Il y a quelques mois, l’historien et homme politique Ange Rovere adressait une lettre publique au cardinal François Bustillo, évêque de Corse. Il lui reprochait d’une part de s’être exprimé au sujet d’une éventuelle autonomie de l’île et d’autre part d’avoir utilisé l’expression « laïcité corse »[mfn] « Vous êtes cardinal, membre de la Curie, donc du gouvernement du Vatican État souverain. Vous intervenez de plus en plus dans le débat politique d’un autre État souverain : ainsi votre préconisation d’une forme de “laïcité corse” dans le sillage de Monsieur Talamoni ». (« Lettre de Ange Rovere à Monseigneur Bustillo », 3 avril 2024, Terre Corse, https://terrecorse.tumblr.com. Ayant été nommément cité, je m’étais alors permis de livrer publiquement une contribution au débat sur ce point. Cet article s’inscrit dans le même esprit, exempt de toute volonté polémique.[/mfn].
Nous nous pencherons ici sur ce dernier point : est-il légitime ou non de parler d’une « laïcité corse » ?
Il est peu contestable que les peuples répondent différemment, en fonction de leur histoire propre, aux grandes problématiques inhérentes à la vie en société : la forme du régime politique, le système éducatif, les affaires extérieures ou encore – ce qui nous intéresse plus particulièrement dans le cadre de ce colloque – le rapport aux religions. On ne peut aborder ce dernier domaine sans évoquer les différentes formes de laïcité existantes, lesquelles doivent beaucoup aux débats qui marquèrent l’âge des Lumières. Or les Lumières ne furent pas toutes identiques, même si les auteurs emblématiques des différents pays étaient alors en relation. Il a été observé par exemple que les Lumières italiennes furent moins antireligieuses que les françaises.
Lumières et laïcité, en Italie et en France
Évoquant l’Italie, l’historien Paul Hazard, professeur à la Sorbonne et au Collège de France, observait :
« On voit chez elle peu d’esprits absolus, et on y chercherait en vain l’équivalent du baron d’Holbach, elle n’éprouve pas le besoin d’abolir sa religion ancestrale, soit à cause d’un scepticisme modéré qui la protège contre les excès, fût-ce celui de l’incroyance, soit parce qu’elle se contente de remédier aux abus de l’administration ecclésiastique, sans la confondre avec l’essence de la foi »[mfn] Paul Hazard, La pensée européenne au XVIIIe siècle, 2019, Librorium Editions (1946 Boivin et Cie), p. 494. Sur les différences entre Lumières françaises et italiennes, voir également: Nicola Fruscoloni, « L’Accademia Etrusca nel movimento riformatore del primo settecento » : « È l’illuminismo italiano che non si presenterà mai come rivoluzionario, ma come riformatore costante ed efficace, soprattutto con quel senso di misura e di equilibrio proprio della mentalità italiana. (…) Serà la sintesi del buonsenso, tanto da mutare il significato del termine filosofo da uomo di speculazione teorica, ad uomo aperto ed interessato ai problemi pratici della vita; dotato di senso comune e di ragionevolezza pratica. » (Accademia Etrusca di Cortona, Annuario XVII, Nuova serie – vol. X, 1978, p. 66).[/mfn].
Aussi, la laïcité italienne se limite-t-elle aujourd’hui encore à la séparation entre l’ordre politique et l’ordre ecclésial, ainsi qu’à assurer la liberté de conscience et de culte, sans volonté d’éjecter le fait religieux de la société. Si, dans une décision du 12 avril 1989, la Cour constitutionnelle italienne a formellement reconnu le principe de laïcité, le Conseil d’État a refusé de faire retirer les crucifix des salles de classe, et le 18 mars 2011 la Cour européenne des droits de l’homme lui a donné raison[mfn] Grande chambre, Lautsi et autres c. Italie (Requête n° 30814/06).[/mfn]. Mais la justice italienne est allée plus loin :
Le Conseil juge aussi qu’en Italie la croix est considérée comme apte à véhiculer les valeurs constitutionnelles de la tolérance : le respect mutuel, la dignité humaine, la liberté personnelle, l’autonomie de la conscience morale de l’autorité, la solidarité et le rejet de toutes les formes de discrimination, d’une façon symbolique qui est aussi adéquate du point de vue laïque. De ce point de vue, la croix n’est pas seulement un objet religieux, mais un objet « républicain » ![mfn] Giacomo Costa, EHESS, « La laïcité à l’italienne », Revue Projet, Religions, une affaire publique ?, 2014/5, N°342, pp. 40-44.[/mfn]
La laïcité française, en revanche, trouve son origine dans des Lumières dominées par un fort anticléricalisme. Aujourd’hui, ses défenseurs la présentent volontiers comme une « laïcité de combat ». Les chercheurs américains Will McCants et Chris Meserole, de la Brookings Institution, la qualifient pour leur part de « laïcité virulente », estimant même qu’elle a pour conséquence paradoxale de favoriser le développement du djihadisme[mfn] Voir notamment : Benjamin Wallace-Wells, « What can the U.S. learn from radicalization in the french-speaking world? », The New Yorker, 18 mai 2016, https://www.newyorker.com[/mfn]. Comme on le voit, le modèle français ne fait pas l’unanimité. Il est d’ailleurs parfois contesté en France même. Nous y reviendrons.
