u00e9r\u00e9 par l\u2019\u00c9tat, mais aussi par la collectivit\u00e9 territoriale, qui aujourd\u2019hui finance le RSA. Une personne qui sort du ch\u00f4mage permet aussi une \u00e9conomie sur le RSA. Au lieu de laisser ces co\u00fbts exister passivement, on les r\u00e9injecte dans le financement durable de l\u2019emploi. Cela se fait chaque mois, chaque ann\u00e9e, de mani\u00e8re p\u00e9renne, \u00e0 hauteur de 75 % du co\u00fbt de l\u2019emploi. Le reste repose sur le d\u00e9veloppement du chiffre d\u2019affaires, c\u2019est-\u00e0-dire sur la vente de biens et de services, dans le cadre d\u2019activit\u00e9s qui ne sont pas lucratives au sens classique du terme, mais qui produisent tout de m\u00eame de la valeur. Par exemple, quand, dans certains territoires, on r\u00e9cup\u00e8re et on d\u00e9monte du verre de fen\u00eatres, des entreprises comme Saint-Gobain r\u00e9mun\u00e8rent cette activit\u00e9. Cela g\u00e9n\u00e8re un chiffre d\u2019affaires qui entre dans l\u2019\u00e9quilibre \u00e9conomique de l\u2019entreprise. C\u2019est donc cet \u00e9quilibre global qu\u2019il faut comprendre. Je me souviens tr\u00e8s bien du d\u00e9bat au Parlement. La gauche comme la droite ont vot\u00e9 le texte, mais certains disaient malgr\u00e9 tout : \u00ab Oui, mais enfin, on ne va pas financer ce dispositif pendant vingt ans\u2026 \u00bb J\u2019ai r\u00e9pondu : \u00ab\u00a0d\u2019accord, mais au fond, vous feriez quoi si les gens restaient encore au ch\u00f4mage dans cinq ans, dans dix ans ?\u00a0\u00bb Parce que c\u2019est \u00e7a, la r\u00e9alit\u00e9 : certaines personnes seraient encore au ch\u00f4mage dans cinq ou dix ans. Il y a donc un choix \u00e0 faire. Soit on assume le co\u00fbt du ch\u00f4mage, soit on assume le co\u00fbt de l\u2019emploi. Moi, je pr\u00e9f\u00e8re assumer le co\u00fbt de l\u2019emploi. C\u2019est sur cette base-l\u00e0 qu\u2019on a trouv\u00e9 un accord entre les diff\u00e9rents partis. Il faut assumer le fait que certaines personnes resteront peut-\u00eatre dans ce dispositif pendant cinq ans, dix ans, et que cela co\u00fbtera de l\u2019argent. Mais il vaut mieux cela que de les laisser au bord du chemin. La p\u00e9rennisation, au fond, c\u2019est reconna\u00eetre qu\u2019il y a un co\u00fbt au ch\u00f4mage, choisir de le r\u00e9orienter vers l\u2019emploi, et le faire de mani\u00e8re durable.<\/p><p>Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur n\u2019est pas une solution \u00e0 tout. C\u2019est une exp\u00e9rimentation, qui va sans doute devenir un \u00e9l\u00e9ment assez important du monde du travail, certes. Mais il peut aussi y avoir d\u2019autres projets, d\u2019autres solutions \u00e0 exp\u00e9rimenter, \u00e0 partir de cette id\u00e9e simple : prendre un co\u00fbt subi et en faire une opportunit\u00e9. Demain, il y aura peut-\u00eatre d\u2019autres choses qui seront mises en place dans les territoires. Si on part de l\u2019id\u00e9e qu\u2019un territoire peut viser le z\u00e9ro ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e, alors on peut sans doute imaginer d\u2019autres dispositifs, auxquels on ne pense pas encore aujourd\u2019hui, et qui pourraient \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9s en parall\u00e8le. On parle par exemple des activit\u00e9s saisonni\u00e8res, on parle de l\u2019agriculture. Dans l\u2019agriculture aussi, il y a des domaines o\u00f9, s\u2019il n\u2019y a pas une injection d\u2019argent au d\u00e9part pour amorcer un projet, \u00e7a ne peut pas fonctionner. Parce qu\u2019au d\u00e9but, ce n\u2019est pas rentable. Il n\u2019y a pas de rentabilit\u00e9 imm\u00e9diate. Et pourtant, on en a besoin. On peut imaginer des syst\u00e8mes de ce type. Dans l\u2019agriculture aussi, il y a de la saisonnalit\u00e9, par nature. D\u2019ailleurs, beaucoup d\u2019exploitants agricoles ont une activit\u00e9 agricole pendant une partie de l\u2019ann\u00e9e et, sur une autre p\u00e9riode, exercent un autre emploi, parfois m\u00eame salari\u00e9. J\u2019en ai rencontr\u00e9 qui sont \u00e0 la fois salari\u00e9s et ind\u00e9pendants, parce qu\u2019ils essaient de joindre les deux bouts, ce qui n\u2019est pas toujours simple.