La micro-commémoration

« On n’est pas encore habitué à parler de la mémoire d’un groupe, même par métaphore1 Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Paris, Albin Michel, 2019, p. 97.», annonçait Maurice Halbwachs en 19502 Cet ouvrage posthume a été écrit dans l’entre-deux-guerres. Il complète Les cadres sociaux de la mémoire publié en 1925. dans La mémoire collective. La question mémorielle était à l’époque, il est vrai, centrée sur l’unité nationale et la commémoration des deux Guerres Mondiales.
 
Ce n’est qu’aux environs des années 1970 que le domaine des sciences sociales s’empare durablement de la notion de mémoire, grâce aux travaux pionniers d’historiens et d’anthropologues comme Pierre Nora, Philippe Joutard ou Roger Bastide.
 
Au tournant du XXIe siècle, la question mémorielle devient un sujet brûlant. Chaque groupe revendique un droit à la mémoire, donnant ainsi lieu à ce que la sociologue Sarah Gensburger qualifie de « memory boom3 Sarah Gensburger, « Réflexion sur l’institutionnalisation récente des memory studies », Revue de Synthèse, Springer Verglag/Lavoisier, 2001, pp. 1-23, halshs-00926329.». Ce dernier se caractérise par l’omniprésence de revendications mémorielles et par la multiplication des cérémonies commémoratives.
 
Pourtant, la commémoration traditionnelle, exprimée via le discours, la pose de plaques et l’inauguration de statues, apparaît aujourd’hui à bout de souffle. Son langage devient inaudible et la conduit vers l’indifférence. Elle se retrouve dans l’incapacité de répondre aux attentes, variées ou opposées, des différents groupes.
 
Dans une dimension culturelle et artistique, ce propos, qui s’inscrit dans le cadre du projet Paoli-Napoléon mené par l’Université de Corse, suggérera une alternative à la pratique commémorative traditionnelle à travers le prisme de la « micro-histoire4 Voir à ce sujet les travaux de Carlo Ginzburg.».
 

I) De la commémoration traditionnelle à la micro-commémoration participative

 

A) Jalons pour une origine de la pratique commémorative

 
Les origines du mot commémoration semblent remonter au XIIIe siècle. Selon Bernard Cottret et Lauric Hanneton « le mot latin commemoratio est attesté au Moyen Âge pour désigner l’évocation des défunts, en particulier des saints, dont on convoque la mémoire lors de jours prescrits5 Bernard Cottret et Lauric Henneton (dir.), Du bon usage des commémorations. Histoire, mémoire et identité, xvie-xxie siècle, Presses universitaires de Rennes, 2010, www.pur-editions.fr. ». La pratique commémorative est toutefois plus ancienne et semble avoir été pratiquée depuis des temps immémoriaux : « Partout et toujours les sociétés humaines ont possédé une mémoire collective et l’ont entretenue par des rites, des cérémonies, voire des politiques6 Enzo Traverso, Le passé, modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique. Paris, La fabrique éditions, 2011, p. 14.».Bien avant Bossuet, dès l’antiquité, des oraisons funèbres étaient prononcées pour accompagner les décès. « Traditionnellement, dans le monde occidental, les rites et les monuments funéraires célébraient la transcendance chrétienne7 Ibid. ». A partir de la Renaissance, la commémoration « constitue en Europe une dimension privilégiée des politiques d’unifications culturelles (…)[et] désigne l’ensemble des dispositifs servant à fixer le mémorable dans une communauté ou une institution8 Olivier Ihl, « Commemoratio », Observatoire des politiques culturelles. « L’Observatoire », 2017/2 N° 50, p12-15, ISSN 1165-2675.». La Révolution française d’abord, puis l’avènement de la troisième République plus tard, vont totalement bouleverser le schéma commémoratif monarchique et religieux, établi de longue date. Il ne sera désormais plus question de garder en mémoire les actions et l’ascendance d’une seule personne, le roi, mais bien de commémorer le peuple dans sa globalité en tant que nouveau souverain. Le symbole de la réification de la pratique commémorative, de la Monarchie catholique vers la République laïque surgit le 4 avril 1791 avec la substitution de l’église Sainte-Geneviève en « nécropole républicaine9 Esther Benbassa, « ‘’Juste mémoire’’ ou raisonnable oubli », Gouverner les mémoires. Les politiques mémorielles en France, sous la direction de Michel Johann. Presses Universitaires de France, 2010, pp. IX-XV.» : le panthéon10 Voir à ce sujet : Jean-François Chanet, Les grands hommes du Panthéon, Editions du patrimoine, Paris, 1996..
 
