Résumé :
Depuis sa version primitive, la philosophie des Lumières, autoritaire, dominatrice, doit être remaniée en une version contemporaine, nécessaire et profondément transformée, fondée sur le respect des différences, des trajectoires sensibles, aléatoires, marquées par les corps. Il faut déconstruire la philosophie classique des Lumières, liée à l’époque de l’Europe impérialiste, pour la reconstruire démocratiquement, autour de l’existence concrète des êtres humains individuels et des peuples, dans leur vie pratique, aléatoire, disparate et nécessairement différente. ,
Mots Clés
-Universalisme
-Abstraction
-Uniformité
– Différence
– Corps
Abstract:
Since its original version, the philosophy of the Enlightenment, authoritarian, dominatrix, must be revised into a contemporary version, necessary and profoundly transformed, founded on respect for differences, for sensitive, random trajectories, marked by bodies. We need to deconstruct the classical philosophy of the Enlightenment, linked to the era of imperialist Europe, to rebuild it democratically, around the concrete existence of individual human beings and peoples, in their practical, random, disparate and necessarily different lives.
Keywords
-Universalism
-Abstraction
-Uniformity
– Difference
-Bodies
Pour un droit commun différencialiste des Lumières
Pour une pratique théorique des Lumières entre reproduction et différence
« L’important n’est pas ce que l’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce que l’on a fait de nous » Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr
L’idéologie des Lumières a accompagné la volonté de domination du monde des puissances européennes : universalisme uniforme des règles de droit, modèle imposé de constitutionalisme, abstraction normative, domination colonialiste, rationalisme philosophique… On comprend dès lors la contestation par les « nouveaux » États au XXème siècle de ce système hiérarchiquement construit, en dépit d’un contenu normatif voulu émancipateur.
Faut-il pour autant détruire la pensée des Lumières ? Non, mais il fait la rénover profondément, la déconstruire pour la reconstruire autrement. Elle a été bâtie avec des oppositions, des « ou », d’éliminations, des arbitraires. Il faut la reconstruire avec des interactions, des « et », des différences, des multiplicités, pour en faire un véritable droit commun des peuples.
La philosophie des Lumières visait à accompagner les pays occidentaux dans leur prise du pouvoir dans le monde, et peut-être prioritairement à vaincre la peur de l’inconnu, du futur, de l’étranger. Considérer le savoir comme un facteur fondamental de développement de la démocratie, comme l’a fait la philosophie des Lumières, est un progrès historique considérable, à condition de permettre à tous l’accès à ce savoir. Or, force est de constater qu’aujourd’hui, nombre de sociétés, et non des moindres, fonctionnent non à la connaissance mais à la peur. L’économie du profit maximum a conduit à un isolement des individus, à un consumérisme, qui ont détruit tous les espaces communs destinés aux rites républicains des Lumières (telles les places de villages). Désormais, tout s’achète et tout se vend, les rapports marchands dominent tous les rapports sociaux. Les Lumières organisaient les rencontres, brisaient l’isolement, la solitude, créant des rites de passage, tels le service militaire, le mariage civil, qui étaient à l’origine de gestes sociaux marquants, qui engendraient un puissant sentiment collectif, une sorte de lien républicain, à l’origine d’un sentiment de communauté, d’appartenance et de solidarité. Il convient, aujourd’hui, de mettre en place de nouveaux rites qui, adaptés à notre société, donnent le sentiment qu’on est maître de son temps : que le temps de son existence et le temps social se coordonnent.
En faisant renaître les Lumières, dans leur répétition et leur différence, nous lutterons contre l’incertitude de l’époque et créerons une alternative, par exemple, une démocratie de soins. Depuis la COVID, nous sommes entrés dans une société de renfermement, de méfiance de l’autre, de distanciation physique et sociale, de confinement, d’isolement. La philosophie des Lumières, sous sa forme collective, va nous aider à pratiquer à nouveau le sens de l’en-commun, elle devient alors une forme de résistance à une sorte de tendance au repli individuel sur soi, à la méfiance envers les autres.