<\/p><p>La bonne nouvelle, c\u2019est qu\u2019on peut innover. On peut le faire parce qu\u2019aujourd\u2019hui, 46 milliards d\u2019euros sont consacr\u00e9s au co\u00fbt du ch\u00f4mage. Finalement, de l\u2019argent, il y en a. Et cet argent pourrait servir \u00e0 faire des choses tr\u00e8s int\u00e9ressantes pour nos territoires.<\/p><p><strong>Intervention de Jean-Guy Talamoni, co-responsable scientifique du colloque \u00ab\u00a0Nouvelles Lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Je crois qu\u2019il y a peut-\u00eatre eu, tout \u00e0 l\u2019heure, une incompr\u00e9hension sur un point, notamment dans l\u2019articulation entre ce que fait le fonds de dotation Corsica Sulidaria et le fonctionnement ensuite de Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur de longue dur\u00e9e. Les m\u00e9c\u00e8nes de Corsica Sulidaria ne financent pas directement les emplois. Ils financent les conditions d\u2019\u00e9laboration du dossier qui permet l\u2019habilitation du territoire. C\u2019est cela, le syst\u00e8me. C\u2019est une \u00e9tape essentielle, puisque c\u2019est la condition pour obtenir cette habilitation. Mais, une fois l\u2019habilitation obtenue, l\u2019entreprise \u00e0 but d\u2019emploi reste une entreprise. Elle fonctionne toutefois avec un soutien des pouvoirs publics.<\/p><p><strong>Intervention de V\u00e9ronique Albertini, Corsica Sulidaria<\/strong><\/p><p>Quand le fonds de dotation a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9, c\u2019\u00e9tait au terme d\u2019une r\u00e9flexion : comment, nous aussi, \u00e0 travers ce fonds, pouvions-nous apporter notre contribution \u00e0 la lutte contre la pr\u00e9carit\u00e9, au sens large, sur l\u2019ensemble de la r\u00e9gion corse ? \u00c7a, c\u2019est le fonds de dotation. Ensuite, il y a Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur longue dur\u00e9e. C\u2019est vrai que, comme j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 membre de l\u2019association nationale, la lutte contre la pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9tait pour nous, administrateurs et membres, un enjeu majeur. Il \u00e9tait important de pouvoir r\u00e9pondre \u00e0 des situations d\u2019urgence avec des moyens d\u2019urgence. Nous l\u2019avons fait pendant la crise du Covid. Nous l\u2019avons fait aussi quand une association \u00e0 Ajaccio a vu ses locaux totalement inond\u00e9s, c\u2019\u00e9taient les Restos du C\u0153ur, pour reconstituer les stocks, etc. Cela, c\u2019est notre solidarit\u00e9 imm\u00e9diate. Mais, pour nous, il est encore plus important de lutter \u00e0 la racine. Autrement dit, de ne pas se contenter de multiplier les rustines, les aides ponctuelles. Agir \u00e0 l\u2019origine, qu\u2019est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire permettre \u00e0 chaque individu, quel qu\u2019il soit, d\u2019avoir un travail. C\u2019est cela, notre fondement.<\/p><p>Les deux choses sont donc diff\u00e9rentes. Si notre fonds a choisi d\u2019investir aupr\u00e8s de la Costa Verde, c\u2019est pour une raison simple : malgr\u00e9 le vote unanime du conseil communautaire, il n\u2019y avait pas les moyens financiers pour aller plus loin. Si le fonds de dotation Corsica Sulidaria n\u2019\u00e9tait pas intervenu, en allant chercher des m\u00e9c\u00e8nes pour financer cette \u00e9tape et donner les moyens \u00e0 la communaut\u00e9 de communes, TZCLD n\u2019existerait pas aujourd\u2019hui sur ce territoire. En quelque sorte, nous avons jou\u00e9 le r\u00f4le d\u2019une puissance publique. Simplement, nous sommes des acteurs priv\u00e9s. Nous serons pr\u00eats \u00e0 le refaire dans d\u2019autres zones. Mais cela nous demande \u00e9norm\u00e9ment d\u2019efforts, notamment pour convaincre les