Dans son œuvre, Gouverner les mémoires, Johann Michel définit le concept de régime mémoriel. Celui-ci «s’apparente à un cadre cognitif, c’est-à-dire à une matrice de perceptions et de représentations de souvenirs publics officiels à une époque donnée11 Johann Michel, Gouverner les mémoires, Paris, PUF, 2010, p. 16.». Aux régimes mémoriels monarchique et impérial, s’oppose et supplante le régime mémoriel républicain. Nous parlerons alors, face à la menace que font peser Bismarck et ses armées, le boulangisme, le royalisme, voire le bonapartisme sur la jeune République, de régime mémoriel d’unité nationale.
 
A l’avènement de la Troisième République, la politique commémorative de l’Etat est guidée par les exigences de ce nouveau régime mémoriel au détriment des représentations réelles des différents groupes qui composent la Nation : unité et indivisibilité, centralisme, et revendication de l’héritage de la Révolution. Pendant un demi-siècle, de 1870 à 1918, l’Etat bénéficie du monopole de la question mémorielle. Durant cette période nous assistons logiquement à la nationalisation des mémoires locales :
 
Toute célébration du local pour lui-même, parce qu’elle renvoie aux provinces de l’Ancien Régime, aux particularismes, aux privilèges, et à une France arriérée, doit être bannie ou dépassée dans une mémoire nationale unitaire, seule garante de l’universalisme républicain12 Ibid, p. 62..

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[1] Maurice Halbwachs, La mémoire...

Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Paris, Albin Michel, 2019, p. 97.

[2] Cet ouvrage posthume a été écrit dans...

Cet ouvrage posthume a été écrit dans l’entre-deux-guerres. Il complète Les cadres sociaux de la mémoire publié en 1925.

[3] Sarah Gensburger, « Réflexion sur...

Sarah Gensburger, « Réflexion sur l’institutionnalisation récente des memory studies », Revue de Synthèse, Springer Verglag/Lavoisier, 2001, pp. 1-23, halshs-00926329.

[4] Voir à ce sujet les travaux de Carlo...

Voir à ce sujet les travaux de Carlo Ginzburg.

[5] Bernard Cottret et Lauric Henneton...

ernard Cottret et Lauric Henneton (dir.), Du bon usage des commémorationsHistoire, mémoire et identité, xvie-xxie siècle, Presses universitaires de Rennes, 2010, www.pur-editions.fr.

[6] Enzo Traverso, Le passé, modes...

Enzo Traverso, Le passé, modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique. Paris, La fabrique éditions, 2011, p. 14.

[7] Ibid.

Maria Gentile, dite « l’Antigone corse », donna une sépulture à son fiancé malgré l’interdiction des autorités militaires de Louis XV, du temps de la conquête de la Corse. Ce fait historique inspira plusieurs œuvres littéraires.

[8] Olivier Ihl, « Commemoratio »...

Olivier Ihl, « Commemoratio », Observatoire des politiques culturelles« L’Observatoire », 2017/2 N° 50, p12-15, ISSN 1165-2675.

[9] Esther Benbassa, « ‘’Juste mémoire...

Esther Benbassa, « ‘’Juste mémoire’’ ou raisonnable oubli », Gouverner les mémoires. Les politiques mémorielles en France, sous la direction de Michel Johann. Presses Universitaires de France, 2010, pp. IX-XV.

