{"id":5483,"date":"2026-10-12T12:54:03","date_gmt":"2026-10-12T12:54:03","guid":{"rendered":"https:\/\/lumi.univ-corse.fr\/?p=5483"},"modified":"2026-10-18T16:19:53","modified_gmt":"2026-10-18T16:19:53","slug":"troisieme-table-ronde-innovation-sociale-et-enjeux-sectoriels","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/m3c.universita.corsica\/lumi\/troisieme-table-ronde-innovation-sociale-et-enjeux-sectoriels\/","title":{"rendered":"Troisi\u00e8me table ronde : Innovation sociale et enjeux sectoriels"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"5483\" class=\"elementor elementor-5483\" data-elementor-post-type=\"post\">\n\t\t\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-992876d e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"992876d\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-ccc7d85 elementor-widget elementor-widget-button\" data-id=\"ccc7d85\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"button.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-button-wrapper\">\n\t\t\t\t\t<a class=\"elementor-button elementor-button-link elementor-size-sm\" href=\"https:\/\/lumi.univ-corse.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/5.-DEFIN.-PT-Table-ronde-3-Innovation-sociale-et-enjeux-sectoriels.pdf\">\n\t\t\t\t\t\t<span class=\"elementor-button-content-wrapper\">\n\t\t\t\t\t\t<span class=\"elementor-button-icon\">\n\t\t\t\t<i aria-hidden=\"true\" class=\"far fa-arrow-alt-circle-down\"><\/i>\t\t\t<\/span>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<span class=\"elementor-button-text\"> Visionner \/ T\u00e9l\u00e9charger la version PDF<\/span>\n\t\t\t\t\t<\/span>\n\t\t\t\t\t<\/a>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-581195d e-con-full e-flex e-con e-parent\" data-id=\"581195d\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-fb02996 e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"fb02996\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-ce10aa1 elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"ce10aa1\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<p><em>Avec Igor Giusti, dirigeant de la F\u00e9d\u00e9ration corse pour la coordination et l&rsquo;innovation en sant\u00e9\u00a0; Joseph Colombani, pr\u00e9sident de la FDSEA de Haute-Corse\u00a0; C\u00e9sar Filippi, pr\u00e9sident du groupement des h\u00f4telleries et restaurations Corsica\u00a0; Bernard Giudicelli, repr\u00e9sentant de l\u2019UMIH.<\/em><\/p><p><strong>Intervention de Jean-Guy Talamoni, co-responsable scientifique \u00ab\u00a0Nouvelles lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Nous entrons dans la 3<sup>e<\/sup> table ronde, avec des repr\u00e9sentants de diff\u00e9rents secteurs d\u2019activit\u00e9, notamment le tourisme, l\u2019agriculture et la sant\u00e9\u2026<\/p><p><strong>Intervention d\u2019Igor Giusti, dirigeant de la F\u00e9d\u00e9ration corse pour la coordination et l&rsquo;innovation en sant\u00e9<\/strong><\/p><p>Je n\u2019entends pas parler au nom de tout le secteur, mais au nom de son association, qui f\u00e9d\u00e8re l\u2019ensemble des maisons de sant\u00e9 pluriprofessionnelles de Corse. Notre champ d\u2019action concerne donc principalement les soins de premier recours.<\/p><p><strong>Intervention de Patrice Terramorsi, co-responsable scientifique \u00ab\u00a0Nouvelles lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Vous structurez les innovations en sant\u00e9. C\u2019est un domaine dont on dit qu\u2019il est tr\u00e8s difficile d\u2019innover. Pourtant, votre structure porte plusieurs avanc\u00e9es notamment en mati\u00e8re d\u2019acc\u00e8s aux soins.<\/p><p><strong>Intervention d\u2019Igor Giusti, directeur de la F\u00e9d\u00e9ration corse pour la coordination et l&rsquo;innovation en sant\u00e9<\/strong><\/p><p>Paradoxalement, les fortes contraintes du territoire insulaire obligent \u00e0 inventer des solutions nouvelles. En mati\u00e8re de sant\u00e9, la Corse est confront\u00e9e \u00e0 des difficult\u00e9s d\u2019acc\u00e8s aux soins qui rendent l\u2019innovation non seulement possible, mais n\u00e9cessaire.<\/p><p>L\u2019innovation n\u2019a de sens que si elle r\u00e9pond \u00e0 des probl\u00e8mes concrets et permet une am\u00e9lioration r\u00e9elle des situations. Prenons un exemple : celui de la r\u00e9adaptation cardiaque. Des professionnels de sant\u00e9 constataient que certains patients, vivant \u00e9loign\u00e9s de Bastia ou d\u2019Ajaccio, ne pouvaient pas suivre ce type de soins, car cela impliquait quatorze allers-retours, avec toute la fatigue et les contraintes que cela suppose. R\u00e9sultat : beaucoup abandonnaient leurs soins.<\/p><p>Face \u00e0 ce constat, une question s\u2019est pos\u00e9e : pourquoi ne pas permettre l\u2019organisation de cette prise en charge ailleurs, dans les territoires ? Le secteur de la sant\u00e9 \u00e9tant extr\u00eamement r\u00e9glement\u00e9, notamment en ce qui concerne la planification des services, il a donc fallu imaginer un dispositif innovant, rendu possible gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9volution l\u00e9gislative, l\u2019article 51 de la loi de financement de la S\u00e9curit\u00e9 sociale de 2018.<\/p><p>Ce cadre r\u00e9glementaire a ouvert de nouvelles marges de man\u0153uvre et permis de faire \u00e9merger des innovations \u00e0 partir des territoires eux-m\u00eames, \u00e0 partir de besoins sociaux identifi\u00e9s localement. C\u2019est dans ce contexte qu\u2019a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u le projet \u00ab\u00a0Eva Corse\u00a0\u00bb, qui permet \u00e0 des maisons de sant\u00e9 d\u2019assurer de la r\u00e9adaptation cardiaque en lien avec les \u00e9tablissements hospitaliers, notamment le centre hospitalier de Bastia et la clinique du Finosello d\u2019Ajaccio.<\/p><p>Ce dispositif est in\u00e9dit \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale. Il r\u00e9pond \u00e0 des probl\u00e8mes d\u2019acc\u00e8s aux soins particuli\u00e8rement marqu\u00e9s en Corse, mais que l\u2019on retrouve aussi dans d\u2019autres territoires. Il illustre bien le fait qu\u2019un cadre national adapt\u00e9 peut permettre de repenser les organisations existantes et de cr\u00e9er de nouvelles coop\u00e9rations entre les maisons de sant\u00e9 et les \u00e9tablissements hospitaliers.<\/p><p><strong>Intervention de Patrice Terramorsi, co-responsable scientifique \u00ab\u00a0Nouvelles lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Joseph Colombani, quels sont les grands d\u00e9fis qui se posent \u00e0 vous en mati\u00e8re d\u2019agriculture\u00a0?<\/p><p><strong>Intervention de Joseph Colombani, pr\u00e9sident de la FDSEA de Haute-Corse<\/strong><\/p><p>L\u2019innovation sociale trouve aussi ses racines dans l\u2019agriculture. Historiquement, le premier grand d\u00e9fi lanc\u00e9 \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 de nourrir tout le monde. Cela supposait d\u00e9j\u00e0 une organisation collective capable de r\u00e9pondre \u00e0 ce besoin fondamental. En Corse, l\u2019organisation sociale s\u2019est historiquement construite autour des <em>paesi<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire autour des communaut\u00e9s villageoises. Le paysan, c\u2019est celui qui cultive la terre ; <em>u paesanu<\/em>, c\u2019est \u00e0 la fois l\u2019homme d\u2019un village et l\u2019homme qui travaille la terre. Toute une organisation collective s\u2019est donc d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 partir de cette r\u00e9alit\u00e9.<\/p><p>Je viens pour ma part du Fium\u2019Orbu, une terre marqu\u00e9e par les biens communs et par la <em>Casa Cumuna<\/em>, qui allaient de pair pour organiser le territoire : d\u00e9cider o\u00f9 planter les ch\u00e2taigniers, d\u00e9terminer qui pouvait les utiliser, r\u00e9partir les droits d\u2019usage. J\u2019ai vu ma grand-m\u00e8re, \u00e0 80 ans, descendre presque \u00e0 quatre pattes un escalier pour aller r\u00e9cup\u00e9rer sa part de r\u00e9colte dans un ch\u00e2taignier dont j\u2019ignorais moi-m\u00eame l\u2019existence, simplement parce que notre famille avait le droit de r\u00e9colter une ann\u00e9e sur deux et qu\u2019il ne fallait pas laisser passer cette ann\u00e9e-l\u00e0. Pourtant, ce ch\u00e2taignier ne nous a jamais appartenu.<\/p><p>On \u00e9tait donc face \u00e0 une organisation extr\u00eamement complexe, mais aussi extraordinairement efficace, car personne ne mourait de faim et tout le monde mangeait. Nous pouvons \u00eatre fiers de ce syst\u00e8me. Il faut aussi rappeler qu\u2019il a disparu avec la conqu\u00eate fran\u00e7aise. En devenant fran\u00e7ais, nous avons perdu une partie de notre capacit\u00e9 \u00e0 nous auto-organiser.