m\u00e9c\u00e8nes. Et je le rappelle : nous venons tous d\u2019horizons tr\u00e8s diff\u00e9rents, avec des parcours professionnels tr\u00e8s diff\u00e9rents. Mais nous avons une chose en commun : l\u2019innovation ne nous fait pas peur. Deuxi\u00e8me point, sur la p\u00e9rennit\u00e9. Je crois que TZCLD, au fond, n\u2019est pas un dispositif descendant. C\u2019est un projet, et c\u2019est un outil horizontal. Il ne faut jamais le perdre de vue. Nous ne sommes pas dans un syst\u00e8me de prescription. Les gens n\u2019ont pas \u201cdroit\u201d \u00e0 TZCLD ; ils sont volontaires pour rejoindre la d\u00e9marche. Et tout le monde est volontaire : les ch\u00f4meurs de longue dur\u00e9e, les pouvoirs publics, les entreprises, les associations d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes sur le territoire. Nous sommes dans une logique de volontariat collectif. Ce qu\u2019il ne faut pas oublier non plus, c\u2019est la mani\u00e8re dont cela fonctionne, et pourquoi on dit que c\u2019est compliqu\u00e9 \u00e0 mettre en place. Il y a deux \u00e9tapes tr\u00e8s importantes. La premi\u00e8re, c\u2019est une analyse \u00e9conomique du territoire. Nous voulons savoir de quoi le territoire, et plus largement sa population, a besoin pour mieux vivre. \u00c0 partir de l\u00e0, nous ne pouvons pas cr\u00e9er des emplois fictifs. Si nous nous mettions \u00e0 cr\u00e9er des emplois artificiels, il n\u2019y aurait \u00e9videmment aucune p\u00e9rennit\u00e9, puisqu\u2019il n\u2019y aurait pas de besoin r\u00e9el derri\u00e8re. Il faut donc d\u2019abord rep\u00e9rer les besoins du territoire. Ensuite seulement, on peut commencer \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir avec les volontaires, avec les autres acteurs locaux d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents &#8211; les agriculteurs, les chefs d\u2019entreprise, les associations d\u2019insertion, etc. Nous devons rassembler toutes ces forces pour trouver une solution. Ce n\u2019est pas nous qui allons l\u2019imposer pour les personnes priv\u00e9es durablement d\u2019emploi. Ce sont elles qui vont la construire, avec nous et avec l\u2019\u00c9tat. C\u2019est l\u00e0 toute la diff\u00e9rence de nature de Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur de longue dur\u00e9e : la d\u00e9marche reste horizontale. On ne peut pas remplacer un pouvoir centralis\u00e9 parisien par un autre pouvoir centralis\u00e9, m\u00eame local ou r\u00e9gional, sinon on reproduirait exactement les m\u00eames effets. Quand on dit qu\u2019on peut mod\u00e9liser, oui, on peut mod\u00e9liser certaines choses. Maintenant, nous avons un exemple en Corse. Avant, il y en avait sur le continent, mais quand on allait d\u00e9fendre cette id\u00e9e ici, on nous r\u00e9pondait souvent : \u00ab\u00a0Oui, mais chez nous, c\u2019est toujours plus compliqu\u00e9.\u00a0\u00bb Aujourd\u2019hui, nous avons un mod\u00e8le corse. On peut donc mod\u00e9liser la r\u00e9flexion, retracer le chemin, identifier les obstacles rencontr\u00e9s et la mani\u00e8re dont nous y avons r\u00e9pondu. En revanche, on ne pourra jamais mod\u00e9liser les solutions de travail et d\u2019emploi elles-m\u00eames pour chaque micro-territoire. Ce n\u2019est pas possible. On ne peut pas prendre une solution et la dupliquer ailleurs. On retrouvera peut-\u00eatre les m\u00eames probl\u00e9matiques, en partie. Mais si le travail cr\u00e9\u00e9 n\u2019est pas un travail concret, utile et pertinent sur le territoire concern\u00e9, alors cela ne fonctionnera pas. Dans ce cas, on retombera dans un dispositif qui produira peu d\u2019effets.