[10] Voir à ce sujet : Jean-François...

Voir à ce sujet : Jean-François Chanet, Les grands hommes du Panthéon, Editions du patrimoine, Paris, 1996.

[11] Johann Michel, Gouverner les mémoires...

Johann Michel, Gouverner les mémoires, Paris, PUF, 2010, p. 16.

[12] Ibid, p. 62.

Les Ragguagli, journal officiel de l’Etat paolien, signalent que le 27 mai 1764, un « bandit » tué lors de son arrestation a été découpé par le bourreau en quatre morceaux, lesquels ont été exposés sur les voies publiques. (N° 46, mai 1764).

Néanmoins, dès l’entre-deux-guerres, des « entrepreneurs de mémoire13 Emmanuel Droit, « Le Goulag contre la Shoah. Mémoires officielles et cultures mémorielles dans l’Europe élargie », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. no 94, no. 2, 2007, pp. 101-120.», pour reprendre l’expression d’Emmanuel Droit, vont émerger et réussir à s’insérer dans les débats politiques traitant de la question mémorielle jusqu’à obtenir un pouvoir de décision conséquent. Cette attitude fut initiée principalement par les anciens-combattants qui prétendaient, légitimement, avoir voix au chapitre en ce qui concernait les commémorations officielles de la Grande Guerre. Nous entrions dans l’ère de la gouvernance mémorielle :
 
La fin de la Première Guerre Mondiale radicalise ce processus et préfigure ce que nous nous proposons d’appeler la gouvernance mémorielle. Il s’agit d’envisager la fabrication des politiques mémorielles comme une entreprise négociée entre l’Etat et des acteurs non étatiques. La notion de gouvernance mémorielle insiste sur la perte de centralité de l’Etat, sur la montée en puissance d’acteurs infra-étatiques (collectivités locales) et supra-étatiques (institutions internationales), d’acteurs privés (entrepreneurs de mémoires issus de la société civile), sur l’interdépendance renforcée entre l’Etat et ces acteurs14 Johann Michel, Gouverner les mémoires, Paris, PUF, 2010, p. 50..
 
Malgré la multiplication des acteurs relative à la prise de décision au sujet de la mémoire officielle à promouvoir, ce n’est qu’un siècle après l’avènement du régime mémoriel républicain unitaire, au début des années 1970, qu’advient la personnalisation des commémorations régionales. La vision unitaire de la mémoire nationale est alors contestée et les voix de passeurs de mémoires régionales se dénouent puis s’insèrent dans la politique mémorielle des régions. Nous parlerons alors de « dénationalisation des mémoires locales15 Ibid.» :
 
L’effondrement du caractère unitaire et linéaire de l’histoire-mémoire portée par l’Etat-nation a suscité depuis les années soixante-dix une profusion de mémoires plurielles affirmant leur singularité et une richesse longtemps contenue à une existence souterraine16 François Dosse, Entre histoire et mémoire : une histoire sociale de la mémoire, dans : « Raison présente », n°128, 4e trimestre 1998. « Mémoire et histoire ». pp. 5-24 ; doi : https://doi.org/10.3406/raipr.1998.3502..
 
Le spectre unitaire de la mémoire nationale s’estompe ainsi devant l’authenticité et la légitimité de plus en plus accrue des individus porteurs d’une mémoire locale singulière. Les témoignages décomplexés des « mémoires de villages »promeuvent et transmettent des souvenirs contradictoires avec la mémoire officielle répandue par l’Etat, et finissent par intégrer les débats politiques régionaux.
 