<\/p><p>Si l\u2019on veut aujourd\u2019hui faire de l\u2019innovation sociale, il faut commencer par se demander qui d\u00e9cide r\u00e9ellement, qui a int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que la Corse puisse s\u2019\u00e9manciper, se d\u00e9velopper, cr\u00e9er de la richesse et offrir un avenir \u00e0 ses enfants. Dans l\u2019agriculture, en tout cas, ce que j\u2019observe montre bien les limites du cadre actuel. Prenons l\u2019exemple de la PAC, la politique agricole commune. Lorsque l\u2019on ose demander, au minist\u00e8re de l\u2019Agriculture, un programme sp\u00e9cifique pour la Corse, comme il en existe pour d\u2019autres territoires insulaires ou ultramarins europ\u00e9ens, on se heurte \u00e0 une fin de non-recevoir. Pourtant, nous sommes bien un territoire sp\u00e9cifique, et cette sp\u00e9cificit\u00e9 devrait appeler des r\u00e9ponses sp\u00e9cifiques.<\/p><p>Nous accusons des retards sur le foncier, sur les march\u00e9s, sur le financement, sur la recherche, sur la reconnaissance de nos pratiques. Il existe ailleurs des syst\u00e8mes de contre-garantie bancaire ; nous n\u2019en disposons pas ici. M\u00eame des r\u00e9alit\u00e9s agricoles ancestrales, comme le fait que bovins, ovins et caprins se nourrissent de glands et de ch\u00e2taignes depuis toujours, ne sont pas reconnues. On pourrait multiplier les exemples.<\/p><p>Derri\u00e8re cela, il faut bien poser la question de la volont\u00e9 politique : qui ne veut pas que l\u2019on innove en Corse ? Qui a int\u00e9r\u00eat \u00e0 maintenir l\u2019\u00eele dans une d\u00e9pendance structurelle, qui sert sans doute certains int\u00e9r\u00eats politiques \u00e0 travers un syst\u00e8me client\u00e9liste, claniste, et plus largement une organisation encore tr\u00e8s pr\u00e9sente aujourd\u2019hui ? Le r\u00e9sultat, c\u2019est qu\u2019on emp\u00eache la Corse de se doter des outils n\u00e9cessaires.<\/p><p>Je prendrai un exemple concret : le projet de MIN, un march\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eat national. Cela fait des ann\u00e9es que nous essayons d\u2019avancer sur ce sujet. Nous en avions parl\u00e9 avec St\u00e9phane Layani, pr\u00e9sident du march\u00e9 de Rungis. Face au dirigeant de Lerclerc en Corse, qui expliquait qu\u2019il n\u2019arrivait pas \u00e0 faire baisser les prix en Corse malgr\u00e9 tous ses efforts, St\u00e9phane Layani lui avait r\u00e9pondu tr\u00e8s clairement : si vous n\u2019y arrivez pas, c\u2019est parce que vous \u00eates dans un syst\u00e8me de type colonial. Vous \u00eates une soci\u00e9t\u00e9 de consommation, pas une soci\u00e9t\u00e9 de production. Vous n\u2019\u00eates pas organis\u00e9s pour produire, cr\u00e9er de l\u2019emploi et de la richesse ; vous \u00eates organis\u00e9s pour consommer ce qui arrive par bateau, avec en plus les transferts de solidarit\u00e9 nationale qui permettent de payer cette consommation import\u00e9e.<\/p><p>On retrouve cette logique dans l\u2019agriculture, \u00e0 travers la politique agricole commune. Celle-ci apporte avant tout une aide au revenu, et non une aide \u00e0 la production. Or, produire semble presque \u00eatre devenu un gros mot. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 partir de ce constat qu\u2019a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e l\u2019id\u00e9e du MIN, le march\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eat national.<\/p><p>Le probl\u00e8me, en Corse, est que nous ne disposons ni d\u2019un v\u00e9ritable march\u00e9 organis\u00e9, ni d\u2019un syst\u00e8me foncier coh\u00e9rent, ni d\u2019un syst\u00e8me bancaire adapt\u00e9, ni d\u2019une v\u00e9ritable ing\u00e9nierie financi\u00e8re. Le MIN avait pour objectif de mettre en contact le produit et le consommateur, \u00e0 un prix acceptable. Car aujourd\u2019hui, beaucoup de Corses ne peuvent m\u00eame plus se payer certains produits locaux. Moi-m\u00eame, je n\u2019arrive pas \u00e0 acheter de la charcuterie corse ou de l\u2019AOP \u00e0 140 euros le kilo. Beaucoup de Corses sont dans cette situation.<\/p><p>L\u2019enjeu \u00e9tait donc de construire un syst\u00e8me r\u00e9ellement efficace, capable de produire davantage, de sortir de cette d\u00e9pendance alimentaire, tout en garantissant un revenu digne \u00e0 l\u2019agriculteur. Mais il fallait aussi produire pour toutes les bourses, dans le respect de l\u2019environnement, sur l\u2019ensemble du territoire corse et soutenir des exploitations de type familial. Ce sont l\u00e0 les cinq principes que nous d\u00e9fendons pour tendre vers l\u2019autonomie alimentaire, tout en maintenant des fili\u00e8res d\u2019exportation capables de pr\u00e9server l\u2019\u00e9quilibre de la balance commerciale.<\/p><p>Parmi les outils permettant d\u2019aller dans ce sens, il y avait justement ce projet de MIN, con\u00e7u de mani\u00e8re innovante. Il ne s\u2019agissait pas seulement d\u2019un simple carreau physique. Le carreau, traditionnellement, c\u2019est un espace d\u2019\u00e9change entre le producteur et le professionnel qui va distribuer le produit. C\u2019est aussi un lieu de mise en concurrence entre producteurs, puisque tout le monde se retrouve au m\u00eame endroit, au m\u00eame moment, pour pr\u00e9senter sa production. On peut prendre l\u2019exemple de la tomate : le producteur et le distributeur discutent directement du prix, de la qualit\u00e9, des volumes. C\u2019est un syst\u00e8me vivant, qui tire \u00e0 la fois les prix et la qualit\u00e9 vers le haut gr\u00e2ce \u00e0 une vision globale et imm\u00e9diate de l\u2019offre. C\u2019est le mod\u00e8le classique que l\u2019on retrouve sur les march\u00e9s de gros.<\/p><p>Mais le projet allait plus loin, avec un deuxi\u00e8me niveau : celui d\u2019un carreau virtuel. L\u2019id\u00e9e \u00e9tait de g\u00e9rer la logistique de mani\u00e8re intelligente. Si un producteur se trouve \u00e0 Porto-Vecchio et que l\u2019acheteur est \u00e0 Bonifacio, il est absurde de faire monter les deux \u00e0 un point central comme Vescovato simplement pour organiser l\u2019\u00e9change. Mieux vaut g\u00e9rer cela virtuellement, avec un syst\u00e8me s\u00e9curis\u00e9 de paiement et une logistique adapt\u00e9e pour assurer ensuite la livraison. C\u2019est ainsi qu\u2019avait \u00e9t\u00e9 imagin\u00e9 ce syst\u00e8me de carreau virtuel.<\/p><p>Le troisi\u00e8me niveau \u00e9tait celui du march\u00e9 d\u2019anticipation. Aujourd\u2019hui, un producteur peut planter, par exemple, dix hectares de tomates en esp\u00e9rant n\u2019en vendre que cinq ou six, tout en restant pr\u00eat \u00e0 r\u00e9pondre aux fluctuations du march\u00e9 : une promotion dans une centrale d\u2019achat, un d\u00e9ficit de production sur le continent, une opportunit\u00e9 ponctuelle. Mais cette logique est extr\u00eamement fragile. On l\u2019a bien vu r\u00e9cemment avec le melon : une ann\u00e9e, cela fonctionne tr\u00e8s bien, l\u2019ann\u00e9e suivante les producteurs refont le pari, puis se retrouvent en surproduction, avec \u00e0 la cl\u00e9 une catastrophe \u00e9conomique.<\/p><p>Le march\u00e9 d\u2019anticipation consiste \u00e0 faire l\u2019inverse : organiser l\u2019offre \u00e0 partir de la demande. Tous les distributeurs et toutes les grandes surfaces de Corse se disaient pr\u00eats \u00e0 favoriser la production locale, \u00e0 condition que celle-ci soit organis\u00e9e. Car derri\u00e8re le local, il y a des attentes en mati\u00e8re de tra\u00e7abilit\u00e9, de fra\u00eecheur, mais aussi de prix. Si l\u2019on produit sur dix hectares pour n\u2019en \u00e9couler que cinq ou six, les co\u00fbts inutiles sont fatalement r\u00e9percut\u00e9s sur le consommateur.<\/p><p>L\u2019id\u00e9e \u00e9tait donc simple : si l\u2019on sait qu\u2019il y a un besoin correspondant \u00e0 dix hectares, on demande de planter dix hectares. Derri\u00e8re, on organise tout l\u2019environnement de production. Les chambres d\u2019agriculture v\u00e9rifient que la production est bien engag\u00e9e et qu\u2019elle se d\u00e9roule dans de bonnes conditions. La SAFER aide \u00e0 trouver le foncier adapt\u00e9. L\u2019ODARC oriente ses aides \u00e0 l\u2019investissement non pas au hasard, mais vers les productions effectivement attendues, celles qui permettront de r\u00e9pondre \u00e0 la demande tout en faisant baisser les co\u00fbts pour le consommateur. Ce syst\u00e8me pr\u00e9sentait ainsi un v\u00e9ritable caract\u00e8re vertueux. Il s\u2019accompagnait en outre d\u2019une estampille commune, une marque du type \u00ab fait en Corse, produit en Corse \u00bb, permettant au consommateur d\u2019identifier clairement que son achat soutient l\u2019\u00e9conomie locale et participe \u00e0 la cr\u00e9ation de richesse sur le territoire.<\/p><p>Enfin, le quatri\u00e8me niveau du projet concernait le march\u00e9 d\u2019exportation. Il s\u2019agissait d\u2019optimiser la logistique pour des productions parfois modestes, auxquelles on ne pense pas toujours imm\u00e9diatement, comme la scarole ou la blette. Pourtant, la Corse dispose d\u2019un vrai potentiel, notamment en hiver, p\u00e9riode durant laquelle elle peut produire \u00e0 des prix tr\u00e8s comp\u00e9titifs. Encore faut-il \u00eatre capable d\u2019organiser ces productions et de les exp\u00e9dier efficacement. Sans m\u00eame parler des cl\u00e9mentines, dont tout le monde conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 le potentiel.