<\/p><p><strong>Intervention de Maryline Frati-Renosi, directrice d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e au p\u00f4le d\u00e9veloppement territorial de la communaut\u00e9 de communes de la Costa Verde<\/strong><\/p><p>J\u2019ai vu le chemin parcouru, en particulier dans le domaine agricole. M\u00eame si nous ne sommes pas encore dans l\u2019autosuffisance, nous avons aujourd\u2019hui des produits de qualit\u00e9. Nous sommes dans une r\u00e9gion qui compte beaucoup d\u2019AOC, beaucoup de savoir-faire et de qualit\u00e9. Nos produits sont reconnus, les gens acceptent d\u2019en payer le prix pour les d\u00e9guster. C\u2019est une r\u00e9alit\u00e9. En tant que consommatrice et non productrice, je le fais tr\u00e8s volontiers, parce que j\u2019aime mon territoire et j\u2019aime ses produits. Je crois que beaucoup d\u2019entre nous sont comme \u00e7a. Nous sommes, en quelque sorte, les meilleurs ambassadeurs de nos produits, y compris \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du territoire. Quand je dis cela, je parle aussi de tourisme, avec C\u00e9sar Filippi. Nos structures se sont vraiment am\u00e9lior\u00e9es. Les personnes qui ont pris la rel\u00e8ve &#8211; parce qu\u2019il s\u2019agit souvent de familles ayant h\u00e9rit\u00e9 d\u2019h\u00e9bergements cr\u00e9\u00e9s dans les ann\u00e9es 70 &#8211; ont su faire \u00e9voluer les choses. Elles ont repris ces \u00e9tablissements, mais aujourd\u2019hui, elles sont devenues de v\u00e9ritables gestionnaires, des chefs d\u2019entreprise. Elles ont mis en place des strat\u00e9gies, elles s\u2019adaptent, elles avancent malgr\u00e9 les difficult\u00e9s. Des dispositifs comme Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur de longue dur\u00e9e apportent une pierre de plus \u00e0 l\u2019\u00e9difice pour la Corse. Ce que je voulais surtout vous dire, c\u2019est qu\u2019aujourd\u2019hui, beaucoup de gens sont positifs. Le tourisme, ce n\u2019est pas seulement le tourisme : c\u2019est aussi l\u2019agriculture, la culture, le patrimoine. C\u2019est la directrice de l\u2019Office de tourisme qui vous le dit : on peut concilier toutes ces dimensions avec ce que nous sommes. Le tourisme fait pleinement partie de notre identit\u00e9, et il faut le valoriser \u00e0 la hauteur de ce qu\u2019il est. Concernant le CDI saisonnier, nous en avons longuement parl\u00e9 avec Laurent Grandguillaume. Nous y croyons tr\u00e8s fort, et nous pensons que cela peut \u00eatre une v\u00e9ritable solution pour donner du travail \u00e0 tout le monde toute l\u2019ann\u00e9e.<\/p><p><strong>Intervention de Laurent Grandguillaume, pr\u00e9sident de TZCLD.<\/strong><\/p><p>Pour conclure, je voulais parler aussi de mon propre parcours, de mon cheminement personnel, depuis cette rencontre \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019Harvard. Autour de cette question : qu\u2019est-ce qui fait qu\u2019un territoire ne vient pas \u00e0 un projet ? Et qu\u2019est-ce qui fait qu\u2019une personne, elle non plus, ne vient pas \u00e0 un projet, alors m\u00eame qu\u2019on le porte avec conviction ? C\u2019est une question que j\u2019ai toujours eue en t\u00eate. Elle est venue rencontrer celle de la Corse et du projet Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur en Corse, avec toutes les personnes mobilis\u00e9es autour de la table, y compris lorsqu\u2019il n\u2019y avait, au d\u00e9part, qu\u2019un seul territoire r\u00e9ellement engag\u00e9. Cela m\u2019a aussi fait avancer dans la r\u00e9solution d\u2019autres probl\u00e8mes ailleurs. En essayant de comprendre quels \u00e9taient les freins en Corse, cela m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 d\u00e9bloquer d\u2019autres situations, notamment en Haute-Vienne, o\u00f9 je faisais face \u00e0 une r\u00e9ticence du pr\u00e9sident du conseil d\u00e9partemental, alors m\u00eame qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un territoire historiquement de gauche, avec une vraie tradition de solidarit\u00e9. Pourtant, il y avait un blocage &#8211; dans son propre canton, d\u2019ailleurs. En r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 la mani\u00e8re dont nous essayions de r\u00e9soudre les choses en Corse, je me suis dit qu\u2019on pouvait peut-\u00eatre proc\u00e9der autrement, par une forme de m\u00e9diation d\u2019affirmation.