Le régime mémoriel instauré au début des années 1970, basé sur l’émergence des cultures étouffées, a révolutionné le fond et les contenus des commémorations régionales. La forme des commémorations quant à elle est restée inchangée et demeure fidèle à ce que décrivait Pascal Ory dans Les lieux de mémoire : « Il existe trois grands types de moyens commémoratifs : l’historiographique, le monumental et le cérémonial17 Pierre Nora (Dir.), Les lieux de mémoire. La République, La Nation, Les France, Gallimard, « Quarto », 1997, p. 466. ». Le « choix du passé18 Voir à ce sujet : Marie-Claire Lavabre, « Du poids et du choix du passé. Lecture critique du “syndrome de Vichy” ». Les Cahiers de l’Institut d’Histoire du Temps Présent, n°18, juin 1991. Histoire politique et sciences sociales, p. 177-185. Voir également : Andrieu Claire, Lavabre Marie-Claire, Tartakowsky Danielle (Dir.), Politiques du passé. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix-en-Provence, PUP, 2006. », pour reprendre l’expression de Marie-Claire Lavabre, est donc différent selon que l’on se trouve avant ou après le « boom régional » des années 1970. En revanche, le changement de régime mémoriel n’a en rien altéré la manière de se souvenir ensemble : écrits historiques ou littéraires, plaques commémoratives et statuaire, célébrations et discours. Concrètementla pratique commémorative est identique. Ces pratiques traditionnelles commémoratives apparaissent pourtant, à quelques années de la fin du premier tiers du XXIe siècle, comme obsolètes, archaïques et dépassées. Face à « l’obsession commémorative19 Enzo Traverso, Le passé mode d’emploi. Histoire, mémoire, politique, Paris, La fabrique éditions, 2011, p. 11. » de notre temps, elles ne semblent plus en mesure d’attirer l’attention des citoyens et en cela, elles ne contribuent plus à faire garder en mémoire un événement ou un personnage. Jacqueline Lalouette dans Un peuple de statue. La célébration sculptée des Grands Hommes, ne proposait-elle pas « d’arracher les statues à l’indifférence20 Jacqueline Lalouette, Un peuple de statues. La célébration sculptée des grands hommes, Paris, Mare & martin, 2018, p. 452.» ? De plus, submergée de plaques et de monuments, mais aussi de célébrations et de discours quotidiens, les places publiques sont devenues claustrophobiques pour les passants en quête de quiétude. Dans notre XXIe siècle surchargé de symbolique, le résultat escompté d’une action visant à se souvenir ensemble s’inverse et la commémoration devient quasiment une oblivscération21 En empruntant la même construction étymologique que le mot « commémoration » (du latin commemorare ‘’se souvenir ensemble’’), nous proposons le néologisme « oblivsceration» (du latin oblivscere ‘’oublier’’). L’oblivscération devient ainsi une cérémonie qui volontairement ou involontairement contribue à faire oublier un événement, un personnage ou un objet..
 

B) Repenser la commémoration

 
La pratique commémorative républicaine, née en 1870 a donc elle-même connu deux bouleversements. Le premier dans l’entre-deux-guerres avec la période dite de la gouvernance mémorielle,puis la seconde au début des années 1970 avec la période de la dénationalisation des mémoires locales. De toute évidence ces pratiques ont fait leur temps et « les célébrations républicaines connaissent le même sort que les célébrations chrétiennes : les églises se vident au moment des cérémonies religieuses comme les lieux sacrés de la République au moment des commémorations officielles22 Johann Michel, Gouverner les mémoires, Paris, Presses universitaires de France, 2010, p. 48. ».

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[13] Emmanuel Droit, « Le Goulag contre la...

Emmanuel Droit, « Le Goulag contre la Shoah. Mémoires officielles et cultures mémorielles dans l’Europe élargie », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. no 94, no. 2, 2007, pp. 101-120.

[14] Johann Michel, Gouverner les mémoires...

Johann Michel, Gouverner les mémoires, Paris, PUF, 2010, p. 50.

[15] Ibid.

Sarah Gensburger, « Réflexion sur l’institutionnalisation récente des memory studies », Revue de Synthèse, Springer Verglag/Lavoisier, 2001, pp. 1-23, halshs-00926329.

[16] François Dosse, Entre histoire et...

François Dosse, Entre histoire et mémoire : une histoire sociale de la mémoire, dans : « Raison présente », n°128, 4e trimestre 1998. « Mémoire et histoire ». pp. 5-24 ; doi : https://doi.org/10.3406/raipr.1998.3502.

