Résumé : Die Aufklärung ou que veut dire un philosophe quand il emploie le terme de « Lumières » ?

Die Aufklärung est considéré par tout philosophe comme concept intraduisible, mais Les Lumières, comme événement anthropologique, fictionnel mais nécessaire quand le moment est advenu, reste un principe conceptuel sur lequel nous devons aujourd’hui tenir à tout prix, parce qu’il marque la possibilité, au prix de modifications de ce que nous sommes et serons, de notre seul « devenir-adulte » possible, qui ne pourra se faire que sous l’égide d’un entendement libre et critique.

Mots Clés
Aufklärung
-Entendement
-Evénement anthropologique
-Principe de modification
– Devenir adulte

Abstract :Die Aufklärung or what does a philosopher mean when he uses the term « Enlightenment »?

Die Aufklärung is considered by every philosopher as an untranslatable concept, but the Enlightenment, as an anthropological event, fictional but necessary when the moment came, remains a conceptual principle on which we must today hold at all costs, because it marks the possibility, at the cost of modifications of what we are and will be, of our only possible « becoming-adult », which can only take place under the aegis of a free and critical understanding.

Keywords
Aufklärung
-Understanding
-Anthropological event
-Principle of modification
-“Becoming adult”

« Toute notre félicité et notre misère dépendent de la seule qualité de l’objet auquel nous sommes attachés par amour. » Baruch Spinoza, traité de la réforme de l’entendement

Gilles Deleuze a écrit, dans « Qu’est-ce que la philosophie » (co-écrit avec Félix Guattari) qu’un philosophe est un créateur de concepts : « La philosophie est une discipline qui consiste à créer ou à inventer des concepts. Et les concepts, ça n’existe pas tout fait… Les concepts, il faut les fabriquer. » (Gilles Deleuze, Conférence à la FEMIS, 1987 : Qu’est-ce que l’acte de création).

Alors, quand on tente de parler des Lumières, utilise-t-on un concept ? Fait-on de la philosophie ? Non. Nous soutiendrons que non… sauf à revenir au concept originel, celui pensé en allemand de Die Aufklärung, mais qui ne peut être considéré comme « concept philosophique » que dans cette langue (tout comme « logos », par exemple, mais qui est passé non-traduit du grec dans le vocable des sciences humaines).

Die Aufklärung – inventé par Emmanuel Kant, dans Was ist Aufklärung[1] , puis développé en ses effets dans la Critique de la raison pure (qui donne une réelle définition à cette rationalité, à ce qu’est la raison) – est communément – et par tous les traducteurs -, traduit par « les Lumières ». Mais ce mot est en fait de l’ordre des intraduisibles. Un « intraduisible » en philosophie est un concept qui ne peut être rendu d’un mot par un mot dans une autre langue, dont l’entendement de ce qu’il signifie réellement exige une périphrase.

C’est justement le cas de Die Aufklärung , qui, sous l’appellation de « Lumières », va alors désigner la mise en commun de facteurs divers. Die Aufklärung peut ainsi être entendu, par un entendement en français, par « éclaircie à soi » éveil ou réveil pour soi » : une forme de « devenir adulte », de se rendre au réel conatus humain qui est de devenir naturaliter maiorennes (Emmanuel Kant, Was ist Aufklärung) – soit, naturellement majeurs, donc adultes, soumis à la raison, à son entendement propre, plus qu’aux ouï-dire et directions d’autrui.

On pourra entendre ainsi par « lumières » une forme d’accès à la lumière intérieure, celle de la raison, de la raison juste. C’est bien l’« avènement du rationalisme moderne », pour citer Pascal David, qui est là, en jeu.