<\/p><p>Produire l\u2019hiver pour l\u2019exportation pr\u00e9sente un autre avantage majeur : en cette saison, la consommation int\u00e9rieure corse diminue fortement. D\u00e9velopper des d\u00e9bouch\u00e9s ext\u00e9rieurs permet donc aux exploitations de travailler toute l\u2019ann\u00e9e, et pas seulement sur quelques mois. Cela signifie aussi qu\u2019elles peuvent salarier durablement leurs \u00e9quipes, au lieu de recruter au coup par coup des saisonniers peu form\u00e9s et parfois mal trait\u00e9s. \u00c0 l\u2019inverse, une activit\u00e9 annualis\u00e9e permet de stabiliser les emplois, de former de v\u00e9ritables chefs de culture, d\u2019am\u00e9liorer les pratiques, d\u2019augmenter la qualit\u00e9, la productivit\u00e9 et, \u00e0 terme, de r\u00e9duire les co\u00fbts de production comme les prix pay\u00e9s par le consommateur. C\u2019est, l\u00e0 encore, une logique gagnant-gagnant.<\/p><p>Il faut insister sur un point : la Corse est riche. Riche en potentiel, riche en productivit\u00e9, riche en eau, en terres, en espaces strat\u00e9giques agricoles. On sait d\u2019ailleurs que 70 % de ces espaces strat\u00e9giques agricoles sont aujourd\u2019hui en friche. Pourtant, la commission comp\u00e9tente, la commission territoriale de pr\u00e9servation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CTPENAF), pourtant sollicit\u00e9e depuis des ann\u00e9es, ne met toujours pas en place la cartographie des territoires en friche, alors m\u00eame qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une obligation. Cela dit beaucoup de ce qui dysfonctionne encore : l\u2019\u00c9tat n\u2019assume pas pleinement ses responsabilit\u00e9s, et pas seulement lui.<\/p><p>M\u00eame les distributeurs locaux \u00e9taient particuli\u00e8rement int\u00e9ress\u00e9s par ce quatri\u00e8me niveau du projet, c\u2019est-\u00e0-dire par l\u2019optimisation logistique li\u00e9e \u00e0 l\u2019exportation. Pourquoi ? Parce qu\u2019aujourd\u2019hui, dans leur mod\u00e8le \u00e9conomique, ils supportent le co\u00fbt de l\u2019importation d\u2019un produit en int\u00e9grant \u00e0 la fois l\u2019aller et le retour du camion. Autrement dit, sur un produit comme la tomate, ils amortissent deux fois le co\u00fbt du transport. Dans un syst\u00e8me logistique optimis\u00e9, avec un camion qui part plein et revient utilement charg\u00e9 ou r\u00e9utilis\u00e9 dans une cha\u00eene mieux organis\u00e9e, toute l\u2019\u00e9conomie du transport peut \u00eatre repens\u00e9e.<\/p><p>Ce n\u2019est pas simplement un discours de tribune ou une d\u00e9claration de circonstances. Derri\u00e8re tout cela, il y a des ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes : des \u00e9tudes d\u2019opportunit\u00e9, de faisabilit\u00e9, des \u00e9tudes juridiques, financi\u00e8res, avec aussi un partenaire pour la mise en \u0153uvre du projet. \u00c9videmment, ce partenaire n\u2019intervient pas b\u00e9n\u00e9volement &#8211; rien n\u2019est gratuit dans ce domaine &#8211; mais il apporte une expertise pr\u00e9cieuse. Avec l\u2019appui de Rungis, notamment, on avait l\u00e0 un projet v\u00e9ritablement innovant, d\u2019autant plus que ce syst\u00e8me \u00e0 quatre niveaux n\u2019existe nulle part ailleurs. Aujourd\u2019hui, je peux vous le dire tr\u00e8s clairement : ce projet est mort.<\/p><p><strong>Intervention de Patrice Terramorsi, co-responsable scientifique \u00ab\u00a0Nouvelles lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>On voit bien, \u00e0 travers cet exemple, \u00e0 quel point les formes d\u2019innovation peuvent \u00eatre diverses dans un secteur qui fonctionne parfois plus ou moins difficilement. Mais on voit aussi qu\u2019il existe des leviers favorables. Cela montre surtout l\u2019importance de l\u2019expertise d\u00e9velopp\u00e9e autour de ces projets. Il ne suffit pas d\u2019avoir une id\u00e9e : il faut aussi savoir l\u2019\u00e9laborer, la structurer, la chiffrer. C\u2019est un travail consid\u00e9rable.<\/p><p><strong>Intervention d\u2019Igor Giusti, dirigeant de la F\u00e9d\u00e9ration corse pour la coordination et l&rsquo;innovation en sant\u00e9<\/strong><\/p><p>Il est vrai qu\u2019on a parfois tendance \u00e0 ramener cela \u00e0 une forme d\u2019\u00e9vidence, alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 il y a un vrai enjeu d\u2019expertise, et d\u2019abord une bonne connaissance du territoire. Dans le domaine de la sant\u00e9, par exemple, les professionnels connaissent tr\u00e8s bien les limites auxquelles ils sont confront\u00e9s au quotidien. Mais il y a aussi un autre enjeu : la sant\u00e9 est un syst\u00e8me fortement r\u00e9gul\u00e9 par les professionnels eux-m\u00eames. Vous savez que ce sont souvent les soci\u00e9t\u00e9s savantes et les m\u00e9decins qui d\u00e9finissent ce que peut faire un service de p\u00e9diatrie dans un h\u00f4pital, ce que peut faire un m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste, un cardiologue, etc. Tout cela est r\u00e9gi par des soci\u00e9t\u00e9s savantes, puis repris par les autorit\u00e9s de sant\u00e9. L\u2019expertise, mais aussi l\u2019ing\u00e9nierie du projet, sont donc absolument essentielles.<\/p><p>Par rapport aux exemples \u00e9voqu\u00e9s, ce que j\u2019ai voulu montrer, c\u2019est justement que cet enjeu d\u2019expertise est majeur. Il y a aussi une question de visibilit\u00e9 de l\u2019innovation. Elle ne se joue pas seulement \u00e0 l\u2019\u00e9chelle locale, surtout dans le domaine de la sant\u00e9, qui reste un syst\u00e8me tr\u00e8s centralis\u00e9 dans son fonctionnement. Cela pose directement la question du v\u00e9hicule l\u00e9gislatif dont on dispose pour mettre en place ces innovations.<\/p><p>Evidemment, tout n\u2019est pas parfait. Aujourd\u2019hui, nous avons m\u00eame un peu le sentiment d\u2019\u00eatre arriv\u00e9s \u00e0 la limite de l\u2019exercice. La vraie difficult\u00e9, d\u00e9sormais, c\u2019est le passage \u00e0 l\u2019\u00e9chelle. L\u2019exp\u00e9rimentation a d\u00e9montr\u00e9 beaucoup de choses : on parvient \u00e0 faire autrement sans perte de qualit\u00e9 de prise en charge, sans perte de s\u00e9curit\u00e9. Les patients sont pris en charge de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019en \u00e9tablissement. On ne perd ni en qualit\u00e9, ni en s\u00e9curit\u00e9. En revanche, on gagne en acc\u00e8s aux soins. Des publics auparavant sous-repr\u00e9sent\u00e9s, notamment les femmes, acc\u00e8dent davantage \u00e0 la r\u00e9adaptation cardiaque. Bref, tous les indicateurs sont au vert. En plus, cela co\u00fbte moins cher. Il n\u2019y a donc, en th\u00e9orie, aucun argument pour refuser cette solution. Pourtant, au niveau national, \u00e7a bloque. Tr\u00e8s clairement, la question qui se pose, c\u2019est celle des financements. Nous avons franchi toutes les \u00e9tapes : l\u2019ing\u00e9nierie, l\u2019expertise, le v\u00e9hicule l\u00e9gislatif, l\u2019\u00e9valuation, la preuve de concept. Mais au moment du passage \u00e0 l\u2019\u00e9chelle, cela coince. On cherche des fonds, on se demande comment faire, et pour l\u2019instant, on sent bien que \u00e7a n\u2019avance pas. Nous n\u2019avons pas de r\u00e9ponse officielle. Nous sommes toujours dans une phase exp\u00e9rimentale, qui doit se terminer en 2026, mais on sent bien que le blocage se situe d\u00e9sormais dans la g\u00e9n\u00e9ralisation.<\/p><p>Cela montre aussi qu\u2019un projet peut fonctionner, prouver son int\u00e9r\u00eat, et malgr\u00e9 tout se heurter \u00e0 un plafond. J\u2019aimerais pouvoir vous dire, dans quelques mois, que nous sommes all\u00e9s jusqu\u2019au bout. Mais pour l\u2019instant, on ne sait pas.<\/p><p><strong>Intervention de Patrice Terramorsi, co-responsable scientifique \u00ab\u00a0Nouvelles lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Dans le domaine de la sant\u00e9, il y a aussi l\u2019article 51, qui permet justement de faire \u00e9merger ce type d\u2019innovation, ce qui n\u2019est pas forc\u00e9ment possible dans tous les secteurs. Que permet cet article ?<\/p><p><strong>Intervention d\u2019Igor Giusti, dirigeant de la F\u00e9d\u00e9ration corse pour la coordination et l&rsquo;innovation en sant\u00e9<\/strong><\/p><p>Cet article est, \u00e0 mon sens, particuli\u00e8rement int\u00e9ressant. D\u2019ailleurs, par rapport \u00e0 d\u2019autres secteurs, la sant\u00e9 dispose en Corse d\u2019un cadre sp\u00e9cifique. Chaque ann\u00e9e, il y a une loi de financement ou d\u2019organisation de la sant\u00e9, et la Corse y b\u00e9n\u00e9ficie souvent d\u2019un volet particulier, parce que beaucoup de parcours de soins y sont objectivement plus compliqu\u00e9s. Nous ne sommes pas aussi \u00e9loign\u00e9s que La R\u00e9union ou la Guadeloupe, mais nous le sommes bien davantage que les territoires ruraux continentaux.