[17] Pierre Nora (Dir.), Les lieux de mémoire...

Pierre Nora (Dir.), Les lieux de mémoire. La République, La Nation, Les France, Gallimard, « Quarto », 1997, p. 466.

[18] Voir à ce sujet : Marie-Claire Lavabre...

Voir à ce sujet : Marie-Claire Lavabre, « Du poids et du choix du passé. Lecture critique du “syndrome de Vichy” ». Les Cahiers de l’Institut d’Histoire du Temps Présent, n°18, juin 1991. Histoire politique et sciences sociales, p. 177-185. Voir également : Andrieu Claire, Lavabre Marie-Claire, Tartakowsky Danielle (Dir.), Politiques du passé. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix-en-Provence, PUP, 2006.

[19] Enzo Traverso, Le passé mode...

Enzo Traverso, Le passé mode d’emploi. Histoire, mémoire, politique, Paris, La fabrique éditions, 2011, p. 11.

[20] Jacqueline Lalouette, Un peuple de...

Jacqueline Lalouette, Un peuple de statues. La célébration sculptée des grands hommes, Paris, Mare & martin, 2018, p. 452.

[21] En empruntant la même construction...

En empruntant la même construction étymologique que le mot « commémoration » (du latin commemorare ‘’se souvenir ensemble’’), nous proposons le néologisme « oblivsceration» (du latin oblivscere ‘’oublier’’). L’oblivscération devient ainsi une cérémonie qui volontairement ou involontairement contribue à faire oublier un événement, un personnage ou un objet.

[22] Johann Michel, Gouverner les mémoires...

Johann Michel, Gouverner les mémoires, Paris, Presses universitaires de France, 2010, p. 48.

Les enjeux et débats mémoriels de notre temps ne devraient plus, par conséquent, se diriger vers le choix du passé dans la mesure où les groupes sont de plus en plus libres de commémorer ce qu’ils souhaitent, mais plutôt sur la manière dont ces groupes doivent se souvenir ensemble.
 
Le nouveau modèle que nous allons évoquer à présent propose d’en revenir à l’essence même de la pratique commémorative républicaine. C’est-à-dire à ce qu’elle aurait dû être dès 1870 avant que les questions politiques d’unité nationale et de républicanisation de la France ne la détournent de sa fonction initiale : la commémoration du peuple, par le peuple et pour le peuple.
 
Voici d’emblée, avant de proposer le modus operandi complet de notre alternative à la pratique commémorative traditionnelle, deux changements de forme qui nous permettraient de nous rapprocher des objectifs premiers de la pratique commémorative républicaine initiale.
 
Le premier, pensé de manière à respecter le poids et les représentations du passé d’un groupe, est d’ordre socio-spatial. Nous travaillerons à l’échelle ultra-locale (village, commune ou petite ville) et parlerons donc de micro-commémorations. Car plus la population est grande, plus elle est susceptible d’être porteuse de mémoires concurrentes. En travaillant à la plus petite échelle nous renforçons nos chances d’obtenir le consensus.
 
Nous empruntons ainsi l’expression bottom-up ‘’ du bas vers le haut ’’aux sciences du management pour renverser l’ordre des décideurs en matière de commémoration. Le choix du passé émanera désormais directement des représentations des populations concernées et non plus d’une politique institutionnelle (Etat, région, intercommunalité, mairie…).
 
Pour qu’il y ait patrimonialisation d’un bien, il faut que le « degré d’indentification collective23 Françoise Benhamou, Économie du patrimoine culturel, La Découverte, Paris, 2012, p. 13.» de la population locale concernée soit important. A cela nous ajoutons que pour qu’il y ait projet de commémoration, il faudra désormais que celui-ci soit systématiquement concordant avec les représentations du passé de la population concernée. Cette approche nous semble être la seule à même d’atteindre la « juste mémoire » si chère au philosophe Paul Ricœur.
 