« Conjuguée avec l’avènement du rationalisme moderne, la détermination de la raison comme lumen natura va amener à la caractérisation du XVIIIe siècle comme «siècle des Lumières» … mais en allemand, Aufklärung, issu de l’adjectif klar, du lat. clarus fr. clair)/ L’expression es klart auf (aufklaren, sans alternance vocalique) se dit d’abord du temps qui s’éclaircit, du ciel qui se dégage, par un emprunt de l’allemand au vocabulaire des marins néerlandais… D’où le verbe transitif aufklären, au sens du français éclairer (l’Aufklärer n’est pas seulement l’esprit éclairé ou le philosophe des Lumières, mais l’éclaireur au sens militaire de la reconnaissance), et la formation au XVIIIème siècle du terme Aufklärung comme concept philosophique… »[2]

Parler de Lumières ou de « Siècle des lumières », ce n’est pas évoquer un concept, mais une situation anthropologique, situation issue d’un concept efficient, l’ Aufklärung, mais efficient en un temps et une situation donnée : celle où la théologie envahissait toute rationalité possible, où il y avait nécessité philosophique à modifier cette situation anthropologique, par l’utilisation supérieure – comme Spinoza parle d’utilitarisme supérieur- , d’un intraduisible pour bouleverser essentiellement une telle situation, pour passer à un autre temps.

Telle fut l’efficience, les effets réels de l’ Aufklärung : Intimer une forme de réveil de la raison redevenue pure – « Je n’entends point par là une critique des livres et des systèmes, mais celle du pouvoir de la raison en général vis-à-vis de toutes les connaissances auxquelles elle peut aspirer indépendamment de toute expérience ; par conséquent, j’entends par Critique de la Raison pure le fait de se prononcer quant à la possibilité ou l’impossibilité d’une métaphysique en général, ainsi que de déterminer tant ses sources que son étendue et de ses limites, et tout cela à partir de principes… » (Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, Préface de la première édition, 1781) – , soit contraindre, par l’usage étendu du concept fondateur de toute rationalité réelle, à reprendre la vraie place du « Je », à pouvoir enfin dire « Je suis » ou « Je pense » sans le jugement permanent d’un dieu théologique – donc métaphysiquement tout puissant avant l’advenue du bouleversement kantien.

Les Lumières furent une nécessité fictionnelle pour dresser, pour construire un nouveau monde sur de nouveaux fondements, pour changer la Raison de direction propre, de contenu propre, et faire que notre Monde change d’ère, de situation anthropologique, voire anthropomorphique : Ce n’est plus la volonté d’un Dieu, quel qu’il fût, qui décide de ce « Je » que je suis – du moins du point de vue de l’entendement. Et il y eut nécessité absolue, car, en ces temps, un monde nouveau s’exigeait.

Parler de Lumières, est-ce donc évoquer aujourd’hui encore une fiction valide ? Oui, certes oui, mais uniquement et radicalement au sens fictionnel, donc dans la stricte mesure où l’origine de ce mouvement est dans l’intraduisible, et que sa finalité est performative : fonder toute libération en Raison et non en théologie intégrale.

Alors oui, le terme de « Lumières » est « galvaudé », au sens de ce qui serait un concept incomplet, usuellement usité et facile de prendre pour tel. Galvaudé, certes, mais non injustement employé, car il désigne une attitude, une volonté, une décision de soi : celle de sortir de toute tutelle, d’acquérir une forme de libération rationnelle.

« Les “Lumières” se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute lorsqu’elle résulte non pas d’une insuffisance de l’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières »[3] (Paru en 1784 dans la Berlinische Monatsschrift )

De quoi parle-t-on ? D’un événement. D’un événement philosophique et anthropologique. Et d’un évènement dont l’effet est « intraduisible », à savoir dont l’effet ne peut se dire en un seul mot. Et cet événement a eu lieu afin de rendre à l’homme – non pas à la femme, mais nous en reparlerons- une capacité propre à accéder par ses propres moyens, par son propre entendement, dont l’effet fut ainsi de « devenir lui-même », de suivre la « devise des Lumières » et devenir adulte.

Cet événement fut bien essentiel dans la rupture marquée avec une raison théologique, une rationalité par essence soumise à une puissance au-delà de tout savoir possible.