L’universalisme abstrait du Siècle des Lumières a engendré par contre-coup des vagues de revendications identitaires. Il faut reconstruire un en-commun universaliste, à travers une fraternité concrète. Pour cela, il faut faire confiance aux métissages imprévus. C’est pourquoi il convient de pratiquer un universalisme non homogénéisant, mais protecteur des droits individuels et collectifs et de la justice sociale. Les Lumières, aujourd’hui, c’est aussi des revendications institutionnelles, telles le parlementarisme et un système représentatif égalitaire et respectueux des volontés populaires, quel que soit leur mode d’expression. Car le monde a changé et nos institutions politiques doivent prendre en compte ce changement. Il nous faut vivre autrement, pour intégrer l’univers technique dans notre façon de penser, d’agir, comme espèce humaine vivante, modifiable, pensante. Le développement technologique nous contraint à une identification /désidentification constante, à une réappropriation de notre passé en fonction de notre avenir, d’un passé fracturé, discontinu, fragmenté vers un avenir dangereux. Pour « habiter le monde » dans la sérénité et la joie, nous avons besoin des autres et de ce rapport au monde à inventer, grâce à l’esprit des Lumières, dans une pratique de la liberté pour chaque être humain. Mais il faut accepter que ce soit du fond de la déraison que naisse la raison. En un siècle de transformation technologique, notre vie quotidienne a profondément changé, mais non pas notre rapport au monde, marqué par la marchandisation capitaliste et les inégalités sociales. L’égalité doit donc se construire, non dans l’uniformité, mais dans la différence, la prise en compte de l’autre dans nos droits réciproques.
Les Lumières ont été un système de philosophie politique fermé ; il faut en faire un système ouvert, sans cesse reconfigurable dans le différent. Il faut introduire du vitalisme dans la transcendance des Lumières, pour penser et agir dans la vie quotidienne, immédiate, banale, présente, réinventée chaque jour. Pour cela, il s’agit de prendre en considération les différences, et non de les ignorer. Nous devons vivre dans un monde de captures et non de clôtures, vivre sans garanties dans du provisoire et de l’incertain. Avec le retour des Lumières, l’individu pourra adopter une attitude épicurienne, faite de sérénité, sans sortir de son jardin, ou au contraire il pourra affronter le monde et la vie publique. Mais ce ne sont pas les événements les plus visibles, les plus bruyants, les plus fracassants qui sont les plus importants. Ceux-ci sont souvent silencieux, invisibles, parfois incompréhensibles, parce qu’ordinaires, imperceptibles, insaisissables. Les transformations décisives sont souvent impalpables invisibles, inassignables. Gilles Deleuze conceptualise ces bouleversements sous le nom de « fêlures », qui interviennent quand apparemment rien ne se passe. Ces « fêlures » sont à la fois individuelles et collectives, subjectives et objectives, abstraites et concrètes, théoriques et empiriques, imperceptibles, surgissant à la surface de soi et du monde. C’est à la surface que s’interpénètrent l’individuel et le collectif, que s’élabore le profond. L’unité de l’essence et de l’existence, de l’universel et du singulier, du normatif et de l’empirique caractérise la connaissance. Les Lumières surgiront à nouveau de cette alliance du concept et de la vie, mais dans ce que Gilles Deleuze a appelé « une grande fêlure transcendantale », où le pire va vers le meilleur et sans engendrer de jugement en surplomb, catégorique, mais en se référant à une philosophie de l’immanence. La vie est multiple et « de la répétition naît la différence » (Gilles Deleuze). La véritable pensée savante se doit de donner du sens à la vie, de l’intensifier, de la féconder, à travers l’événement, qui dépasse tout calcul, qui reste incalculable. Il s’agit de tenir compte des bouleversements, des crises, des catastrophes, à la fois publiques et privées, qui surviennent quand on ne les attend pas, qui renversent toutes les catégories établies (on lira Pierre Zaoui, La traversée des catastrophes). Il n’est aucun bouleversement sans fêlure, sans différence sans distance. Le bien ne supprimera pas la souffrance, la perte, le vide. Ce qui survient reste un résidu, infécond, car la vie sourd de la mort. On introduit ainsi, non pas le héros, mais l’individu ordinaire, anonyme, acceptant sa fragilité, possédant la capacité de transformer son malheur en positivité, en se calant sur les lignes de fracture de soi et du monde.
Il s’agit de créer une culture des Lumières qui ne soit ni exclusive, ni excluante : pour cela, elle ne doit pas être identique à elle-même, elle doit s’identifier dans la non-identité à soi, dans la différence avec soi. Toute culture du soi est une culture de l’autre, de la différence à soi. Pour reprendre une vision deleuzienne, il s’agit de reconnaître la différence sans figer les différends. La différence intègre sans assimiler, elle relie et rassemble à partir des non ressemblances, par un processus d’expérimentation, de proche en proche, sur le respect de la singularité. On peut parler d’un processus de rassemblement dans les différences, de déplacement dans les emplacements. On aborde là un format démocratique nouveau, qui tient compte non seulement de la majorité, mais des minorités qui y sont incluses. La notion de diversité, parfois utilisée, n’est pas adéquate, car ce n’est un concept ni politique, ni juridique, ni philosophique. On peut parler d’altérité ou d’égalité, mais la diversité ne doit concerner que les objets et non les humains.