Le second changement de forme que nous proposons d’apporter est d’ordre artistique. Nous le disions, les plaques commémoratives et les statues sont de plus en plus ignorées par les passants. Il y a deux explications à cela : la première découle du fait que dans la société occidentale actuelle les obligations de résultats entrepreneuriales, la course à la productivité et au gain de temps régissent nos manières de vivre. Le passant n’a « plus le temps » de s’arrêter lire une plaque ou de contempler une statue. De plus « les habitants d’une ville sont souvent incapables de dire quelles statues en peuplent les rues et où elle se trouvent24 Jacqueline Lalouette, Un peuple de statues. La célébration sculptée des grands hommes, Paris, Mare & martin, 2018, p. 452. ». La seconde explication relève bien sûr du fait de l’omniprésence d’objets et de cérémonies commémoratifs dans notre environnement (places publiques, discours, média, etc…). Ce trop-plein mémoriel contribue finalement à rendre la commémoration traditionnelle invisible.
 
Voilà pourquoi en nous inspirant des travaux déjà réalisés, notamment ceux de l’artiste mexicain Diego Rivera25 « Les fresques peintes par Diego Rivera au Palacio Nacional de Mexico représentent un des plus importants compendiums historiques effectués au XXe siècle. L’histoire du Mexique et de la ville de Mexico se lit dans un ensemble de sept peintures murales, partant de l’époque précolombienne jusqu’au vingtième siècle, en passant par les gestes fondateurs, les révoltes et les révolutions les plus signifiantes de ce pays » Fell Claude. « Diego Rivera et les débuts du muralisme mexicain ». Etude iconologique. Dans América : Cahiers du CRICCAL, n°1, 1986. « Politiques et productions culturelles dans l’Amérique latine contemporaine ». pp. 11-28; doi : https://doi.org/10.3406/ameri.1986.881. qui a utilisé les murs de Palacio Nacional de Mexico pour y peindre deux mille ans d’histoire mexicaine, nous proposerons ci-après une forme commémorative alternative basée sur les faits historiques, sur les représentations des populations ainsi que sur l’art.

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[23] Françoise Benhamou, Économie...

Françoise Benhamou, Économie du patrimoine culturel, La Découverte, Paris, 2012, p. 13.

[24] Jacqueline Lalouette, Un peuple de...

Jacqueline Lalouette, Un peuple de statues. La célébration sculptée des grands hommes, Paris, Mare & martin, 2018, p. 452.

[25] « Les fresques peintes par Diego Rivera...

« Les fresques peintes par Diego Rivera au Palacio Nacional de Mexico représentent un des plus importants compendiums historiques effectués au XXe siècle. L’histoire du Mexique et de la ville de Mexico se lit dans un ensemble de sept peintures murales, partant de l’époque précolombienne jusqu’au vingtième siècle, en passant par les gestes fondateurs, les révoltes et les révolutions les plus signifiantes de ce pays » Fell Claude. « Diego Rivera et les débuts du muralisme mexicain ». Etude iconologique. Dans América : Cahiers du CRICCAL, n°1, 1986. « Politiques et productions culturelles dans l’Amérique latine contemporaine ». pp. 11-28; doi : https://doi.org/10.3406/ameri.1986.881.

II) La fresque historico-mémorielle au cœur d’une nouvelle stratégie de commémoration

 