<\/p><p>Parce que, dans ce projet en Corse, il y a eu une m\u00e9diatrice : V\u00e9ronique Albertini. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une m\u00e9diation molle, d\u2019un consensus ti\u00e8de comme on peut parfois en conna\u00eetre en politique. Non. C\u2019est une m\u00e9diation d\u2019affirmation. Cela veut dire cr\u00e9er du lien entre des personnes qui, parfois, ne se parlent pas. Parce qu\u2019il existe des clivages, des oppositions, des batailles politiques : c\u2019est la vie normale d\u2019un territoire. Mais il faut, \u00e0 un moment donn\u00e9, des personnes capables de faire cette m\u00e9diation-l\u00e0, ferme et constructive.<\/p><p>Moi-m\u00eame, j\u2019ai aussi d\u00fb jouer ce r\u00f4le, parce que, vis-\u00e0-vis de la Corse, il existe des pr\u00e9jug\u00e9s, et je les ai rencontr\u00e9s. Il y a des imaginaires qui s\u2019affrontent : ceux qui existent en Corse, port\u00e9s par les partis ou par les histoires locales, et puis il y a aussi l\u2019imaginaire de l\u2019\u00c9tat. Ces visions peuvent entrer en confrontation, parce que chacun regarde la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 sa mani\u00e8re.<\/p><p>Alors la question, est la suivante : comment faire parler tout le monde ? Comment construire, m\u00eame quand on n\u2019est pas d\u2019accord ? Heureusement, nous sommes encore dans un moment o\u00f9 cela reste possible. Il y a eu la m\u00e9diation des \u00e9lus du territoire, celle du pr\u00e9sident de la communaut\u00e9 de communes, Marc-Antoine Nicolai, qui est un homme de dialogue. Il y a eu France Travail, il y a eu les solidarit\u00e9s locales. Bref, il y a eu un ensemble d\u2019acteurs. Finalement, l\u00e0 o\u00f9 tout paraissait bloqu\u00e9 &#8211; et, \u00e0 un moment donn\u00e9, je me suis dit qu\u2019on n\u2019y arriverait jamais &#8211; on a r\u00e9ussi.<\/p><p>Il faut dire qu\u2019on avait tout eu. On avait m\u00eame eu une d\u00e9lib\u00e9ration d\u2019une communaut\u00e9 de communes qui avait \u00e9t\u00e9 retoqu\u00e9e au contr\u00f4le de l\u00e9galit\u00e9 par la pr\u00e9fecture. C\u2019\u00e9tait, je crois, le seul cas que j\u2019avais vu dans tous les territoires rencontr\u00e9s. L\u00e0, je me suis vraiment dit que cela allait devenir tr\u00e8s compliqu\u00e9. Cela a pris du temps, trop de temps sans doute, mais on a r\u00e9ussi. Si cela a \u00e9t\u00e9 possible ici, cela le sera ailleurs aussi, dans d\u2019autres communaut\u00e9s de communes, parce qu\u2019on commence \u00e0 savoir comment faire.<\/p><p>C\u2019est un point important, parce qu\u2019il y a des freins en Corse, comme il y en a partout ailleurs. De tout cela, on tire des enseignements. C\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019une des raisons pour lesquelles j\u2019ai choisi d\u2019en faire aussi une th\u00e8se, d\u2019\u00e9crire sur ce parcours. La seule chose que je transmettrai peut-\u00eatre durablement de cette exp\u00e9rience, ce sera cet \u00e9crit : un document dans lequel je prendrai du recul sur ce qui a \u00e9t\u00e9 fait, sur ce que j\u2019ai observ\u00e9 en tant qu\u2019acteur engag\u00e9, dans une forme de participation observante, pour dire ce que j\u2019ai vu et ce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 possible de construire. Aujourd\u2019hui, le projet est aussi devenu international.<\/p><p>Nous avons une reconnaissance de l\u2019ONU. Olivier De Schutter, rapporteur sp\u00e9cial sur l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9, a mis Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur de longue dur\u00e9e en lumi\u00e8re dans l\u2019un de ses rapports. L\u2019Organisation internationale du travail est venue visiter r\u00e9cemment un territoire, \u00e0 Villeurbanne, pour voir concr\u00e8tement ce qui s\u2019y fait. Elle a \u00e9galement cit\u00e9 l\u2019exemple de TZCLD dans un rapport sur les r\u00e9ponses qui ont fonctionn\u00e9 apr\u00e8s la crise sanitaire.