Il n’est pas de peuple libre, s’autodéterminant, sans libertés, sans droits individuels et collectifs. Il n’est pas de majorité démocratique sans respect des minorités, sans pour autant que celles-ci ne deviennent tyranniques : il faut au contraire promouvoir une coexistence contradictoire de la majorité et des minorités, afin que les peuples puissent, en toute connaissance, choisir leur destin. Pour cela, il faut dissocier les choix politiques de la logique marchande. S’appuyer sur une philosophie des Lumières, rénovée, déconstruite, reconstruite, peut aider à combattre cette dépossession, ce recul démocratiques. Mais l’abstraction de la philosophie des Lumières, qui reconstruit le réel en en éliminant les contradictions et en se contentant de l’étude des apparences, prône une unité fictive qui camoufle les crises. Les Lumières, à l’âge classique, proclament cette unité des contraires artificielle. Or, compte-tenu des conditions concrètes, des circonstances, il faut au contraire prôner l’innovation politique, qui laisse place à l’inventivité collective. Toute idéologie a un enracinement historique, déterminé par la société d’une époque, sa production économique : cela confère une marge de liberté dans l’expression des concepts, des sentiments, des projets. Il ne faut jamais oublier que les idées dominantes résultent des bases économiques, avec une autonomie relative et une efficacité spécifique. Toute pensée dépend du contexte historique, mais elle détient une fonction propre, irréductible à autre chose qu’elle-même. Ainsi, dans le contexte théorique actuel, défendre les Lumières peut apparaître comme une représentation nécessaire et contradictoire à la fois. Notre lutte sociale ne peut faire l’impasse sur les Lumières qui peuvent être un élément structurant, révélant les contradictions d’un système violent et peu respectueux des désirs individuels et populaires qui seraient éloignés du fétichisme de la marchandise. Mais cette idéologie des Lumières, autour d’un nouveau contrat social émancipateur, respectueux de la dignité humaine, ne pourra fonctionner que si elle identifie les fractures réelles de la société. Les Lumières ne peuvent aider à la prise de conscience collective qu’à condition de développer un aspect critique adapté aux évolutions sociales, destructrices des libertés, et de se soumettre à une transformation permanente par une auto-analyse qui remette en cause les concepts élaborés au contact du concret. Dès lors ne se posera plus le problème de la caducité des Lumières.
On ne surpasse rien, on ne domine rien, on ne maîtrise rien, on fait avec, on traverse et on expérimente. Il s’agit de « détruire et oublier » (Pierre Zaoui), sans rien lâcher, sans se décourager, persévérer sans relâche. Il s’agit de ne pas négliger les murs, les clôtures, les frontières, mais aucun itinéraire n’est préalable à un parcours. Dans les Lumières classiques, la loi est au centre du dispositif. Dans les Lumières modernes, contemporaines, c’est le corps. Le corps est tragique, voué à la mort. Aujourd’hui, la loi a pour but de gérer la rentabilité et non pas l’intérêt général. Cette loi du profit qui nous est imposée par les pouvoirs dominants n’est pas nous, le peuple, le collectif. Elle nous emprisonne dans un intérêt égoïste. Elle doit redevenir le signe de l’in-appropriable, de l’invisible, de cet invisible du corps concret, périssable, altérable. Il faut faire leur place au hasard, au désordre, à l’accident, aux bousculades. Il faut accepter le vague, l’inattendu, le vagabondage, l’étonnement, l’interrogation, la futilité, tout ce qui est hors cadre, hors limites, hors liens, l’aléatoire, le détail qui signe la rencontre. Car les gestes fondateurs, véritables mythologies dans notre culture, ne correspondent en fait à rien de fondamental. Les Lumières contemporaines ne peuvent relever ni de la transcendance de la loi, ni des rapports marchands contractuels, mais simplement du don, dans son immanence. On pourrait se référer à l’image deleuzienne du rhizome. Le rationnel n’est pas dominant, mais le futile l’est, avec ses petits riens, susceptibles d’influencer le réel dans leur fébrilité, leur insignifiance, leur dialectique du plein et du vide. On nous inonde de magazines qui nous décrivent une vie parfaite, en réalité ultra répressive, qui ne laisse place à aucune rencontre, aucun hasard, rien que de l’agitation consumériste. On nous propose une société où les classes dirigeantes développent, à la quarantaine, un culte de soi, un narcissisme insolent et consumériste. La suprématie culturelle et politique des grandes villes, où réside la classe dominante, qui détient les moyens de communication, s’impose aux périphéries, qui détiennent les moyens de production et où vivent les classes populaires qui réclament le retour de l’État-providence, appuyé sur la philosophie des Lumières, du progrès par le travail, de la centralité des domaines régaliens. Devant une société fragmentée, où l’entre-soi se développe, d’où sont exclus les handicapés physiques et, de plus en plus, dans certains lieux ouverts au public, les enfants, il est urgent de rappeler les principes des Lumières, de les concrétiser, avec la règle d’égalité différentialiste.