<\/p><p>Concr\u00e8tement, l\u2019article 51 est un dispositif l\u00e9gislatif qui permet \u00e0 des acteurs de terrain de proposer des innovations. Si ces innovations d\u00e9rogent aux r\u00e8gles habituelles de financement ou d\u2019organisation du syst\u00e8me de sant\u00e9, elles peuvent \u00eatre soutenues par un fonds national sp\u00e9cifique, qui sert \u00e0 tester le concept. L\u2019id\u00e9e, ensuite &#8211; et je dis bien l\u2019id\u00e9e, car ce n\u2019est pas encore totalement entr\u00e9 dans les pratiques -, c\u2019est que cela puisse d\u00e9boucher sur une g\u00e9n\u00e9ralisation dans les territoires o\u00f9 ces dispositifs sont pertinents.<\/p><p>C\u2019est donc un outil int\u00e9ressant, parce qu\u2019il est plus l\u00e9ger, en termes d\u2019ing\u00e9nierie, qu\u2019un projet de recherche classique. Surtout, il permet une forme d\u2019innovation ascendante : on part du terrain, des besoins r\u00e9els, plut\u00f4t que d\u2019une d\u00e9cision descendante impos\u00e9e par un gouvernement qui, forc\u00e9ment, n\u2019aurait qu\u2019une vision partielle de la r\u00e9alit\u00e9 des territoires.<\/p><p><strong>Intervention de Patrice Terramorsi, co-responsable scientifique \u00ab\u00a0Nouvelles lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>C\u00e9sar Filippi, cette question de l\u2019identification des besoins dans les territoires, du d\u00e9veloppement de solutions et d\u2019expertises, mais aussi des blocages, vous la connaissez bien, notamment sur le statut des saisonniers, sujet sur lequel vous vous \u00eates battu pendant des ann\u00e9es et sur lequel vous continuez certainement \u00e0 vous battre.<\/p><p><strong>Intervention de C\u00e9sar Filippi, pr\u00e9sident du groupement des h\u00f4telleries et restaurations Corsica<\/strong><\/p><p>Si vous me le permettez, je voudrais d\u2019abord revenir sur ce qui a \u00e9t\u00e9 dit tout \u00e0 l\u2019heure par les repr\u00e9sentants des salari\u00e9s et sur la question du dialogue social.\u00a0 C\u2019est tout de m\u00eame un vrai sujet. J\u2019ai eu l\u2019honneur, un jour, d\u2019\u00eatre re\u00e7u \u00e0 Paris, \u00e0 Bercy, par le ministre des Finances Bruno Le Maire. Lorsqu\u2019il m\u2019a dit, apr\u00e8s mon expos\u00e9 : \u00ab Vous me parlez de dysfonctionnements que je ne connais pas \u00bb, je lui ai r\u00e9pondu tr\u00e8s simplement que, malheureusement, nous n\u2019avons pas la possibilit\u00e9 de les exprimer publiquement comme nous le devrions.<\/p><p>Pour ma part, j\u2019ai toujours milit\u00e9 au niveau r\u00e9gional, au niveau syndical. Apr\u00e8s quarante ans, j\u2019ai fini par d\u00e9roger \u00e0 cette r\u00e8gle en adh\u00e9rant \u00e0 un syndicat national, pr\u00e9cis\u00e9ment pour pouvoir faire entendre la voix de mon secteur d\u2019activit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire le tourisme, et celle de ces entrepreneurs qui, trop souvent, n\u2019ont pas la parole parce qu\u2019ils ne sont pas repr\u00e9sent\u00e9s l\u00e0 o\u00f9 il faudrait. C\u2019est essentiel de pouvoir le dire. Pourquoi ? Parce que lorsqu\u2019on compare les co\u00fbts d\u2019exploitation, il faut regarder la r\u00e9alit\u00e9 en face. Aujourd\u2019hui, nous disposons d\u2019un rapport &#8211; ce n\u2019est pas une discussion de comptoir -, un rapport de Goodwill Management, fond\u00e9 sur des chiffres de 2018, qui \u00e9tablit tr\u00e8s clairement qu\u2019il existe en Corse un surco\u00fbt d\u2019exploitation de 14 %, tous secteurs confondus. Tout \u00e0 l\u2019heure, on parlait du co\u00fbt de la vie pour les salari\u00e9s et pour les citoyens. Mais il faut aussi parler du co\u00fbt d\u2019exploitation pour les entreprises. Dans le tourisme, ce surco\u00fbt ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 ces 14 %. Il faut y ajouter un autre poste tr\u00e8s important : le logement du personnel. Sur le continent, dans la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des cas, les entreprises ne logent pas leurs salari\u00e9s. \u00c0 part quelques grandes stations ou \u00e9tablissements tr\u00e8s haut de gamme, ce n\u2019est pas la norme. En Corse, si : nous devons loger le personnel, et cela repr\u00e9sente environ 10 % suppl\u00e9mentaires du chiffre d\u2019affaires.<\/p><p>Si vous additionnez 14 % de surco\u00fbt d\u2019exploitation et 10 % li\u00e9s au logement du personnel, vous arrivez \u00e0 24 %. J\u2019aime bien utiliser une image simple pour faire comprendre ce que cela signifie. Nous sommes dans une \u00e9conomie de handicap, au sens des courses hippiques. Vous pouvez prendre le meilleur pur-sang, lui mettre le meilleur jockey : si vous lui ajoutez 24 kilos de plomb sur le dos, vous pouvez toujours le chercher \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e, il ne gagnera pas.<\/p><p>C\u2019est pour cela que, dans mes plaidoyers, j\u2019associe toujours les entrepreneurs, les salari\u00e9s et les citoyens. Parce qu\u2019au fond, ce surco\u00fbt, aujourd\u2019hui, il n\u2019est pris en compte ni suffisamment, ni s\u00e9rieusement. Quand on discute des difficult\u00e9s &#8211; je pense que mon coll\u00e8gue ne me contredira pas l\u00e0-dessus -, notamment avec l\u2019URSSAF, on nous propose surtout des mesures de traitement de la dette. Quand on entre dans certains dispositifs, on nous dit en substance : \u00ab vous avez vingt-quatre mois pour \u00e9ponger vos dettes sociales. \u00bb Mais, si ces dettes existent, c\u2019est bien parce qu\u2019il y a des difficult\u00e9s structurelles. Quand une entreprise est en difficult\u00e9, cela se traduit souvent d\u2019abord par des retards \u00e0 ce niveau-l\u00e0.<\/p><p>Je vous parlais tout \u00e0 l\u2019heure des bilans. Quand on regarde nos comptes et qu\u2019on compare la masse salariale, on voit tout de suite l\u2019\u00e9cart. Je si\u00e8ge au conseil d\u2019administration du GHR France, \u00e0 Paris, et tous les quinze jours, nous \u00e9changeons avec les pr\u00e9sidents de r\u00e9gion. Quand ils d\u00e9couvrent chez nous une masse salariale qui repr\u00e9sente 52 % du chiffre d\u2019affaires, ils tombent des nues. Sur le continent, ils ne connaissent pas \u00e7a. Eux d\u00e9passent rarement les 40 %. Nous, nous sommes \u00e0 52 %.<\/p><p>Madame de Moura n\u2019est pas l\u00e0 aujourd\u2019hui, mais chaque fois que nous avons travaill\u00e9 au sein de la cellule \u00e9conomique, elle a rappel\u00e9 l\u2019existence de ces surco\u00fbts, et elle l\u2019a dit l\u00e0 o\u00f9 il fallait le dire, alors m\u00eame qu\u2019elle est directrice de l\u2019emploi en Corse. Ce constat est donc partag\u00e9. Ces surco\u00fbts viennent directement impacter le potentiel des entreprises corses, et aujourd\u2019hui, nous sommes en grande difficult\u00e9. On parle souvent des tr\u00e8s petites entreprises, bien s\u00fbr, mais il y a aussi beaucoup de PME qui cr\u00e9ent de la valeur, qui structurent l\u2019activit\u00e9, et qui, elles aussi, sont fragilis\u00e9es.<\/p><p>Nous le disons souvent : en Corse, nous n\u2019avons pas vraiment de client\u00e8le dite \u00ab domestique \u00bb. Elle n\u2019existe quasiment pas. Pourquoi ? Parce que les salari\u00e9s n\u2019ont pas le pouvoir d\u2019achat suffisant. Vous l\u2019avez dit tout \u00e0 l\u2019heure, et nous partageons totalement ce constat. C\u2019est d\u2019ailleurs pour cela que nous voulons continuer \u00e0 \u00e9changer avec vous, je l\u2019esp\u00e8re demain, au Conseil \u00e9conomique et social, afin de faire valoir ces r\u00e9alit\u00e9s et de r\u00e9duire les fractures sociales, parce qu\u2019on ne peut pas continuer \u00e0 les ignorer.<\/p><p>Quand vous nous avez invit\u00e9s, Madame la Pr\u00e9sidente, cela nous a permis de le dire, et plusieurs membres ont d\u00e9couvert des probl\u00e9matiques qu\u2019ils ne connaissaient pas. Cela a \u00e9t\u00e9 exactement la m\u00eame chose avec Bruno Le Maire, qui me disait : \u00ab Mais moi, tout cela ne remonte pas jusqu\u2019\u00e0 moi. Comment est-ce possible ? Pourtant, les institutions existent. \u00bb<br \/>Oui, les institutions existent. Mais, malheureusement, l\u2019information ne remonte pas, et beaucoup ignorent encore l\u2019ampleur de ce surco\u00fbt. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas l\u00e0 o\u00f9 il faudrait \u00eatre pour le dire. Nous n\u2019avons pas les bons espaces de repr\u00e9sentation. Il est donc temps de restaurer cette repr\u00e9sentation. Ce que je vous dis n\u2019a rien de th\u00e9orique. Nos bilans existent, ils sont publics, ils sont consultables. Chacun peut aller les voir.