L’institution de la dhimma pour les Gens du Livre, c’est-à-dire les juifs et les chrétiens, est une vérité historique qui s’est vérifiée au Maroc lors de la Deuxième Guerre mondiale : il suffit de comparer le sort des juifs de la France de Vichy à celle des juifs du Maroc du Roi Mohamed V. Pour Robert Assaraf, Président du Centre de Recherches des juifs du Maroc, « les juifs du Maroc ont vécu en tant que juifs avec leur identité, avec leur religion, avec leurs coutumes et leurs traditions pendant plus de deux mille ans et il n’y a jamais eu de décision d’extermination contre eux en tant que tels[mfn referencenumber=31] Il rapporte dans son ouvrage, Mohamed V et les Juifs du Maroc à l’époque de Vichy, Paris, Editions Plon, 1997, p. 161, l’anecdote suivante : « les forces du protectorat annoncent au sultan que tous les Juifs porteront une étoile jaune. Le sultan demande combien la France compte en confectionner : _ 200 000, autant que de juifs marocains. _ Vous veillerez, dit le sultan, à en fabriquer une vingtaine de plus… pour moi et ma famille ».[/mfn] ».
La prégnance de l’islam sur les mœurs de la société musulmane est réelle et elle est accentuée, pour ne pas dire exacerbée, dans plusieurs pays et au sein de certains mouvements fondamentalistes qui développent dans le monde entier des thèses radicales dites islamistes. L’islam, c’est, conformément à la traduction du terme arabe, la soumission exclusive à Dieu. La vie du musulman, publique comme privée, est donc rythmée par le respect des normes religieuses. La socialisation de l’enfant, l’éducation et l’enseignement passent inexorablement par l’apprentissage de la religion. Les écoles coraniques (kuttâb) sont des écoles traditionnelles dont le seul programme est la religion. On est donc très éloigné de la conception de l’enseignement selon, notamment, Jules Ferry et la Ligue de l’enseignement. Et dans la laïcité à la française, on sait toute la place qu’occupe cette école laïque. Entre la conception que se font les musulmans de l’école et celle de la France, la distance est importante. De surcroît, cette distance semble aller crescendo et rapidement avec la radicalisation islamiste.
La fin du XXe siècle et les premières années du troisième millénaire ont vu la montée prodigieuse de la radicalisation islamique. Si depuis déjà longtemps, l’Arabie saoudite met officiellement à l’honneur le wahabisme[mfn] Tirant son nom de Muhammad Ibn ‘Abd al-Wahâb (1703-1792), lui-même inspiré par le juriste Ibn Hanbal (780-855) qui a donné son nom au hanbalisme, école juridique sunnite particulièrement réactionnaire, considérant que le Coran et la Sunna sont les seules sources normatives. V. Pascal Menoret, « Le « wahhabisme », arme fatale du néo-orientalisme », Mouvements, n° 36, 2004, p. 54-60. Il arrive ainsi que le terme de wahhabisme soit utilisé pour désigner au moins six phénomènes que la précision ou, à défaut, la prudence méthodologique inviteraient à distinguer : 1. La tradition doctrinale élaborée par les théologiens se réclamant, à un titre ou à un autre, de la réforme de Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhâb ; 2. L’islam officiel professé par l’establishment religieux saoudien ; 3. Les pratiques religieuses des Saoudiens ; 4. L’influence de l’Arabie saoudite dans le monde musulman ; 5. Certaines des opinions religieuses professées par des groupes islamistes ; 6. La référence théologique de comportements jugés, en Europe, déviants (port de la barbe, non-consommation de porc ou d’alcool, ségrégation dans certains équipements publics, etc.) voire illégaux (port du foulard dans les établissements scolaires français).[/mfn], le fondamentalisme musulman, appelé islamisme, se manifeste aujourd’hui de manière de plus en plus spectaculaire et violente. Cette violence est d’ailleurs l’objection qu’opposent ceux qui considèrent que l’islam ne pourra jamais être compatible avec la laïcité, lorsque l’on veut faire un parallèle entre l’intégrisme musulman et l’intégrisme catholique. Il est vrai que depuis la fin des guerres de religion, celui-ci est de moins en moins violent et devient de plus en plus minoritaire en raison de la déchristianisation, laquelle a facilité l’éclosion de l’idée de laïcité en France. Malheureusement, on ne peut pas en dire autant pour l’islam dans la mesure où il n’y a aucun signe de « désislamisation » dans les pays musulmans comme dans ceux où l’islam est minoritaire. Que ce soit en Afghanistan ou en ce qui concerne les attentats massivement meurtriers d’al-Qa’ida[mfn] V. « Al Qa’ida dans le texte », propos de Gilles Kepel recueillis par C. Golliau in Islam, les textes fondamentaux commentés, Paris, Le Point, Tallandier, 2006, p. 110-111.[/mfn] et de Daesh, la violence est en nette augmentation. On peut expliquer cette recrudescence de la ferveur religieuse dans les pays d’islam par des raisons de géopolitique notamment (décolonisation, Palestine, relation nord/sud). Mais comme le dit Georges Corm :
Il n’y a pas de retour du religieux, mais un recours au religieux par des régimes politiques manquant de vision et d’idéal et souvent de légitimité. Ce recours au religieux s’inscrit dans une certaine continuité historique en Occident dans ses relations avec les autres peuples. L’islam n’est ni une nationalité, ni un espace géographique, ni un espace culturel comme peuvent l’être la francophonie ou le Commonwealth britannique. C’est une religion universelle, transnationale, translinguistique, trans-ethnique et transculturelle. C’est d’ailleurs bien le message du Coran lui-même. Il y a quelque chose d’artificiel à vouloir mettre tous les musulmans dans une organisation politique. C’est l’erreur qu’avait fait le catholicisme au Moyen Âge et qu’il a payée très cher. C’est aussi l’erreur que fait le judaïsme en voulant s’autocentrer sur l’État d’Israël qui lui-même est bâti sur une vision violente des rapports avec ses voisins et le refus des droits palestiniens[mfn] La question religieuse au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2006, 214 p.[/mfn] .