Nous sommes dans une « civilisation émotionnelle » a démontré Eva Illouz. Elles, ces émotions, donnent un style à notre mode de vie, elles submergent nos corps et, insidieusement, normalisent nos comportements. La colère, le ressentiment, la victimisation organisent nos vies individuelles et collectives. Il n’est pas de mobilisation politique sans colère. On assiste ainsi à de nombreuses manifestions de victimes, issues de groupes « minoritaires » (femmes, noirs, transgenres…). Désormais, l’État de droit doit protéger non seulement la présomption d’innocence, mais les victimes d’agressions. Les émotions, fort nombreuses, fluidifient nos vies, les rendent « liquides ». Les Lumières propageaient l’espérance comme référence théorique historique, mais aujourd’hui l’espérance est irrationnelle. Elle n’est plus un projet collectif, une projection dans l’avenir, elle est devenue une simple raison de vivre individuelle, émotionnelle, qui prend souvent la forme capitaliste de la compétitivité, camouflée sous des apparences de séduction. Face à cette espérance dévoyée, les Lumières peuvent combattre cette illusion, en opposant à cette fébrilité consumériste, éphémère, des institutions prônant, par exemple, l’égalité d’accès de tous au savoir. Ce sont les processus démocratiques d’un État de droit solide qui combattront le mieux les inégalités sociales et conforteront l’espérance dans le progrès social.
Les Lumières sont une philosophie de la représentation, mais le surréalisme nous a montré qu’il faut aussi ne pas se contenter de vouloir dominer la nature, mais sentir tout ce qui nous affecte, au-delà d’une séparation jugée fictive, entre le sujet et l’objet, au-delà de la distance entre l’individu et ses représentations. Les Lumières de la raison vont éclairer le monde, et rendre plus lucides les acteurs politiques, qui atteindront ainsi la vérité. Bien juger, bien penser est nécessaire et suffisant pour bien agir, mais à condition de juger conformément à la raison. On peut adhérer à cette problématique des Lumières, mais à condition de postuler que la recherche de la vérité est en perpétuel progrès, tel un arbre qui se ramifie. Cette recherche insatiable peut dès lors permettre à la majorité d’imposer à tous son point de vue, afin d’uniformiser la société et d’empêcher de naître les divergences. L’uniformité est alors le prix à payer pour l’unité organisée grâce à une pseudo unanimité. On peut ne pas partager cette vision quasi-totalitaire des Lumières classiques. L’humanité de chaque individu n’est pas une donnée, une propriété d’origine, mais un processus à construire, un devenir à réaliser de façon imprévisible, aléatoire, incertaine, improbable. Ce que les Lumières doivent exiger, c’est que chacun se reconnaisse dans les autres et fasse pour soi ce qu’il veut faire pour tous les autres. Mais pour que l’universalité ne soit pas totalitaire, que l’unanimité ne soit pas dominatrice, il faut admettre les différences, les dissemblances, les singularités. Semblables et différents, tels sont les humains, qui ne doivent rien attendre les uns des autres et tout espérer dans une attitude reconnaissante. On renverra volontiers à la formule de Jean-Paul Sartre : « Un homme, fait de tous les hommes, qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui. ».
La version classique des Lumières, abstraite et normative, s’accommode d’une indifférence issue d’une objectivante représentation. Mais nous ne devons pas, pour autant, renoncer à l’idée d’humanité. S’en tenir à sa micro-société, à son clan, a sa tribu, aux siens, c’est nier les autres, leur refuser la qualité de semblables, d’autres, qui renvoient à nous. Penser en termes d’humanité pour sa propre vie et celle des autres relève d’un travail intellectuel incontournable et d’une pratique théorique permanente.