Et la Corse dans tout cela ? Au moment des Lumières, elle était dans le monde culturel italien. Passée sous domination française au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, le droit français s’y applique depuis. Mais, dans les faits, les pratiques sont souvent différentes de celles prescrites par la forme de laïcité présente dans l’hexagone.
Les révolutions de Corse au temps de « l’Illuminismo » italien
En 1729 débutait un soulèvement corse contre Gênes, la puissance dominante de l’époque. Le conflit se déroulant au sein du monde catholique, son enjeu était purement séculier. Pourtant, le débat théologique n’en était pas absent. En effet, l’Europe était alors encore largement soumise à la théorie du droit divin : se révolter contre le prince équivalait à se rebeller contre Dieu, même dans les cas où, comme en l’espèce, le prince se trouvait être une république. Les Corses, pour justifier leur insurrection contre Gênes, durent faire appel aux notions théorisées par Thomas d’Aquin et sa postérité – notamment Francisco Suárez –, accusant les Génois d’être « tyrans d’usurpation » mais aussi et surtout « tyrans d’exercice »[mfn] Le tyran d’usurpation est celui qui s’empare du pouvoir sans légitimité ; le tyran d’exercice est un prince légitime qui se transforme en tyran par son comportement.[/mfn]. Toutefois, et il s’agit ici d’un point essentiel, les théologiens corses réunis en consulte à Orezza en mars 1731 prolongeront – ou plutôt transformeront – la doctrine thomiste, pour ouvrir une voie nouvelle, résolument moderne. Jusqu’alors, l’exception tyrannique justifiant la révolte contre un prince devenu tyran d’exercice se fondait toujours sur des considérations religieuses. Ici, au contraire, les arguments des théologiens concerneront le comportement séculier de la Sérénissime République de Gênes (politique judiciaire, fiscale, éducative, etc.). Pour la première fois dans l’histoire, les griefs invoqués sont laïcs. Comme l’écrivent Evelyne Luciani et Dominique Taddei, cet argumentaire constitue « la première esquisse du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes »[mfn] Evelyne Luciani, Louis Belgodere, Dominique Taddei, Trois prêtres balanins au cœur de la Révolution corse, Piazzola, Ajaccio, 2006, p. 73.[/mfn]. Formellement, l’argumentation des insurgés corses est présentée comme théologique. En réalité, elle relève d’une philosophie politique nouvelle, profondément laïque. Sur le plan de l’histoire des idées, il s’agit là d’un aspect important de la contribution corse. Mais conformément à l’esprit des Lumières italiennes – beaucoup moins anticléricales que les françaises – cette avancée vers la laïcité se faisait sans volonté de rupture radicale avec la religion des Corses. Au reste, Paoli n’avait-il pas demandé au pape l’envoi d’un visiteur apostolique, et réaffirmé avec force l’attachement de la nation à l’Église ?
« …nostra santa madre, la cattolica romana Chiesa, nel grembo della quale noi ci preggiamo di vivere. » (…notre sainte Mère, l’Église catholique romaine, dans le giron de laquelle nous avons l’honneur de vivre.)[mfn] Lettre au pape (Oletta, le 12 juin 1759). Pascal Paoli, Correspondance, Edition établie par Antoine-Marie Graziani et Carlo Bitossi, Editions Alain Piazzola, Ajaccio, à partir de 2003 (publication en cours), traduction d’A.-M. Graziani, volume III, p. 138 sqq.[/mfn]