Mais il fallait pour cela une rupture radicalement philosophique, un événement philosophique fondé sur un concept tel que l’Aufklärung, concept ouvert par son « in-traduisibilité » même, à la capacité fictionnelle efficiente : l’homme peut se séparer du concept, comme par un souffle soudain, une forme d’échappée, s’en détacher seul, s’en décrocher pour bâtir un monde autre. Tout concept intraduisible, ou partiellement traduit, ou encore même inséré en d’autres langues, est peut-être ce type de concept ouvert.

Si Die Aufklärung ne s’entend réellement qu’en allemand, il se ressent en toutes langues par ses effets : et ses effets sont ceux du principe même qu’il porte en lui : celui de la modification. Il porte en lui ce principe même de « concept-modifiant », de ceux qui changent, qui peuvent changer, la perception de soi dans le monde.

Mais il doit s’entendre alors dans toute sa complexité, dans son impossibilité d’être réduit à une seule et unique traduction. Est-ce à dire que parler de « Lumières » ou de « Siècle des Lumières » est une aberration ? Certes, non. Mais ce n’est jamais qu’une approche, non pas une conception totale, mais un éclairage précis sur une question cruciale, pour nous, ici, à traiter : celle du renouveau de la perception rationnelle, celle du fait de penser à une autre forme d’éveil depuis la modification d’une situation chronologiquement datée.

« Enfin phôs [ϕώὖ], le même mot que “lumière” à l’accent près… désigne aussi, c’est le terme courant chez Homère, l’homme, le héros, le mortel…. L’homme grec, c’est celui qui voit, en tant que mortel, la lumière (celle du jour de sa naissance, du retour, de la mort), ce qui apparaît dans la lumière, les phénomènes, et qui les éclaire en les disant. »[4].

Précisons-le clairement en ce jour : ce concept d’Aufklärung -et lui seul sans doute- porte en lui le principe de modification. C’est dire qu’il est exceptionnel, incomparable et exceptionnel par son ouverture : il est le seul à ouvrir sur la possibilité – qui est, nous le soutiendrons ici, en train de se tramer en ces jours -, d’une incohérence du monde où le « devenir adulte » essentiel devra alors possiblement se produire. Ce courage de l’éveil à soi ne pourra se produire que sous une forme de modification et de soi et du monde autour de soi,

C’est cette modification qui signe donc ainsi l’événement qui advient au sujet. La question est de savoir dans quelle mesure cette modification ouvre le monde à l’incohérence possible.

Il faut donc définir les limites de la cohérence, des incohérences possibles, donc de la diversité de cette « éclaircie » et de cet « éveil », pour donner à cet Aufklärung quelques occasions manifestes : aujourd’hui, c’est l’incohérence qui, souvent, préside à cet éveil. Et l’état réel de la complexité de notre « être éveillé » est parfois lui-même incohérent, tout en restant – « aristotéliquement » parlant – dans les règles du principe de non-contradiction, soit de l’affirmation – telle que la deuxième loi de la logique classique – qu’il est « impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps et sous le même rapport à un même sujet »[5].

Ce principe demeure en changeant de sens, en intégrant ainsi la possibilité de modifications aux « devenir-sujet » à venir.  Toute rationalité porte en elle une cohérence inversée – telle que l’évoque Kant dans l’identité de la « perception de la chose » et la connaissance de son existence : « Dans le simple concept d’une chose, on ne saurait trouver absolument aucun caractère de son existence » [6],.. Donc peut-être porte-t-elle aujourd’hui aussi un ensemble possiblement incohérent, incohérent avec ce que nous savions, ce que nous croyions savoir, puisque la raison perceptive est vouée à s’étendre en son domaine propre, domaine toujours impersonnel, a-psychologique.