L’étalage systématique de l’intime que provoque le marché peut être contrecarré par les Lumières, qui organisent la séparation entre le public et le privé, car elles sont fondées sur un contrat social, fictif, certes, mais puissant, qui est censé reposer sur le consentement, même si, pendant longtemps, il a exclu les femmes, qui seraient du côté de la nature et non de la culture. Ce contrat social ne repose pas sur les sentiments, mais sur le pouvoir du savoir. Cette opposition traditionnelle entre sentiment et concept, entre affectif, singulier, personnel et généralisable donc universalisable, doit être dépassée. Dans les Lumières contemporaines, il s’agit de faire l’unité de la pensée et de la vie, d’établir un lien entre les modes de vie et les modes de penser : une pensée sans vie est une pensée morte. La vérité ne sait tout dire, et, sans les expériences communes de la vie, elle est incomplète. La vérité est à la fois théorique, expérimentale et « expérimentable ». Les Lumières ne seront opérationnelles que dans l’unité de la pensée et de la vie, de la théorie et de la pratique. Dès lors, elles ne seront plus la toute puissance du Un, du Tout, du « sans autre », mais la reconnaissance des écarts qui sont à la fois des formes de rupture, de différence et des écarts en forme de lien.
Le renouvellement des Lumières implique le recours à des innovations conceptuelles, qui naissent d’inventeurs marginaux, hors-système, à la fois bricoleurs et savants, poètes et juristes, mais toujours hors État. Ce qui reste vivant dans les Lumières, c’est que, sans le mixage de la philosophie, des arts avec les sciences, il n’est pas de création conceptuelle. L’univers des Lumières doit devenir polyphonique, en alliant esthétique et didactique, sciences sociales et productions industrielles.
En tant que symbolique de la représentation et non de la production (comme le matérialisme historique par exemple), la philosophie des Lumières exige d’être maintenue dans sa continuité, mais avec ses mutations, ses transformations, en relation avec les rapports sociaux. C’est pourquoi les Lumières sont indécidables ; on ne peut les mettre en ordre, les organiser à l’avance, les renfermer dans des textes fussent-ils constitutionnels. Les Lumières sont et seront le fruit des frottements humains, du partage et de la réciprocité. Certes, les Lumières postulent que la démocratie grandit avec le savoir. Mais l’histoire a démenti les effets positifs du scientisme. Elle a contredit l’adage selon lequel le savoir produit de la capacité. En réalité, le savoir peut créer des enjeux de pouvoir et des renoncements à la fraternité. La vigilance est de mise. Par exemple, il y a un lien entre la philosophie des Lumières et l’État de droit, notamment quand il est garant de la justice. Mais sans oublier que la justice fait partie de la superstructure de l’État capitaliste, dont elle reproduit le fondement et consolide les exigences et la domination. Sans oublier non plus que la morale de la liberté est une « morale de l’ambiguïté » (cf Simone de Beauvoir), qui relève de l’action individuelle plus que de principes abstraits et formels. Sans engagement individuel, il n’est pas de morale : celle-ci dépend des incertitudes de la vie. C’est pourquoi il n’est pas de démocratie par la seule justice.
Pour déconsidérer les luttes pour l’égalité et contre les discriminations, voulues par la majorité silencieuse (lutte féministe, antiraciste, anticolonialiste…), l’idéologie dominante, issue du centrisme autoritaire tout autant que de l’extrême-droite, a utilisé volontiers des mots péjoratifs (exemple le wokisme). Les Lumières doivent démontrer ce qu’est aujourd’hui la lutte pour l’égalité, au niveau individuel et collectif, par un brassage, un métissage des droits. Il faut abandonner le modèle implicite et sous-jacent des Droits de l’Homme de l’époque classique : mâle, blanc, occidental, hétérosexuel, producteur, bon père de famille, pratiquant traditionnaliste… L’égalité doit être posée à l’origine, comme un postulat, inconditionnel, et non à l’arrivée. Alors que, pour la liberté, c’est l’inverse ; elle n’est pas postulée existante, mais elle est construite socialement par des procédures juridiques (les libertés publiques et l’État de droit). Dès lors, le principe représentatif doit être repensé comme une simple règle de gouvernement, et non comme principe fondateur de philosophie politique : il doit être respectueux des droits des minorités. Il s’agit, à travers l’idéologue des Lumières, de dissocier savoir et pouvoir, et de reconstruire le principe représentatif qui ne doit pas être le seul à incarner la démocratie, mais se combiner avec le mandat impératif du peuple et les multiples formes de démocratie directe.
Et pour terminer, à méditer, cette pensée de Jean-Toussaint Desanti : « Travailler à préserver cette essentielle indécidabilité, c’est en définitive maintenir ferme le pôle de la créativité et de la mobilité, sources de tous les engagements qui ne se figent pas dans l’inerte. ».
Francine Demichel