Que faire de l’héritage des Lumières ?

Jean-Guy Talamoni

« Il faut d’abord savoir se mentir à soi-même, si on veut arriver à convaincre les autres et à créer quelque chose de valable. Ce qu’on appelait de mon temps l’Europe des Lumières, la civilisation, c’est une très jolie histoire que les hommes, et surtout les Français, se racontaient sur eux-mêmes. Il y a dans chaque être civilisé une part qui est faite de beaux mensonges, et si on la détruit, ce qui reste, c’est la bête. »[1]

Ces lignes sont extraites d’Europa, roman de Romain Gary qui avait en son temps décontenancé ses lecteurs les plus fidèles. Il dénonçait l’écart existant entre l’idée que l’on se faisait de l’Europe et sa réalité, entre l’Europe mythifiée, celle des Lumières, de l’art et de la culture, et sa réalité moins glorieuse notamment révélée par les drames du XXe siècle. En somme, la distance existant entre esthétique et éthique. Pourtant son point de vue s’avérait plus complexe puisqu’il considérait aussi le mythe européen des Lumières comme une ressource pour changer la réalité, pour réconcilier esthétique et éthique. D’où l’utilité de ces « beaux mensonges »…

Plusieurs décennies après Europa, l’héritage des Lumières est objet de controverses, voire de polémiques. Outre le courant réactionnaire – que l’on désigne souvent par le terme « anti-Lumières »[2] – qui est toujours représenté dans le paysage politique et qui connaît même ces dernières années un regain de vitalité, on voit se développer une critique post-coloniale de l’universalisme des Lumières. Prises en étau entre leurs vieux adversaires de droite et ceux, plus récents, venus de la gauche, les Lumières méritent une attention redoublée. Il est sans doute utile de reprendre à nouveau frais un certain nombre d’études et de réflexions.

Les travaux effectués dans le cadre de la revue Lumi ont déjà permis de se pencher sur certains aspects de la question, notamment à l’occasion du colloque qui s’est tenu à Corti, en septembre 2022, sur le thème « La colonisation, fille illégitime des Lumières ? »[3]. Il est clair que la colonisation française a largement été engagée au nom des Lumières qu’il s’agissait d’apporter à des peuples dont le mode de vie était présenté comme brutal et arriéré[4]. La pratique, on le sait, n’a pas été à la hauteur de la noblesse du but affiché, au point que ce dernier s’est souvent révélé être un prétexte dissimulant l’objectif réel, lequel relevait de la prédation pure et simple. Mais d’un autre côté, il faut observer que les colonisés se sont également réclamés des Lumières pour justifier leur combat libérateur[5]. Doit-on alors considérer que les Lumières portaient en elles à la fois les germes de leurs dérives et les moyens de contrer ces dernières, le poison et l’antidote, en somme ?

S’agissant des notions de « république » et de « démocratie », les écrits et démarches politiques des Lumières continuent à alimenter nos débats actuels, comme l’ont montré les communications prononcées lors de notre colloque d’octobre 2023 intitulé « République et républicanismes ». De même la question éducative, traitée en mai 2024, a montré l’influence des Lumières sur les controverses actuelles. Naturellement, le colloque d’octobre 2024 sur le thème « religions et laïcités » a pu montrer comment les Lumières italiennes et les Lumières françaises, fort différentes, avaient généré dans ces deux pays des rapports à la religion dont les spécificités respectives ont traversé les siècles sans prendre une ride.

Aussi, la question qui se pose à nous de façon plus générale est celle de l’héritage des Lumières et de son utilité pour demain. L’historien Antoine Lilti propose une vision ouverte, à l’opposé de celle qui présenterait les Lumières comme un bloc doctrinal ou mythologique homogène : « les Lumières ne sont ni une doctrine cohérente ni un mythe fallacieux »[6], nous dit-il. Préconisant de « pluraliser les Lumières », thème de sa leçon inaugurale au Collège de France[7], il affirme que « les Lumières sont avant tout une scène de débats, de controverses, de désaccords, certes autour d’un certain nombre de points communs, mais avec une grande pluralité et diversité de positions », soulignant en outre la nécessité de « penser en même temps les Lumières comme moment historique ancré dans le xviiie siècle et l’actualité des Lumières comme héritage intellectuel »[8]. Cette vision nous paraît largement concordante avec les nombreux débats qui ont alimenté les colloques de Lumi depuis trois ans. Il restait à poser une question, tout à fait conforme à l’esprit prévalant au sein de notre chaire Unesco « Devenirs en Méditerranée » : que faire de cet héritage ?