A) Le projet Paoli-Napoléon et l’exemple du Fium’Orbu Castellu

 
En tant que doctorant de l’Université de Corse, nous travaillons sur le projet Paoli-Napoléon26 Voir à ce sujet : Jean-Guy Talamoni (Dir.), Héros de Plutarque, Ajaccio, Editions Alain Piazzola, 2022. Et Jean-Guy Talamoni, Jean-Dominique Poli (dir.), Pascal Paoli, la Révolution de Corse et Napoléon Bonaparte, Ajaccio, Editions Alain Piazzola, 2017.. Ce projet s’étend chronologiquement de la Révolution de Corse (1729-1769) à la chute du Second Empire (1870). Il comporte deux volets, le premier est d’ordre scientifique, il tend, entre autres, à démontrer l’apport de Paoli dans la politique de Napoléon ainsi que les avancées constitutionnelles et doctrinales que la Corse du XVIIIe siècle a apporté à l’Europe27 Voir à ce sujet, Jean-Guy Talamoni, Le républicanisme Corse. Sources, institutions, imaginaire, Ajaccio, Albiana, 2018.. Le second volet relève de la sauvegarde et de la valorisation des éléments matériels et immatériels relatifs aux deux grandes figures insulaires, ainsi qu’à la Révolution de Corse. C’est donc en toute logique que nous avons choisi la Corse comme territoire pilote de cette nouvelle forme de commémoration. Pour mettre en place notre projet il nous a fallu désigner un espace habité, coutumier de l’action commémorative, et riche d’un point de vue historique. Le territoire du Fium’Orbu Castellu se prête parfaitement à cette nouvelle pratique car l’enjeu commémoratif y est, depuis un demi-siècle déjà, extrêmement présent28 En 1974 les Fiumorbais s’étaient organisés pour ériger un premier monument commémoratif à la mémoire des déportés de 1808. Dans les années 2000 un monument plus imposant recensant les noms et prénoms de chacun des déportés fut érigé..
 
Dans le cadre du projet Paoli-Napoléon, nous avons rencontré des passeurs de mémoires de cette microrégion de Corse. Tous nous ont transmis des éléments marquants relatifs à la période que nous étudions. A travers les transcriptions des entretiens réalisés ainsi qu’avec des données historiques, nous proposons ci-après un court extrait des quatre événements qui apparaissent comme les plus importants aux yeux de nos informateurs :
 
1774 : Le massacre des bergers
 
Quelques années seulement après Ponte-Novu, une application trop brutale de la loi généra des révoltes partout en Corse. Marbeuf alors gouverneur de l’île doit faire face à un mécontentement, une effervescence et même à ce qu’il qualifiera de banditisme. Ce dernier ordonne alors le recensement des bergers de Vivariu jusqu’à Prunelli et Isulacciu. Les bergers reconnaissaient l’autorité du roi, mais ne souhaitaient pas quitter leurs cabanes pour rejoindre les villages car leurs biens, leurs cheptels et leurs travaux s’y trouvaient. On fit alors croire à ces derniers qu’accompagnés de soldats ils pourraient se rendre à Corte porter leurs doléances au gouverneur. A peine partis, sur le chemin du Bosgiu, au-dessus du cimetière d’Isulacciu les soldats reçurent l’ordre de faire feu et en quelques secondes il n’y eut plus qu’une trainée d’une centaine de cadavres29 Ce chiffre varie selon les informateurs et la science historique ne permet pas, à ce jour, d’apporter un élément de réponse définitif..
 
1808 : Les déportés
 
Sur ordre du général Morand, le 6 juin 1808, tous les hommes d’Isulacciu sont rassemblés dans l’église paroissiale. Quelques jours plus tôt cinq individus du canton avaient fait feu sur les gendarmes pour manifester leur mécontentement à l’égard de la politique de Morand. L’appel commence, on dirige les hommes deux par deux vers la porte latérale. A leur sortie ils sont systématiquement arrêtés. A la fin de la séance, 167 hommes de 15 à 80 ans se trouvent enchainés puis transportés dans les cachots de Corte. Dix-sept d’entre eux sont condamnés à mort (dont 8 par contumace) et tous les autres sont déportés puis incarcérés à la prison d’Embrun. La grande majorité mourut de froid ou de faim et fut enterrée, sans messe, dans une fosse commune. Si certains furent relâchés, aucun ne fut autorisé à rentrer en Corse.
 
1814 : La révolution du Commandant Poli30 Les citations apportées dans l’extrait qui va suivre nous ont été données par écrit par un informateur. Elles proviennent des Mémoires du Commandant Poli.
 
