Voilà déjà une première trace. La seconde, c’est que les populations touchées par l’histoire coloniale sont considérables dans la société française. Bien sûr, il y a des populations qui viennent de pays comme le Maroc, comme ceux d’Afrique, qui sont naturellement importantes. Mais on le sait tous : les populations les plus nombreuses touchées par l’histoire coloniale et qui vivent à l’intérieur de la société française, ce sont celles qui sont issues directement de l’histoire algérienne. C’est là que la colonisation a produit les populations les plus nombreuses. Un million d’Européens, ceux qu’on appellera plus tard les Pieds-noirs, ont quitté l’Algérie, se sont installés en France ou ailleurs, pas simplement en métropole d’ailleurs. Et c’est naturellement en emportant avec eux un souvenir du monde dans lequel ils vivaient, ce monde qui a disparu. L’Algérie française, naturellement, n’existe plus, et par conséquent elle est vécue comme une blessure, comme une tragédie personnelle, comme une sorte d’abandon. Et donc, on a dans toutes ces populations un souvenir très fort qui s’est transmis d’une génération à l’autre. Mais il y a aussi les soldats français qui ont combattu en Algérie, un million et demi. Au début, vous savez, c’était une opération de maintien de l’ordre. En Algérie, on a fait appel à quelques réservistes, 80 000 au démarrage et on a fini à près de deux millions d’hommes à la fin, huit ans plus tard, avec 400 000 hommes présents en permanence sur le terrain en Algérie. Donc, par conséquent, il y a presque un million et demi d’hommes, et leurs enfants – on est à un million deux maintenant – qui sont touchés par l’histoire de l’Algérie parce qu’ils y ont vécu, y ont travaillé, y ont combattu pendant quelquefois 30 mois. C’est considérable. Et à une époque de leur vie où ils étaient très jeunes, à 20 ans. Vous connaissez peut-être le film de René Vautier, Avoir vingt ans dans les Aurès… Cela veut dire que le souvenir de l’Algérie s’est transmis, y compris aux enfants, aux petits-enfants, un souvenir qui a d’ailleurs quelquefois la forme du silence et que les enfants et petits-enfants se sont chargés d’aller chercher, d’explorer, pour comprendre ce qui s’est passé. À cela, il faut ajouter les descendants de harkis et leurs familles, bien sûr, dont l’histoire tragique était aussi celui d’un abandon. On le sait aujourd’hui, cette histoire a été tue pendant de très nombreuses années en France, mais maintenant il y a beaucoup de travaux, de films, de recherches qui ont été faits autour de cette tragédie des harkis, du massacre de l’été 62. Donc, c’est là aussi une trace douloureuse qui est restée dans la mémoire française. Signalons aussi bien sûr, la présence des immigrés algériens en France. Ils étaient 200 000 en 1954 et près de 400 000 en 1962. Donc, l’immigration algérienne a été multipliée par deux pendant la guerre d’Algérie, ce qui est très important.  Parce que pendant la guerre d’Algérie, il y a eu un énorme déplacement des populations paysannes. Près de deux millions de paysans algériens ont été déplacés. C’est un chiffre qui avait été donné à l’époque, en 1959, par un jeune énarque qui avait fait une grande enquête sur le terrain, qui s’appelait Michel Rocard et qui avait fait scandale à l’époque pour avoir livré au grand public ce chiffre énorme de deux millions de paysans algériens déplacés par l’armée pendant la guerre d’Algérie. Cela a provoqué bien sûr un accroissement de fuites, de départs, d’émigration des Algériens vers la France. Donc, si on additionne ces quatre grands groupes uniquement – il y en a d’autres –, cela fait des millions de personnes qui vivent, portent en eux le souvenir de cette période, de cette histoire, à quoi il faut ajouter bien sûr ceux qui viennent du Maroc, ceux qui viennent de Tunisie, d’Afrique, etc.

Bref, en conclusion, je dirais que la question coloniale a été très longtemps une question qui semblait dépassée. Pourquoi ? Parce que dans la France des années soixante, soixante-dix, l’impression dominante était celle de la consommation, de la modernité, de la toute-puissance par l’accroissement indéfinie de la technologie. II n’y avait pas le sentiment que cette question pouvait ressurgir. Elle apparaissait comme une question ancienne, archaïque, dépassée. Or, cette question est revenue, notamment dans les années soixante-dix, quatre-vingt et surtout les années deux mille. Elle est revenue parce qu’elle renvoyait à tout un système de fonctionnement de la société française, à la fois dans son caractère jacobin, dans le problème de l’égalité politique à l’égard des minorités. Il existe aussi le problème du racisme à l’intérieur de la société française et ailleurs, pas simplement en France.

Par conséquent, il y a eu un retour, comme je le disais en introduction, très lié à la question de la redéfinition du nationalisme français. Et cette question de la redéfinition du national est une question qui traverse tous les grands pays européens, qui ne traverse pas simplement les grands pays européens, mais aussi énormément de territoires, énormément de pays qui, à leur tour, ont besoin de savoir d’où ils viennent et où ils vont. C’est pour cela que la question coloniale sert de marqueur essentiel, un des marqueurs, pas le seul, mais un des grands marqueurs essentiels à cette redéfinition.

Voilà, je vous remercie.

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