Alors pouvons-nous toujours parler des « Lumières » ? Non, sans doute plus de cette manière. Mais nous devons traiter toute l’invention de la rationalité qui en découle selon une cohérence nouvelle, celle de l’explosion. Nous sommes aujourd’hui dans un monde devenu explosif, à savoir dans un monde qui ne peut se penser qu’en tenant compte de la possibilité toujours présente du mode de l’explosion : l’explosion est un principe de la logique classique, posant qu’«un ensemble incohérent implique n’importe quelle proposition », ensemble qui peut logiquement cohabiter avec des ensembles cohérents.

La question est : dans quel monde – ou quel « ensemble », pour employer des termes logiques -voulons- nous vivre … ou pouvons-nous encore vivre ? Alors le fait que notre monde soit devenu explosif n’est certes pas contradictoire avec le sacro-saint principe de non-contradiction ; l’incohérence en elle-même n’est pas contradictoire, ne supposant pas l’unicité de chaque proposition. Il suppose seulement que le monde puisse parfois être cohérent, pour que la vérité parfois existe.

Si nous avons changé de monde pour un monde où l’explosion est de l’ordre du possible dans une situation incohérente, alors devient-on jamais intégralement « adulte », le « devenir adulte », devenu événement par l’avènement anthropologique des Lumières, étant aujourd’hui devenu événement aléatoire, comme un miracle produit par la rencontre d’une situation exceptionnelle et d’une volonté réelle ?

Mais alors, qu’en est-il en 2025 ? Aujourd’hui, peut-on encore seulement y croire ? Pouvons-nous encore croire à ces « Lumières » qui s’étendent derrière un concept éminemment daté, « Lumières » présidant à un événement nécessaire, indispensable, bien sûr mais anthropologiquement chronologique … S’agit-il là alors d’un « évènement » dont les effets sont encore à venir, ou ceux-là sont-ils déjà tous advenus ?

Or – nous le soutiendrons ici – nous avons changé de monde, nous vivons dans un monde explosé, un monde qui est peut-être – mais là nous ne formulerons aucune certitude – totalement et définitivement explosé, donc absolument et totalement incohérent, où toute situation, tout « ensemble » est de l’ordre de l’incohérence première.

Comment croire encore aux « Lumières », à l’éveil à la Raison en ce monde ?  Pour citer celui qui a travaillé sur l’incohérence du siècle où nous sommes : « Qu’est-ce que le surhomme ? Tout simplement l’homme sans Dieu, l’homme tel que pensable hors de tout rapport au divin. Le surhomme décide l’indécidabilité, fracturant ainsi le prédicat humaniste… Le problème est que le surhomme n’est pas encore là, il doit seulement venir… » (Alain Badiou, Le siècle).

La raison kantienne, s’était limitée, au XVIIIème siècle, et à juste titre, à s’épurer d’une théologie imprégnant toute la métaphysique. Aujourd’hui, notre rapport à la Raison vacille, en ce que nous croyons – parce qu’il y a eu le « Siècle des Lumières » – pouvoir éviter ce passage pourtant nécessaire par l’épreuve de l’entendement, du retour sur soi. Alors, la rationalité s’absente, ou nous met en risque de cet absentement.  Il y a là nécessité d’évaluer, de penser, au point où nous en sommes, aujourd’hui, comme en parlait lui-même Emmanuel Kant, cette « sortie de l’état de minorité », cet éveil sans doute encore à venir dans notre devenir méditerranéen, mais pas seulement ; dans tout devenir toujours à venir.

Ainsi, ce sera l’idée des Lumières, idée comme évanescente qui va alors se substituer au parti des Lumières, à ce « Siècle » constant et figé. Et y croire, croire encore en cette idée, en ce moment charnière relève d’un pari, le pari de rebattre ce concept élargi dans son « intraduisibilité », de le réexprimer, puisque l’on ne peut plus parler de « Lumières » mais de « Je » lumineux, pour qualifier ce processus de transformation de l’homme en ce siècle. Qu’en faire aujourd’hui ? Réapprendre à dire « Je » avec les armes que l’on nous a données depuis ce temps, qui fut temps de libération -même si ce ne fut pas le cas pour tous. Croire encore aux « Lumières », c’est croire que peut se reproduire un événement comparable lors d’une situation incomparable.