<\/p><p>Il y a eu aussi une allusion aux banques, et il faut en parler franchement. Pour nous, elles ne jouent pas leur r\u00f4le. \u00c0 chaque r\u00e9union de la cellule \u00e9conomique, nous l\u2019avons dit. D\u2019ailleurs, le GHR avait demand\u00e9 la mise en place de cette cellule \u00e9conomique. Nous l\u2019avons obtenue il y a deux ans. Nous avons tenu vingt-sept heures de r\u00e9union. Nous avons produit un document de soixante pages. Tout a \u00e9t\u00e9 dit. Nous avons \u00e9chang\u00e9 l\u00e0-dessus avec les pr\u00e9fets successifs, avec les services de l\u2019\u00c9tat, et nous continuerons \u00e0 le faire avec le nouveau pr\u00e9fet. J\u2019ai encore eu une r\u00e9union le 11 d\u00e9cembre dernier \u00e0 Bastia. Mais ensuite ? Aucun retour. Tout est \u00e9crit, tout est consign\u00e9, mais derri\u00e8re, il n\u2019y a pas de suite.<\/p><p>S\u2019agissant des banques, j\u2019ai toujours fait la m\u00eame remarque : depuis vingt ans, alors que dans toutes les r\u00e9gions de France il existe un repr\u00e9sentant de l\u2019Association fran\u00e7aise des banques &#8211; parce que c\u2019est tout simplement obligatoire -, en Corse, nous n\u2019en avons pas. Pourquoi ? Parce qu\u2019ici, les banques se comportent essentiellement comme des banques de d\u00e9p\u00f4t. Elles ne sont pas des banques au service de l\u2019\u00e9conomie. Je le dis, je le r\u00e9p\u00e8te, et je continuerai \u00e0 le faire, parce que cela finit par poser un vrai probl\u00e8me.<\/p><p><strong>Intervention de Patrice Terramorsi, co-responsable scientifique \u00ab\u00a0Nouvelles lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Plusieurs sujets n\u2019ont \u00e9t\u00e9 qu\u2019effleur\u00e9s, mais ils sont essentiels. L\u2019acc\u00e8s au financement bancaire, le logement des saisonniers, le poids de la masse salariale dans le fonctionnement des \u00e9tablissements, et puis aussi la d\u00e9pendance aux grandes plateformes de r\u00e9servation en ligne, qui est aujourd\u2019hui une r\u00e9alit\u00e9 largement partag\u00e9e.<\/p><p><strong>Intervention de Bernard Giudicelli, repr\u00e9sentant de l\u2019UMIH<\/strong><\/p><p>Des d\u00e9pendances, il y en a beaucoup. Mais j\u2019aimerais revenir un instant au th\u00e8me lui-m\u00eame, parce que Jean-Guy Talamoni a commenc\u00e9 en parlant d\u2019un sujet central : l\u2019innovation, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019innovation sociale. Je dois dire que, quand j\u2019ai vu ce titre, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois circonspect et enthousiaste. Circonspect, parce que, pour moi, le \u00ab social \u00bb renvoie souvent &#8211; cela a \u00e9t\u00e9 dit tout \u00e0 l\u2019heure, y compris par les repr\u00e9sentants des salari\u00e9s &#8211; \u00e0 une certaine inertie administrative. Enthousiaste, parce que, pour nous, chefs d\u2019entreprise, l\u2019innovation, c\u2019est l\u2019ADN m\u00eame de notre activit\u00e9. Quand la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9volue, nous \u00e9voluons avec elle. Nous innovons parce que nous n\u2019avons pas le choix. Il y a donc une forme de dichotomie entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, une administration souvent marqu\u00e9e par l\u2019inertie &#8211; cela a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 &#8211; et, de l\u2019autre, la capacit\u00e9 d\u2019adaptation qu\u2019a la soci\u00e9t\u00e9, y compris dans le dialogue avec les salari\u00e9s. C\u2019est cette tension-l\u00e0 que je ressens. Nous sommes dans un secteur o\u00f9 les \u00e9volutions sociales et soci\u00e9tales nous obligent \u00e0 bouger tr\u00e8s vite. On a parl\u00e9 des OTA (Online Travel Agency), de la saisonnalit\u00e9, des difficult\u00e9s de recrutement. Car derri\u00e8re tout cela, il y a quand m\u00eame une vraie crise du recrutement, et cela appelle n\u00e9cessairement des formes d\u2019innovation nouvelles.<\/p><p>Jean Brignole le disait tout \u00e0 l\u2019heure : parfois, avoir raison trop t\u00f4t, c\u2019est une mani\u00e8re d\u2019avoir tort. Je crois qu\u2019on en a fait l\u2019exp\u00e9rience. Car d\u00e8s 2005-2006, avec l\u2019UMIH et les repr\u00e9sentants des salari\u00e9s, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 nous \u00e9tions accompagn\u00e9s par la Direccte, nous avons \u00e9t\u00e9 pionniers. Nous avons mis en place une instance r\u00e9gionale, un comit\u00e9 paritaire r\u00e9gional d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4tellerie-restauration. Nous avions m\u00eame r\u00e9ussi \u00e0 y associer nos coll\u00e8gues de l\u2019h\u00f4tellerie de plein air, donc les campings.<\/p><p>Dans ce cadre, nous avions voulu travailler non seulement sur un mieux-disant social &#8211; avec, notamment, l\u2019id\u00e9e d\u2019un minimum de r\u00e9mun\u00e9ration plus \u00e9lev\u00e9 dans l\u2019h\u00f4tellerie-restauration -, mais aussi sur un contrat de travail innovant. L\u2019objectif \u00e9tait simple : r\u00e9pondre \u00e0 la fois au besoin l\u00e9gitime de stabilit\u00e9 et d\u2019\u00e9mancipation des salari\u00e9s, tout en donnant aux entreprises la souplesse n\u00e9cessaire pour s\u2019adapter \u00e0 la fluctuation de l\u2019activit\u00e9 au rythme des saisons.<\/p><p>C\u2019\u00e9tait, me semble-t-il, une vraie piste d\u2019innovation sociale. Mais le dialogue social demande du temps. Il faut du temps pour construire, pour faire converger les points de vue, pour aboutir. Or les services qui finan\u00e7aient cette instance ont d\u00e9cid\u00e9, au bout d\u2019un certain temps, d\u2019arr\u00eater. Ils ont ferm\u00e9 les vannes. \u00c0 mon sens, c\u2019\u00e9tait une erreur, parce que c\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 ce travail commen\u00e7ait \u00e0 produire ses effets.<\/p><p>Aujourd\u2019hui, la d\u00e9monstration est pourtant claire : plus que jamais, il faut innover dans ces dispositifs-l\u00e0. Il faut trouver davantage de souplesse, mieux r\u00e9pondre aux aspirations des salari\u00e9s, tout en donnant aux entreprises les moyens de fonctionner dans une soci\u00e9t\u00e9 qui change tr\u00e8s vite. Donc oui, nous avons des charges tr\u00e8s lourdes. Oui, nous subissons un contexte domin\u00e9 par les grandes plateformes de r\u00e9servation. Oui, nous avons des surco\u00fbts structurels. Mais oui aussi, nous avons cette capacit\u00e9, par le dialogue, \u00e0 construire des solutions. Innover, s\u2019adapter, c\u2019est l\u2019ADN m\u00eame du chef d\u2019entreprise. C\u2019est encore plus vrai quand les entreprises sont petites : elles d\u00e9veloppent une vraie capacit\u00e9 de r\u00e9silience. La crise du Covid l\u2019a d\u2019ailleurs montr\u00e9. Sur notre territoire, nous avons \u00e9t\u00e9 parmi les plus r\u00e9silients, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que notre tissu entrepreneurial nous permet de l\u2019\u00eatre. Donc oui, cette capacit\u00e9 existe. Et je pense aussi que, sur l\u2019innovation sociale, nous en sommes pleinement acteurs. J\u2019ai d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s agr\u00e9ablement surpris par ce qui a \u00e9t\u00e9 dit tout \u00e0 l\u2019heure sur le revenu universel. Je n\u2019avais pas forc\u00e9ment cette lecture-l\u00e0 au d\u00e9part, mais les propos tenus et l\u2019\u00e9clairage apport\u00e9 sur ce dispositif ont bien montr\u00e9 qu\u2019il y avait derri\u00e8re une vraie souplesse, une vraie capacit\u00e9 d\u2019innovation. Certes, on peut parler d\u2019innovation fiscale, puisque c\u2019est aussi sous cet angle qu\u2019on l\u2019aborde, mais cela ouvre surtout des marges de flexibilit\u00e9. Je pense notamment \u00e0 la question de l\u2019embauche. Cette souplesse permet d\u2019amortir les p\u00e9riodes creuses, d\u2019absorber socialement les phases les plus basses de l\u2019activit\u00e9. Alors bien s\u00fbr, nous sommes encore loin d\u2019un dispositif parfaitement abouti, je l\u2019ai bien compris. Mais malgr\u00e9 tout, dans le dialogue, dans l\u2019adaptation, et avec du temps, je pense qu\u2019on pourra en tirer quelque chose de positif.<\/p><p><strong>Intervention de C\u00e9sar Filippi, pr\u00e9sident du groupement des h\u00f4telleries et restaurations Corsica<\/strong><\/p><p>Je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, mais je le redis : pour nous, l\u2019innovation est \u00e9videmment la bienvenue. Sur ce sujet, nous avions m\u00eame anticip\u00e9 les choses. Il y a vingt-cinq ans d\u00e9j\u00e0, nous r\u00e9fl\u00e9chissions \u00e0 ce CDI, improprement appel\u00e9 \u00ab CDI saisonnier \u00bb, alors qu\u2019il ne s\u2019agissait pas du tout de payer les saisonniers. Au contraire : l\u2019id\u00e9e, c\u2019\u00e9tait de transformer le CDD saisonnier en CDI.<\/p><p>Bien s\u00fbr, pour cela, nous avions besoin d\u2019un accompagnement. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, je reviens ici \u00e0 une autre organisation, celle du Cercle des grandes maisons, qui regroupait vingt-deux \u00e9tablissements, dont une quinzaine \u00e9taient ouverts \u00e0 l\u2019ann\u00e9e. Pourtant, nous avons d\u00fb renoncer \u00e0 l\u2019exploitation annuelle pour revenir \u00e0 la saison, simplement parce qu\u2019en continuant ainsi, nous allions perdre nos exploitations. C\u2019est dans ce contexte qu\u2019on avait imagin\u00e9 ce qu\u2019on appelait le \u00ab CDI des quatre saisons \u00bb.