<\/p><p>L\u2019OCDE nous a invit\u00e9s \u00e0 pr\u00e9senter le projet devant sa commission sur le d\u00e9veloppement local. La Commission europ\u00e9enne s\u2019en est empar\u00e9e et a lanc\u00e9 un appel \u00e0 projets dot\u00e9 de plus de 20 millions d\u2019euros, ouvert \u00e0 tous les pays europ\u00e9ens. Il y a eu 70 candidatures, et 20 territoires ont \u00e9t\u00e9 retenus. Aujourd\u2019hui, nous sommes sollicit\u00e9s par l\u2019Allemagne, par d\u2019autres pays encore, pour partager notre exp\u00e9rience et, modestement, les inspirer. Nous sommes m\u00eame d\u00e9sormais sollicit\u00e9s par la Banque mondiale, qui \u00e9voque la possibilit\u00e9 d\u2019intervenir dans une conf\u00e9rence sur l\u2019emploi en Ukraine. Pourquoi l\u2019Ukraine ? Parce qu\u2019en Ukraine, il y a la guerre. Une partie importante de la population en \u00e2ge de travailler est partie au front. Parmi celles et ceux qui reviennent, beaucoup sont bless\u00e9s. Il faut donc penser des formes d\u2019emploi adapt\u00e9es \u00e0 ces nouvelles r\u00e9alit\u00e9s, au handicap, aux traumatismes, aux limitations physiques. Il y a aussi, dans ce contexte, des freins culturels autour du travail des femmes, avec une place encore diff\u00e9rente de celle qu\u2019on peut conna\u00eetre dans d\u2019autres pays. Nous n\u2019allons \u00e9videmment pas y exporter un mod\u00e8le tout fait. Il ne s\u2019agit pas de reproduire m\u00e9caniquement Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur ailleurs. Mais nous pouvons t\u00e9moigner, inspirer, partager une m\u00e9thode, une philosophie. C\u2019est cela qui est int\u00e9ressant : une id\u00e9e universelle &#8211; celle d\u2019\u00e9radiquer le ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e en mobilisant les co\u00fbts du ch\u00f4mage pour cr\u00e9er des activit\u00e9s utiles au territoire &#8211; peut prendre forme dans des contextes tr\u00e8s diff\u00e9rents, \u00e0 condition de l\u2019adapter \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 locale. Cela s\u2019appelle Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur ici. En Allemagne, cela s\u2019appelle autrement. Peu importe, au fond. L\u2019essentiel, c\u2019est que l\u2019id\u00e9e fasse son chemin. Elle est d\u2019ailleurs soutenue aussi par les partenaires sociaux. La Conf\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne des syndicats appuie le projet au niveau europ\u00e9en. C\u2019est donc une id\u00e9e qui continuera \u00e0 avancer. Je ne sais pas jusqu\u2019o\u00f9 elle ira, ni sous quelles formes, mais elle poursuivra son chemin.<\/p><p>Le principal, c\u2019est d\u2019agir pour les grandes causes. Et puisque j\u2019ai commenc\u00e9 avec Jaur\u00e8s, je terminerai avec lui. Dans son c\u00e9l\u00e8bre discours \u00e0 la jeunesse, il disait, en substance, que l\u2019important est de se donner aux grandes causes sans savoir quelle r\u00e9compense l\u2019univers nous r\u00e9serve, ni m\u00eame s\u2019il y en aura une. Autrement dit, le plus important n\u2019est pas de savoir si l\u2019on sera r\u00e9compens\u00e9, d\u00e9cor\u00e9 ou reconnu, mais de se dire : voil\u00e0, nous avons une cause, nous nous y engageons, nous essayons, nous tentons quelque chose. C\u2019est ce que vous faites aujourd\u2019hui en Corse.<\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-922f1c3 e-con-full e-flex e-con e-parent\" data-id=\"922f1c3\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Visionner \/ T\u00e9l\u00e9charger la version PDF Avec les responsables de TZCLD, du fonds de dotation \u00ab\u00a0Corsica Sulidaria\u00a0\u00bb, et des Communaut\u00e9s de communes partenaires. Intervention de Jean-Guy Talamoni, co-responsable scientifique du colloque universitaire \u00ab\u00a0Nouvelles Lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb Territoires Z\u00e9ro ch\u00f4meur longue dur\u00e9e et la Corse, c\u2019est maintenant une affaire de plusieurs ann\u00e9es. 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