Qu’est-ce que dire « Je » aujourd’hui, retrouver cette devise de l’Aufklärung ? C’est sans doute, en ce monde de plus en plus normé, de plus en plus impersonnel – et nous le rappelons, toute Raison absolue est absolument impersonnelle – parvenir à trouver un mode subjectif radicalement singulier.

Et l’on en revient à exercer purement sa raison, en en posant les limites et les failles, en sachant qu’il est possible – quand advient pour nous un ensemble incohérent- que nous ne puissions dire ce « Je » qu’au travers de ces failles, que ce ne soit qu’au travers d’elles que ce monde subjectif singulier puisse être, et ce singulier-là.

C’est la pureté de la raison qui permet qu’adviennent les modifications nécessaires et externes à cette raison même.

Mais pourquoi alors cette libération du Siècle des Lumières ne concernait-elle pas (si ce n’est à quelques exceptions près, mais de « femelles » toujours soumises au désir des hommes – sauf à se masquer elles-mêmes en hommes), les femmes ? Parce que, peut-être, on peut avancer que la capacité rationnelle en jeu était alors encore sexuée, que la libération de la théologie ne pouvait s’affranchir, encore, radicalement, d’une certaine nature humaine essentialiste, vouée à la séparation sexuelle : « À l’origine de la pensée occidentale, deux grands courants philosophiques coexistent. Le premier obéit à la loi du vertical qui veut que les femmes soient inférieures aux hommes sur l’échelle des êtres : c’est la position platonicienne. La position aristotélicienne renvoie la femme à la matière quand c’est l’homme qui donne la forme. On est là davantage sur une ligne horizontale d’altérité. Les conséquences ne sont pas tout à fait les mêmes si l’on traite les femmes comme une catégorie inférieure, comme les esclaves et pourquoi pas comme les bêtes, ou bien si on les traite comme autres, c’est-à-dire dans un discours d’éventuelle complémentarité. Mais, comme l’altérité aristotélicienne entraîne elle aussi une infériorité, les deux images, du vertical et de l’horizontal, se rejoignent. »  (Geneviève Fraisse, entretien in Sciences Humaines).

Il faut sans doute réellement séparer l’essence de l’existence, distinguer la sexuation du sexe naturel, pour accorder une capacité rationnelle à celles auxquelles la nature la refusait, sans remettre en question ces philosophies fondées – à raison chronologiquement – sur une certaine forme naturelle de l’être.

Alors, en ces temps obscurs, ces temps où « le vieux monde se meurt, (où) le nouveau est lent à apparaître, et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres… »[7] , reste-t-il une faille de lumières inconnues pour affirmer que « Je » suis, que « Je » reste, si les monstres doivent surgir hors de toute rationalité ? Les Dieux en leur mystère restent-ils encore, quelque part, dans notre processus de subjectivation ? Quand est apparu l’Aufklärung, Dieu était, là et loin, comme « le ciel étoilé au-dessus de ma tête »[8]  mais l’homme n’en avait tout d’un coup plus besoin pour être, pour être en vérité, pour changer anthropologiquement.

Mais aujourd’hui, notre immersion dans un monde potentiellement explosif ne fait-il pas vaciller l’immobilité de ce ciel ? Ne devons-nous pas envisager autrement, tout en préservant cette rationalité moderne issue de l’Aufklärung, notre capacité nouvelle à parvenir à dire ce « Je » ?

Nous le supposerons ici, puisque redevenir adulte en 2025, c’est accepter de ne pas entièrement redevenir adulte. C’est non seulement accepter les limites de la Raison pure telle que l’a définie Emmanuel Kant – « il faut que quelque chose y soit connu a priori, de telle sorte que la connaissance rationnelle peut se rapporter de deux manières à son objet : elle peut soit simplement (B X) déterminer cet objet et son concept (objet qui doit alors être donné par ailleurs), soit, en outre, rendre effectif cet objet… » (Critique de la Raison Pure, Préface de la seconde édition 1787) -, mais c’est aussi aujourd’hui accepter, au-delà même de cette pureté, les limites du rationnel de la Raison humaine : c’est de n’être pas qu’adulte, c’est laisser parfois une lumière autre arriver, une lumière que l’on ne sait pas. Ce sont nos enfants qui sauront si ce devenir est possible, qui le feront ou non.