<\/p><p>Malheureusement, le projet a \u00e9t\u00e9 repris un temps par un pr\u00e9sident qui en avait fait une promesse, avec \u00e0 la cl\u00e9 l\u2019annonce de 2 000 CDI en Corse. Mais cela n\u2019a jamais abouti. Il y a eu, semble-t-il, moins d\u2019opposition au niveau r\u00e9gional qu\u2019au niveau national. Au fond, le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019on avait invent\u00e9 quelque chose qui n\u2019existait pas et sortait du cadre habituel. Pourtant, le dispositif \u00e9tait born\u00e9 dans le temps. Il \u00e9tait tr\u00e8s clair. Nous, nous assurions sept mois d\u2019activit\u00e9 rentable. Au-del\u00e0, cela ne tenait plus. Alors nous avions propos\u00e9 un effort suppl\u00e9mentaire : int\u00e9grer deux mois de RTT et de cong\u00e9s, de fa\u00e7on \u00e0 arriver \u00e0 neuf mois pris en charge par l\u2019entreprise. Nous demandions \u00e0 l\u2019\u00c9tat de mettre trois mois de salaire sur la table. En faisant cela, il y avait trois avantages. D\u2019abord, on socialisait des personnes qui ne l\u2019\u00e9taient pas vraiment. Quand on est en CDD saisonnier, on n\u2019a pas la m\u00eame s\u00e9curit\u00e9, pas les m\u00eames droits, pas la m\u00eame projection. Ensuite, on ouvrait davantage le secteur \u00e0 des candidats de l\u2019\u00eele. Parce que s\u2019il n\u2019y a pas de d\u00e9bouch\u00e9s stables, il n\u2019y a pas de jeunes qui se forment. Au fond, on comprend parfaitement qu\u2019un p\u00e8re de famille n\u2019ait pas envie d\u2019orienter son enfant vers le tourisme si, dans 90 % des cas, cela d\u00e9bouche sur un CDD de quatre mois. Il dira naturellement : \u00ab Fais autre chose. \u00bb Cette proposition devait donc aussi permettre d\u2019ouvrir le salariat au tourisme, et \u00e0 l\u2019h\u00f4tellerie en particulier.<\/p><p>Puis il y avait un troisi\u00e8me volet, tr\u00e8s concret. L\u00e0 encore, on ne parle pas d\u2019une intuition ou d\u2019une impression : une \u00e9tude pr\u00e9cise avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e. Elle montrait qu\u2019il y avait une \u00e9conomie d\u2019argent public de 5 000 euros par contrat et par an. Cela avait m\u00eame \u00e9t\u00e9 valid\u00e9 \u00e0 Bercy. Malgr\u00e9 tout \u00e7a, nous ne l\u2019avons pas obtenu.<\/p><p><strong>Intervention dans le public<\/strong><\/p><p>Sur ce CDI qu\u2019on appelait saisonnier, il devait y avoir une exp\u00e9rimentation. Et d\u00e9j\u00e0, il a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s difficile de trouver des entreprises volontaires pour la mener. Finalement, sur toute la Corse, il n\u2019y a eu qu\u2019une cinquantaine d\u2019entreprises candidates. Excusez-moi, mais d\u00e8s le d\u00e9part, \u00e7a partait mal. Malgr\u00e9 cela, nous avons continu\u00e9, parce que l\u2019id\u00e9e \u00e9tait int\u00e9ressante : permettre \u00e0 des salari\u00e9s de b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un CDI sur douze mois.<\/p><p>De notre c\u00f4t\u00e9, les derniers \u00e9l\u00e9ments dont nous disposions, c\u2019est qu\u2019il y avait huit mois qui ne posaient pas de probl\u00e8me, deux mois qui pouvaient \u00eatre consacr\u00e9s \u00e0 la formation, et deux autres mois absorb\u00e9s par les cong\u00e9s et les RTT. Sur le papier, cela pouvait tenir. Mais qu\u2019est-ce qui s\u2019est pass\u00e9 ? On en a parl\u00e9 pendant des heures et des heures &#8211; et ici, il faut bien le dire, on sait tr\u00e8s bien parler. En revanche, pour agir, c\u2019est une autre affaire.<\/p><p>Surtout, il y a eu un d\u00e9sengagement complet du minist\u00e8re du Travail, qui n\u2019avait finalement pas les financements n\u00e9cessaires pour lancer l\u2019exp\u00e9rimentation. Franchement, \u00e0 ce moment-l\u00e0, on avait envie de demander : mais de qui se moque-t-on ? Parce que c\u2019est un vrai sujet, un sujet de fond, et pour l\u2019instant il n\u2019est pas pr\u00e8s d\u2019\u00eatre r\u00e9gl\u00e9. On en reparle r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 chaque d\u00e9but de saison, comme d\u2019un serpent de mer qu\u2019on ressort de temps en temps, mais concr\u00e8tement, il ne s\u2019est rien pass\u00e9.<\/p><p>Quand tout \u00e0 l\u2019heure mes coll\u00e8gues syndicalistes ont parl\u00e9 du dialogue social &#8211; et je les respecte profond\u00e9ment -, je pense qu\u2019on \u00e9tait un peu \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du vrai sujet. Parce que cela aussi, c\u2019est du dialogue social. Au bout du compte, tout le monde a perdu son temps : vous, nous, et surtout les salari\u00e9s saisonniers. Or, le vrai probl\u00e8me ici, c\u2019est bien celui de la saisonnalit\u00e9. Parce que derri\u00e8re, il n\u2019y a pas d\u2019acquis sociaux solides : on ne peut pas faire de pr\u00eat, on ne peut pas se loger correctement, on reste dans une situation extr\u00eamement pr\u00e9caire.<\/p><p>Parce qu\u2019il y a, par exemple, une piste comme le CDI intermittent. On pourrait essayer de travailler l\u00e0-dessus. Cela fait des mois, des ann\u00e9es m\u00eame, qu\u2019on le dit au minist\u00e8re du Travail. Je ne sais pas ce qu\u2019il faut faire de plus. Peut-\u00eatre qu\u2019il faudrait le dire dans plusieurs langues pour qu\u2019ils finissent par comprendre ce qu\u2019on essaie d\u2019expliquer.<\/p><p><strong>Jean Brignole, repr\u00e9sentant du STC<\/strong><\/p><p>Au fond, le dispositif pr\u00e9c\u00e9dent n\u2019\u00e9tait qu\u2019un r\u00e9chauff\u00e9. \u00c0 la fin, dans la r\u00e9gion, il y avait une participation de l\u2019\u00c9tat d\u2019environ 5 000 euros par mois sur l\u2019ensemble du processus. Et, au d\u00e9part, on avait commenc\u00e9 avec plusieurs centaines d\u2019entreprises int\u00e9ress\u00e9es. Puis, au fil du temps, on est tomb\u00e9s \u00e0 moins de cinquante. Je crois m\u00eame qu\u2019on a fini avec cinquante salari\u00e9s seulement, r\u00e9partis sur sept ou huit entreprises. Forc\u00e9ment, pour une exp\u00e9rimentation cens\u00e9e servir d\u2019exemple, ce n\u2019\u00e9tait pas satisfaisant.<\/p><p>Le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019on \u00e9tait face \u00e0 une v\u00e9ritable usine \u00e0 gaz. On l\u2019avait dit d\u00e8s le d\u00e9but : \u00e7a allait s\u2019effondrer tr\u00e8s vite. C\u2019est exactement ce qui s\u2019est pass\u00e9. On ne peut pas non plus demander l\u2019impossible. Nous avons d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s r\u00e9serv\u00e9s sur ce CDI saisonnier, parce qu\u2019au fond, on injectait de l\u2019argent public sans garantie r\u00e9elle. L\u2019exemple des Grandes maisons l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 : il existait des CDI \u00e0 temps plein, puis on est repass\u00e9 au CDD. On allait donc reproduire le m\u00eame effet d\u2019aubaine et, \u00e0 terme, tout cela se serait \u00e9croul\u00e9, parce qu\u2019on ne peut pas exiger d\u2019un h\u00f4tel qu\u2019il reste ouvert toute l\u2019ann\u00e9e, ni m\u00eame au-del\u00e0 de sept, huit ou neuf mois, si les conditions \u00e9conomiques ne le permettent pas. Au bout du compte, on se rendait bien compte que c\u2019\u00e9tait l\u2019argent public qui compensait. Mais jusqu\u2019\u00e0 quand ? Jusqu\u2019au jour o\u00f9 il ne compense plus. Et l\u00e0, tout s\u2019arr\u00eate. Ceux qui avaient cru acc\u00e9der \u00e0 une forme de stabilit\u00e9, avec un CDI, auraient pu se retrouver \u00e0 nouveau en CDD.<\/p><p>Pour nous, y compris du point de vue syndical, quand on parle d\u2019innovation, la vraie question est la suivante : qu\u2019est-ce qu\u2019on met en face pour faire venir du monde pendant les p\u00e9riodes creuses ? C\u2019est l\u00e0 que se situe le c\u0153ur du probl\u00e8me.<\/p><p>On en a eu un bon exemple avec les flux a\u00e9riens. On en a discut\u00e9, y compris au CESEC, et on nous a demand\u00e9 notre avis sur des vols qui devaient \u00eatre achet\u00e9s pour faire venir davantage de monde, avec une mise en \u0153uvre pr\u00e9vue au mois d\u2019octobre de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Mais aujourd\u2019hui, sans l\u2019aval de la direction g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019aviation civile et de l\u2019Europe, il faut le dire clairement, cela n\u2019a pas tenu. En outre, on a attribu\u00e9 les march\u00e9s \u00e0 deux compagnies qui assuraient d\u00e9j\u00e0 ces lignes. On n\u2019est donc pas all\u00e9s chercher de potentiel suppl\u00e9mentaire.<\/p><p>Ensuite, on demande \u00e0 l\u2019industrie h\u00f4teli\u00e8re et \u00e0 la restauration de suivre, alors m\u00eame qu\u2019on n\u2019a pas cr\u00e9\u00e9 les conditions en amont. Quand on a mis en place la CPR, la commission paritaire r\u00e9gionale, en 2007, on avait m\u00eame \u00e9dit\u00e9 un livret &#8211; le seul du genre en France &#8211; destin\u00e9 aux employeurs comme aux salari\u00e9s. C\u2019\u00e9tait une sorte de guide de bonne conduite expliquant ce qu\u2019on pouvait faire et ce qu\u2019on ne pouvait pas faire. C\u2019\u00e9tait une vraie innovation. On nous a accompagn\u00e9s pendant une dizaine d\u2019ann\u00e9es, puis un jour on nous a dit : on ferme les robinets.