Le constat est que la prise en compte de l’islam s’est faite au détriment de la laïcité. Pourtant, comme le fait remarquer Olivier Roy, directeur de recherches au CNRS, même la démarche du ministère de l’Intérieur de création du Conseil français du culte musulman (CFCM), en s’appuyant pourtant sur de grandes organisations fondamentalistes au grand dam des tenants de la laïcité, va « dans un sens compatible avec la laïcité[mfn] « Fondamentalisme et laïcité en miroir », in L’islam en France, Paris, PUF, Hors-Série « Cités », 2004, p. 143-144.[/mfn] ». L’islam et la laïcité peuvent donc et doivent se concilier.
L’opposition islam/laïcité remonte aux origines de l’islam et à l’histoire du monde islamique. Elle est une donnée historique, émanant de la filiation de l’islam avec le judaïsme et le christianisme qui l’ont précédé et inspiré.
Dès l’Antiquité, le judaïsme met en place une théocratie et aujourd’hui encore, l’État d’Israël, n’est pas laïque. Pour autant, en France, la religion juive n’est pas considérée comme incompatible avec la notion de laïcité. Le christianisme, émanation directe du judaïsme, a lui aussi organisé une théocratie[mfn] Marcel Pacaut, La théocratie, Paris, Aubier, 1957, 302 p.[/mfn] qui a commencé au moment de la conversion de l’Empereur romain Constantin, soit environ trois siècles avant le Prophète Mohamed, et qui ne s’est terminée qu’à l’époque moderne, après les épisodes de la lutte du sacerdoce et de l’Empire au Moyen Âge.
Là encore, on n’envisage pas que la religion chrétienne et en particulier le catholicisme, soit incompatible avec la laïcité. Je préciserai que les théocraties islamiques sont également des institutions médiévales, maintenues après le Moyen Âge mais qui se sont affaiblies à l’époque contemporaine.
L’opposition à toute forme de laïcité s’est poursuivie à l’époque contemporaine dans des États archaïques comme certains émirats et le royaume d’Arabie saoudite, ou a été reprise par des États comme l’Afghanistan des Taliban, devenus réactionnaires après la guerre de 1988 et par l’ingérence des Etats-Unis qui a favorisé la formation du gouvernement taliban…
Mais, il faut signaler aussi plusieurs États à population majoritairement musulmane qui ont choisi, au XXe siècle, d’appliquer une forme de laïcité. L’exemple le plus souvent donné est celui de la Turquie de Mustapha Kémal ou, dans une moindre mesure, l’Algérie. On peut encore ajouter que le Liban, aujourd’hui régi par un système confessionnaliste, a inscrit dans sa Constitution de 1926 un objectif qui n’est en fait que l’avènement de la laïcité de l’État et de ses institutions.
L’affirmation de la compatibilité de l’islam et de la laïcité va être la motivation principale de partis politiques arabes contemporains, certes dans une certaine mesure. Mais on peut citer le parti Baath, qui a été au pouvoir dans l’Iraq de Saddam Hussein et qui l’était encore, en Syrie, jusqu’à la chute de Bachar al-Assad. Elle est surtout au programme du Parti syrien national social (PSNS), créé au Liban par Antoun Saadé dans les années 1930[mfn] Florence Jean-Coppolani, « Le Parti Syrien National Social, Illustration de la diversité dans la vie politique des pays arabes », Richesses de la diversité, regards croisés en l’honneur du professeur Jacques Orsoni, Paris, Vuibert, septembre 2006, p. 149-155.[/mfn]. Ce parti, bien que ses membres soient musulmans dans une très forte proportion, a mis la laïcité au cœur de sa doctrine.