Et reste alors en suspens la question d’une autre dimension, de la dimension proprement tragique du monde : celle-là même que nous ne pouvons ni contrôler, ni penser, ni même juger tel que la « faculté de juger » nous y invite, dans le respect d’un sacré dont nous savons – même si nous ne savons que cela- les limites des effets sur nous, sur nos corps.

Le tragique, au contraire, est l’indécidable, l’incohérent même, l’incompréhensible, potentiellement capable de bouleverser toute sensation, toute maîtrise de notre propre corps – l’exemple esthétique en étant le Syndrome de Stendhal, cette défaillance, cette impuissance du corps devant l’incompréhensible, l’ineffable de la Beauté.

« Pour tragique que soit l’exposition de Prométhée, elle nous propose de penser que l’investissement de nouveaux objets, la fin de l’adolescence en quelque sorte, peut dépendre d’une rencontre où la souffrance se partage : Zeus, qui se sent menacé, ou Héraclès qui propose une transaction, mais pas seulement : la levée de l’exposition contre l’obligation de porter l’anneau fait du fer de ses chaînes dans lequel est serti un morceau de la roche à laquelle il était fixé, témoigne aussi du fait que cette transaction laisse des traces jusque dans le corps. Ce qui marquerait la fin de l’adolescence serait dans l’acceptation des stigmates d’une épreuve qui affecte le corps. Le corps arbore les signes de ce qui lui a résisté – le fer et la roche – et qui l’a fait souffrir : il n’est plus tout puissant. Ce me semble une assez fidèle image de l’intégration du principe de réalité. »[9]

Les Dieux restent comme ces traces qui marquent alors ces corps en « devenir sujet », ces corps qui portent les marques de leur devenir nécessaire, C’est ainsi que le tragique, et le divin qui s’y rattache, ne demeurent que dans le questionnement, celui là-même qu’ils impliquent, dans leur inconnaissable, toute marque divine demeurant irrationnelle, à savoir au-delà de la capacité d’entendement de la raison qui peut connaitre.

Peut-on vraiment se débarrasser des Dieux – ou du divin, quel qu’il soit – sur cette Terre ?  Quelqu’un a écrit, un jour que dans la Tragédie, les Dieux étaient sur scène, dans la comédie dans la salle, et qu’ils étaient absents sous une condition absurde : ne pas accepter d’expulser tout sentiment du divin du temps limité où nous restons sur terre, c’est-peut-être refuser de sombrer dans une destinée absurde.

 C ’est accepter la complète réalité de cet Aufklärung, que nous avons étendu à ce terme de « Lumières » : Nous ne sommes – pour nous libérer de nos chaînes et devenir des hommes – que cette Raison pure, cet entendement simple… Tout le reste nous est inconnaissable, mais indispensable pour nous maintenir, une fois devenus adultes, en beauté, en vertu et en sagesse.

« Notre âme, en tant qu’elle perçoit les choses d’une façon vraie, est une partie de l’intelligence infinie de Dieu. » Baruch Spinoza, Ethique, livre V

[1] IMMANUEL KANT Was ist Aufklärung - Qu’est-ce que « Les Lumières », Berlinische Monatsschrift, Dezember-Heft,1784, S. 481-494.

[1] IMMANUEL KANT Was ist Aufklärung - Qu’est-ce que « Les Lumières », Berlinische Monatsschrift, Dezember-Heft,1784, S. 481-494.

[2] Pascal David, « Lumières », dans B. Cassin (dir.), Vocabulaire européen des philosophies : dictionnaire des intraduisibles, Paris, Le Seuil/Le Robert, 2004, p. 744.