<\/p><p>C\u2019est toujours le m\u00eame principe avec l\u2019\u00c9tat : on vous aide \u00e0 lancer quelque chose, puis, \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e, on demande au monde \u00e9conomique et aux syndicats de g\u00e9rer seuls la p\u00e9nurie d\u2019argent public. Or, dans le dispositif du CDI saisonnier, ce qui \u00e9tait pr\u00e9vu, c\u2019est qu\u2019au bout de trois ans, les employeurs prennent le relais. La prime diminuait progressivement, et les employeurs devaient assumer la suite, sans aucune garantie d\u2019avoir en face le chiffre d\u2019affaires n\u00e9cessaire.<\/p><p><strong>Intervention de C\u00e9sar Filippi, pr\u00e9sident du groupement des h\u00f4telleries et restaurations Corsica<\/strong><\/p><p>\u00c0 condition, bien s\u00fbr, que tout le reste suive. C\u2019est ce que je disais ce matin : quand on regarde les grandes orientations publiques, celles du PADDUC, quand on les met en regard du sch\u00e9ma de d\u00e9veloppement touristique, les objectifs sont clairs. On nous parle d\u2019un tourisme ma\u00eetris\u00e9, \u00e0 forte valeur ajout\u00e9e, avec une forte incidence sociale, donc bien s\u00fbr d\u2019un tourisme plus \u00e9tal\u00e9 dans l\u2019ann\u00e9e. Sauf que, dans l\u2019application concr\u00e8te, on fait exactement l\u2019inverse.<\/p><p>Aujourd\u2019hui, c\u2019est m\u00eame pire que \u00e7a. On parle d\u2019allongement de la saison, mais il n\u2019y a pas d\u2019allongement de la saison. En r\u00e9alit\u00e9, on va vers son r\u00e9tr\u00e9cissement. Cette ann\u00e9e, nous allons fermer deux mois de plus. Autrement dit, au lieu de sept mois, on va revenir \u00e0 quatre mois de saison. Pourquoi ? Parce qu\u2019aujourd\u2019hui, lorsqu\u2019on recrute un cadre, il exige un contrat de six ou sept mois. Sinon, il ne vient pas travailler en Corse.<\/p><p>Je parle ici de salaires importants, de postes qualifi\u00e9s. Chez nous, pour certains profils comme les chefs de cuisine, on est sur des r\u00e9mun\u00e9rations qui peuvent atteindre 5 000 euros nets, log\u00e9s, nourris. Mais m\u00eame avec \u00e7a, si vous n\u2019offrez pas six ou sept mois de contrat, les gens ne viennent pas. Donc que fait-on ? Si la rentabilit\u00e9 n\u2019est pas l\u00e0, on r\u00e9duit. Je donnais encore cet exemple lors de la derni\u00e8re r\u00e9union de la cellule \u00e9conomique : dans les zones les plus favoris\u00e9es, y compris dans l\u2019Extr\u00eame sud, on en est d\u00e9sormais \u00e0 ne fonctionner que sur juin, juillet, ao\u00fbt, septembre. On a supprim\u00e9 le mois de mai, on a supprim\u00e9 octobre. Cette ann\u00e9e, les restaurants n\u2019ouvriront pas en mai ni en octobre pour la client\u00e8le ext\u00e9rieure. Ils seront ouverts seulement pour les clients de l\u2019h\u00f4tel. Pourquoi ? Parce que, sur ces mois-l\u00e0, quand la masse salariale repr\u00e9sente 70 % du chiffre d\u2019affaires, il n\u2019y a plus de d\u00e9bat possible : on ferme. C\u2019est la seule option. Donc non seulement on ne va pas vers les objectifs affich\u00e9s dans le PADDUC, non seulement on ne suit pas la trajectoire fix\u00e9e, mais en plus on recule. Si on continue comme \u00e7a, on verra bien o\u00f9 cela nous m\u00e8ne.<\/p><p>La seule solution qu\u2019on nous propose, d\u2019ailleurs, c\u2019est celle qu\u2019avaient avanc\u00e9e les deux derni\u00e8res ministres en exercice : en gros, pour les PME, il faudrait dire aux entrepreneurs de se tourner vers des groupes plus importants, vers des acteurs majoritaires ou multinationaux. Mais \u00e7a, ce n\u2019est pas notre vision. Chez nous, le patrimoine ne se vend pas, il se transmet. Il se l\u00e8gue. On continuera \u00e0 travailler dans cet esprit-l\u00e0, donc la solution qu\u2019on nous pr\u00e9conise ne nous int\u00e9resse pas.<\/p><p><strong>Intervention de Bernard Giudicelli, repr\u00e9sentant de l\u2019UMIH<\/strong><\/p><p>J\u2019aimerais juste compl\u00e9ter, parce que ce qu\u2019a dit Jean Brignole est tout \u00e0 fait juste. C\u2019est un sujet sur lequel nous nous sommes toujours battus : pour qu\u2019il y ait de l\u2019activit\u00e9, pour qu\u2019il y ait du travail, il faut qu\u2019il y ait une v\u00e9ritable cha\u00eene de valeur \u00e9conomique. Or, dans le tourisme, on agit trop souvent sur un seul maillon, sans traiter l\u2019ensemble de la cha\u00eene. L\u2019exemple des transports est tr\u00e8s parlant. On essaie de faire venir du monde sans avoir cr\u00e9\u00e9, en parall\u00e8le, une dynamique dans l\u2019\u00e9conomie r\u00e9ceptive. R\u00e9sultat : soit les gens ne viennent pas, soit ils viennent mais il n\u2019y a pas l\u2019offre suffisante, pas d\u2019h\u00f4tels, pas assez d\u2019activit\u00e9s, pas de coh\u00e9rence d\u2019ensemble. Donc cela ne fonctionne pas.<\/p><p>\u00c0 l\u2019inverse, pour le dispositif du CDI saisonnier, on nous a demand\u00e9 d\u2019ouvrir davantage, parfois \u00e0 l\u2019ann\u00e9e, sans mettre en place les flux n\u00e9cessaires. En clair, on nous disait : \u00ab Ouvrez \u00bb, mais sans faire venir personne. Donc vous ouvrez, vous perdez de l\u2019argent, vous vous cassez les dents, et ensuite on vous dit : \u00ab Vous voyez bien, \u00e7a ne pouvait pas marcher. \u00bb Et l\u2019\u00c9tat en tire argument pour dire qu\u2019il avait raison d\u00e8s le d\u00e9part.<\/p><p>C\u2019est exactement ce qui se reproduit aujourd\u2019hui. On laisse un dispositif s\u2019essouffler, alors qu\u2019avec une vraie synergie sur l\u2019ensemble de la cha\u00eene de valeur, il aurait pu \u00eatre vertueux. Mais si l\u2019on isole chaque maillon, tout le monde finit par se heurter au mur. Et, finalement, on nous explique ensuite que nous avons voulu quelque chose d\u2019irr\u00e9aliste. Une fois de plus, on ne r\u00e9cup\u00e8re que des miettes. Donc oui, on parle d\u2019innovation. De notre c\u00f4t\u00e9, nous avons toujours \u00e9t\u00e9 dans cette logique. Nos organisations ont toujours cherch\u00e9 \u00e0 innover. Les repr\u00e9sentants des salari\u00e9s ont toujours \u00e9t\u00e9 dans le dialogue, et souvent aussi dans l\u2019innovation avec nous. Mais il faut bien reconna\u00eetre une chose &#8211; et c\u2019est pour cela que j\u2019\u00e9tais un peu circonspect en voyant le titre de cette rencontre : l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on rencontre le plus d\u2019inertie, l\u00e0 o\u00f9 se trouvent les plus gros freins \u00e0 l\u2019innovation, c\u2019est dans l\u2019\u00c9tat et dans l\u2019administration. Ce sont eux qui, bien souvent, freinent l\u2019innovation, et on le voit d\u2019ailleurs dans d\u2019autres secteurs, y compris dans la sant\u00e9.<\/p><p>Heureusement, dans certains domaines, comme dans la sant\u00e9, il existe un article sp\u00e9cifique. Mais tous les secteurs d\u2019activit\u00e9 n\u2019ont pas cette chance. Nous, par exemple, nous n\u2019avons pas un dispositif qui nous dise : \u00ab Vous avez le droit d\u2019identifier vos probl\u00e8mes, de proposer des solutions, et de r\u00e9unir tout le monde autour de la table pour chercher ensemble comment faire \u00e9voluer un syst\u00e8me qui dysfonctionne. \u00bb<\/p><p>Parce qu\u2019au fond, ici, tout le monde dresse le m\u00eame constat : \u00e7a ne fonctionne pas correctement. Tout le monde a envie d\u2019avancer, de trouver des solutions, de se rapprocher. Et malgr\u00e9 cela, on nous impose un carcan au milieu. On nous dit : \u00ab Oui, essayez de trouver une solution, mais surtout, ne touchez \u00e0 rien. \u00bb Et si, malgr\u00e9 tout, on essaie de modifier quelque chose, on nous r\u00e9pond : \u00ab Oui, mais pas comme \u00e7a, pas \u00e0 cet endroit-l\u00e0 \u00bb, au point que tout finit par \u00eatre emp\u00each\u00e9. Ensuite, quand on d\u00e9montre que \u00e7a ne marche pas, on nous dit : \u00ab Vous voyez, on avait raison. \u00bb<\/p><p><strong>Intervention de Patrice Terramorsi, co-responsable scientifique \u00ab\u00a0Nouvelles lumi\u00e8res et innovation sociale\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><p>Ce qu\u2019on voit bien, \u00e0 travers les diff\u00e9rents secteurs, c\u2019est qu\u2019il existe des points communs. D\u2019abord, l\u2019innovation n\u2019est jamais une fin en soi. Elle na\u00eet de l\u2019identification d\u2019un besoin. Ensuite, elle prend la forme d\u2019une r\u00e9ponse ancr\u00e9e dans le territoire, construite \u00e0 partir de ce besoin concret. \u00c0 chaque fois, on voit aussi qu\u2019elle suppose le d\u00e9veloppement d\u2019une expertise, fond\u00e9e sur des connaissances qui viennent du terrain. C\u2019est presque l\u00e0, d\u2019ailleurs, que tout se joue.