Aussi, le colloque organisé en octobre dernier à Corte et que nous avons eu l’honneur de coordonner avec Sébastien Quenot, était-il résolument tourné vers l’avenir. Nous en présentons les actes dans la présente livraison de Lumi.

[1] Romain Gary, Europa, Gallimard, 1972-1999, p. 274.

[1] Romain Gary, Europa, Gallimard, 1972-1999, p. 274.

[2] Voir notamment Zeev Sternhell, Les Anti-Lumières, une tradition du xviiie siècle à la guerre froide, Paris, Gallimard, 2010.

[2] Voir notamment Zeev Sternhell, Les Anti-Lumières, une tradition du xviiie siècle à la guerre froide, Paris, Gallimard, 2010.

[3] Voir Lumi N° 2, juillet 2023, https://m3c.universita.corsica/lumi

[3] Voir Lumi N° 2, juillet 2023, https://m3c.universita.corsica/lumi

[4] Voir par exemple l’article d’Abdramane Traoré, « Coloniser le Soudan occidental au nom de la liberté, de l’égalité et de la justice »

[4] Voir par exemple l’article d’Abdramane Traoré, « Coloniser le Soudan occidental au nom de la liberté, de l’égalité et de la justice », La colonisation, fille illégitime des Lumières ?, Lumi N° 2, juillet 2023, https://m3c.universita.corsica/lumi

[5] Pascale Pellerin, « Les Lumières : un enjeu idéologique pendant la guerre d’Algérie », Franck Salaün, Jean-Pierre Schandeler, Enquête sur la construction des Lumières, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, 2018, 978-2-84559-129-5. ffhal-02050047f

[5] Pascale Pellerin, « Les Lumières : un enjeu idéologique pendant la guerre d’Algérie », Franck Salaün, Jean-Pierre Schandeler, Enquête sur la construction des Lumières, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, 2018, 978-2-84559-129-5. ffhal-02050047f

[6] Antoine Lilti, L’héritage des Lumières

[6] Antoine Lilti, L’héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, Coédition Ehess/Gallimard/Seuil, 2019, p. 19.

[7] Fayard/Collège de France, 2023.

[7] Fayard/Collège de France, 2023.

[8] « L’héritage des Lumières », Entretien avec Antoine Lilti, Lumières, 2020/1 (N° 35), pages 149 à 158.

[8] « L’héritage des Lumières », Entretien avec Antoine Lilti, Lumières, 2020/1 (N° 35), pages 149 à 158.

[1] Romain Gary, Europa, Gallimard, 1972-1999, p. 274.

[2] Voir notamment Zeev Sternhell, Les Anti-Lumières, une tradition du xviiie siècle à la guerre froide, Paris, Gallimard, 2010.

[3] Voir Lumi N° 2, juillet 2023, https://m3c.universita.corsica/lumi

[4] Voir par exemple l’article d’Abdramane Traoré, « Coloniser le Soudan occidental au nom de la liberté, de l’égalité et de la justice », La colonisation, fille illégitime des Lumières ?, Lumi N° 2, juillet 2023, https://m3c.universita.corsica/lumi

[5] Pascale Pellerin, « Les Lumières : un enjeu idéologique pendant la guerre d’Algérie », Franck Salaün, Jean-Pierre Schandeler, Enquête sur la construction des Lumières, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, 2018, 978-2-84559-129-5. ffhal-02050047f

[6] Antoine Lilti, L’héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, Coédition Ehess/Gallimard/Seuil, 2019, p. 19.

[7] Fayard/Collège de France, 2023.

[8] « L’héritage des Lumières », Entretien avec Antoine Lilti, Lumières, 2020/1 (N° 35), pages 149 à 158.