[2] Pascal David, « Lumières », dans B. Cassin (dir.), Vocabulaire européen des philosophies : dictionnaire des intraduisibles, Paris, Le Seuil/Le Robert, 2004, p. 744.

[3] IMMANUEL KANT, Was ist Aufklärung?, op. cit. « AUFKLÄRUNG ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbstver schuldeten Unmündigkeit. Unmündigkeit ist das Unvermögen, sich seines Verstandes ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Selbst verschuldet ist diese Unmündigkeit, wenn die Ursache derselben nicht am Mangel des Verstandes, sondern der Entschließung und des Mutes liegt, sich seiner ohne Leitung eines andern zu bedienen. Sa pere aude! Habe Mut, dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung. »

[3] IMMANUEL KANT, Was ist Aufklärung?, op. cit. « AUFKLÄRUNG ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbstver schuldeten Unmündigkeit. Unmündigkeit ist das Unvermögen, sich seines Verstandes ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Selbst verschuldet ist diese Unmündigkeit, wenn die Ursache derselben nicht am Mangel des Verstandes, sondern der Entschließung und des Mutes liegt, sich seiner ohne Leitung eines andern zu bedienen. Sa pere aude! Habe Mut, dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung. »

[4] Barbara Cassin, « "Phôs", "phainô", "phêmi" (lumière, [se] montrer, parler) : une Grèce ultra phénoménologique », dans « Lumières », Vocabulaire européen des philosophies, op. cit., p. 743.

[4] J. Balcou, S. Barthélémy et P. Cariou (dir.), Élie Fréron, critique d’art et polémiste, Presses Universitaires de Rennes, 2011 ; à noter qu’on doit aussi spécifiquement à Jean Balcou, Fréron contre les philosophes, Genève, Droz, 1975.

[5] Aristote, Métaphysique, livre Gamma, chap. 3, 1005 b 19-20.

[5] Aristote, Métaphysique, livre Gamma, chap. 3, 1005 b 19-20.

[6] Emmanuel Kant, Critique de la raison pure.

[6] Emmanuel Kant, Critique de la raison pure.

[7] Antonio Gramsci, lettres de prison.

[7] Antonio Gramsci, lettres de prison.

[8] Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger.

[8] Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger.

[9] Prométhée ou le devenir adulte, Anne Biraux, Revue Française de Psychanalyse, 2013.

[9] Prométhée ou le devenir adulte, Anne Biraux, Revue Française de Psychanalyse, 2013.

[1] IMMANUEL KANT Was ist Aufklärung – Qu’est-ce que « Les Lumières », Berlinische Monatsschrift, Dezember-Heft,1784, S. 481-494.

[2] Pascal David, « Lumières », dans B. Cassin (dir.), Vocabulaire européen des philosophies : dictionnaire des intraduisibles, Paris, Le Seuil/Le Robert, 2004, p. 744.

[3] IMMANUEL KANT, Was ist Aufklärung?, op. cit. « AUFKLÄRUNG ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbstver schuldeten Unmündigkeit. Unmündigkeit ist das Unvermögen, sich seines Verstandes ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Selbst verschuldet ist diese Unmündigkeit, wenn die Ursache derselben nicht am Mangel des Verstandes, sondern der Entschließung und des Mutes liegt, sich seiner ohne Leitung eines andern zu bedienen. Sa pere aude! Habe Mut, dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung. »

[4] Barbara Cassin, « « Phôs », « phainô », « phêmi » (lumière, [se] montrer, parler) : une Grèce ultra phénoménologique », dans « Lumières », Vocabulaire européen des philosophies, op. cit., p. 743.

[5] Aristote, Métaphysique, livre Gamma, chap. 3, 1005 b 19-20.

[6] Emmanuel Kant, Critique de la raison pure.

[7] Antonio Gramsci, lettres de prison.

[8] Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger.

[9] Prométhée ou le devenir adulte, Anne Biraux, Revue Française de Psychanalyse, 2013.