<\/p><p>Il faut aussi de la confiance &#8211; une confiance qui n\u2019est pas toujours l\u00e0 spontan\u00e9ment, mais qu\u2019il faut construire. Il faut une volont\u00e9 politique, \u00e0 la fois au niveau local et au niveau national, m\u00eame si ces deux \u00e9chelles sont parfois difficiles \u00e0 articuler. Il faut aussi un cadre l\u00e9gislatif adapt\u00e9, ainsi qu\u2019un acc\u00e8s \u00e0 des financements publics, indispensables \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9tapes : d\u2019abord pour exp\u00e9rimenter, puis pour passer de l\u2019exp\u00e9rimentation \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce moment-l\u00e0 que \u00e7a bloque souvent, quand le levier n\u2019arrive plus \u00e0 jouer.<\/p><p>Cela me permet de conclure en renvoyant \u00e0 la pr\u00e9sentation de Laurent Grandguillaume, ce matin, sur Territoires z\u00e9ro ch\u00f4meur. \u00c0 mes yeux, ils ont eu un v\u00e9ritable atout : ils ont r\u00e9ussi \u00e0 parler \u00e0 l\u2019\u00c9tat avec les mots de l\u2019\u00c9tat, avec ses codes, avec ses imaginaires. Ils ont su s\u2019inscrire dans une logique d\u2019exp\u00e9rimentation reconnue, tout en gardant un lien fort avec le terrain. D\u2019une certaine mani\u00e8re, ils ont r\u00e9ussi \u00e0 forcer le passage &#8211; ou plut\u00f4t \u00e0 convaincre avec suffisamment de force &#8211; pour d\u00e9passer un certain nombre de blocages, qu\u2019ils soient l\u00e9gislatifs, minist\u00e9riels ou administratifs. Donc oui, il existe un chemin possible. Mais c\u2019est un combat consid\u00e9rable. Laurent Grandguillume, comment avez-vous r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9passer tous ces blocages\u00a0?<\/p><p><strong>Intervention de Laurent Grandguillaume, pr\u00e9sident de TZCLD<\/strong><\/p><p>S\u2019agissant de la mani\u00e8re dont nous avons fait, il faut dire les choses simplement : il a d\u2019abord fallu passer par la loi pour changer la loi. Au d\u00e9part, nous n\u2019avions pas du tout le soutien des administrations centrales. Au contraire, il y avait plut\u00f4t de fortes r\u00e9sistances. Finalement, c\u2019est le Parlement qui s\u2019est saisi du sujet \u00e0 travers une proposition de loi. Ce sont donc les parlementaires qui ont bouscul\u00e9 l\u2019ordre habituel des choses. Je pense d\u2019ailleurs que si nous avions attendu un projet de loi port\u00e9 directement par le gouvernement, cela n\u2019aurait jamais vu le jour. Premier point, donc : il a fallu un accord politique fort, suffisamment large pour que la loi soit vot\u00e9e \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 et donne au projet une v\u00e9ritable assise. Ensuite, il a fallu convaincre les administrations, et cela a pris du temps : une d\u00e9cennie enti\u00e8re. Dix ans pour que le dispositif commence \u00e0 \u00eatre normalis\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire accept\u00e9 comme un objet l\u00e9gitime, alors m\u00eame qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9 dans l\u2019administration, mais dans la soci\u00e9t\u00e9 civile.<\/p><p>Le troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment, c\u2019est ce que j\u2019appellerais une m\u00e9diation affirmative. Non pas partir d\u2019un consensus mou, mais partir d\u2019un id\u00e9al clair et essayer de faire converger progressivement les diff\u00e9rents acteurs pour faire avancer le projet. Nous avons effectu\u00e9 ce travail au niveau local, au niveau national et au niveau europ\u00e9en. Puis il y a eu l\u2019exp\u00e9rience elle-m\u00eame. Pendant toute cette d\u00e9cennie, nous avons capitalis\u00e9 sur ce que nous apprenions dans les territoires qui exp\u00e9rimentaient. Nous avons appris de nos r\u00e9ussites, mais aussi de nos erreurs, et nous continuons d\u2019ailleurs \u00e0 en faire. Il y a eu des entreprises cr\u00e9\u00e9es dans ce cadre qui se sont retrouv\u00e9es en difficult\u00e9, parfois parce que les \u00e9quipes de direction ou le management ont mal g\u00e9r\u00e9 les choses. Cela arrive. Car nous ne sommes pas une holding. Ce n\u2019est pas nous qui g\u00e9rons directement les entreprises dans les territoires. Donc, oui, il peut y avoir des \u00e9checs, et en m\u00eame temps, c\u2019est aussi en faisant qu\u2019on \u00e9choue. L\u2019important, ensuite, c\u2019est de comprendre pourquoi on a \u00e9chou\u00e9. Tr\u00e8s souvent, ce sont des probl\u00e8mes de gouvernance. Un pr\u00e9sident, une pr\u00e9sidente, une direction d\u2019entreprise, des r\u00f4les mal d\u00e9finis, des conflits de place, l\u2019un qui veut faire \u00e0 la place de l\u2019autre, celui qui veut \u00eatre patron alors qu\u2019il y a d\u00e9j\u00e0 une direction\u2026 Ce type de dysfonctionnement emp\u00eache les choses d\u2019avancer.<\/p><p>La question de la gouvernance est donc essentielle, autant au niveau local qu\u2019au niveau national. Au fond, je dirais que tout repose sur une forme d\u2019alchimie entre une volont\u00e9 politique, une m\u00e9diation permanente et un travail de conviction de longue haleine aupr\u00e8s des acteurs concern\u00e9s. C\u2019est cela qui a permis de faire exister un projet qui paraissait, au d\u00e9part, totalement impossible. Rien que le fait d\u2019introduire un contrat \u00e0 dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e dans le champ de l\u2019insertion, de l\u2019inclusion et de la lutte contre la pauvret\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, c\u2019\u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme mission impossible. Personne n\u2019en voulait. Quand je dis personne, ce n\u2019est vraiment personne. Quand je pr\u00e9sentais cette id\u00e9e au d\u00e9but, elle ne suscitait aucune adh\u00e9sion. On me disait que ce n\u2019\u00e9tait pas faisable. Pourtant, nous l\u2019avons fait.<\/p><p>Cela d\u00e9montre que des id\u00e9es qui paraissent parfois impossibles ou inatteignables peuvent finir par aboutir. Mais cela suppose une chose : se donner comme objectif de convaincre. Parce qu\u2019on ne construit pas un projet uniquement contre les syst\u00e8mes. \u00c0 un moment donn\u00e9, il faut aussi r\u00e9ussir \u00e0 embarquer les syst\u00e8mes et les personnes qui les font vivre. C\u2019est ce qu\u2019il y a de plus difficile, et c\u2019est aussi ce qui prend le plus de temps.<\/p><p>J\u2019ai fait des r\u00e9unions o\u00f9 je traversais la France en voiture pour pr\u00e9senter le projet, et au bout de la journ\u00e9e il y avait trois personnes dans la salle : celle qui m\u2019avait invit\u00e9, celle qui nous accueillait, et celle qui fermait la porte \u00e0 la fin. Il y a parfois beaucoup d\u2019\u00e9nergie d\u00e9pens\u00e9e pour tr\u00e8s peu de r\u00e9sultats imm\u00e9diats. Il faut accepter que ce soit long, difficile, parfois d\u00e9courageant. On y consacre \u00e9norm\u00e9ment de temps. Mais, au bout d\u2019un moment, \u00e7a finit par marcher. J\u2019y reviendrai plus en d\u00e9tail. J\u2019aborderai aussi ce sujet sous l\u2019angle de la souverainet\u00e9, ou plut\u00f4t des souverainet\u00e9s, au pluriel. Parce que le champ de l\u2019exp\u00e9rimentation, le champ de l\u2019action concr\u00e8te, est aussi porteur de souverainet\u00e9. Je pense \u00e0 la souverainet\u00e9 alimentaire, \u00e0 la souverainet\u00e9 industrielle, \u00e0 la souverainet\u00e9 technologique. Tout cela renvoie, au fond, \u00e0 une m\u00eame id\u00e9e : celle d\u2019une r\u00e9appropriation de l\u2019action. On se redonne collectivement une capacit\u00e9 d\u2019agir, parce qu\u2019on d\u00e9cide de mettre en \u0153uvre, d\u2019essayer, de construire. Je trouve que c\u2019est quelque chose de tr\u00e8s puissant.<\/p><p>Par exemple, sur des sujets comme le CDI quatre saisons ou le dialogue social, le simple fait d\u2019exp\u00e9rimenter une id\u00e9e &#8211; celle-l\u00e0 ou une autre &#8211; dans un territoire, \u00e0 travers des modalit\u00e9s concr\u00e8tes, et avec l\u2019acceptation collective de tenter quelque chose, avec toutes les pr\u00e9cautions n\u00e9cessaires bien s\u00fbr, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une ouverture. C\u2019est une mani\u00e8re de se donner une chance d\u2019essayer autrement. En tout cas, je trouve que ce sont des pistes int\u00e9ressantes, d\u00e8s lors qu\u2019elles sont construites avec les partenaires sociaux, regard\u00e9es s\u00e9rieusement, et pos\u00e9es avec des conditions claires.<\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<div data-particle_enable=\"false\" data-particle-mobile-disabled=\"false\" class=\"elementor-element elementor-element-922f1c3 e-con-full e-flex e-con e-parent\" data-id=\"922f1c3\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Visionner \/ T\u00e9l\u00e9charger la version PDF Avec Igor Giusti, dirigeant de la F\u00e9d\u00e9ration corse pour la coordination et l&rsquo;innovation en sant\u00e9\u00a0; Joseph Colombani, pr\u00e9sident de la FDSEA de Haute-Corse\u00a0; C\u00e9sar Filippi, pr\u00e9sident du groupement des h\u00f4telleries et restaurations Corsica\u00a0; Bernard Giudicelli, repr\u00e9sentant de l\u2019UMIH. 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