Après plusieurs mois passés à l’île d’Elbe, Napoléon prévoyait son retour. Il ordonne alors au commandant Poli, originaire de Sari en Corse et confident de l’Empereur sur l’île, de rentrer en Corse et de lui préparer un lieu de retraite au cas où les choses tourneraient mal. « Avec 16 000 hommes, disait Napoléon, on peut tenir en Corse une éternité ». Dans ses mémoires le Commandant Poli nous précise la nature de sa mission : « Ma mission était d’aller révolutionner la Corse, d’y soulever le peuple et d’y proclamer son gouvernement».
 
Poli arrive à Sari le soir même de son débarquement et sa maison devient un véritable gouvernement, les hommes de Conca, Lecci, Solaru, Ventiseri, Prunelli, Serra, Isulacciu et Travu y accourent. Le commandant arme les hommes et les femmes et entame les combats contre les royalistes. Après ses premières victoires, il marche sur Corte : « Notre marche fut un triomphe, l’enthousiasme qui y régnait est impossible à décrire. Corte capitule et dès lors la révolution prit un caractère régulier ».
 
Après la prise de Corte, Bastia, Calvi, et Bonifacio (la Balagne étant le seul territoire à s’être montré hostile à l’Empereur), Poli prend Ajaccio le 21 mars 1815 au moment même où Napoléon entre dans Paris. A l’annonce de la défaite de Waterloo, Poli en larmes, signe sa soumission aux représentants du Roi.

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[26] Voir à ce sujet : Jean-Guy Talamoni...

Voir à ce sujet : Jean-Guy Talamoni (Dir.), Héros de Plutarque, Ajaccio, Editions Alain Piazzola, 2022. Et Jean-Guy Talamoni, Jean-Dominique Poli (dir.), Pascal Paoli, la Révolution de Corse et Napoléon Bonaparte, Ajaccio, Editions Alain Piazzola, 2017.

[27] Voir à ce sujet, Jean-Guy Talamoni...

Voir à ce sujet, Jean-Guy Talamoni, Le républicanisme Corse. Sources, institutions, imaginaire, Ajaccio, Albiana, 2018.

[28] En 1974 les Fiumorbais s’étaient...

En 1974 les Fiumorbais s’étaient organisés pour ériger un premier monument commémoratif à la mémoire des déportés de 1808. Dans les années 2000 un monument plus imposant recensant les noms et prénoms de chacun des déportés fut érigé.

[29] Ce chiffre varie selon les informateurs...

Ce chiffre varie selon les informateurs et la science historique ne permet pas, à ce jour, d’apporter un élément de réponse définitif.

[30] Les citations apportées dans l’extrait qui...

Les citations apportées dans l’extrait qui va suivre nous ont été données par écrit par un informateur. Elles proviennent des Mémoires du Commandant Poli.

1815 – 1816 Guerre du Fium’Orbu et trésor de Murat

A la chute de Napoléon, Murat ex-roi de Naples et beau-frère de l’Empereur, décide de se rendre en Corse, sous la protection du Général Franceschetti. Il sait que Poli avait constitué une armée fidèle à Napoléon et pense pouvoir, avec l’aide des Corses, reconquérir son trône. Murat n’ayant pas accès à son argent déposé dans divers endroits d’Europe, avait emporté avec lui des diamants31Le mémorial des Corses, dirigé par Francis Pomponi, fait état d’un trésor fait de bijoux et diamants dont le montant s’élève à 100 000 francs.. Murat meurt fusillé à peine arrivé en Italie mais son trésor, dit-on, est resté dans la région…

A la chute de l’Empire, Rivière proclame une amnistie générale à l’exception du Fium’Orbu qu’il déclare hors la loi le 14 avril 1816 car il l’accusait d’avoir ouvert le feu sur les troupes du roi. Le 16 il réunit son armée à Aléria, 8000 hommes commandés par 3 généraux, 4 colonels et deux commandants. Rivière disposait également de 10 navires de guerre prêts à débarquer à Cala d’Oru et à prendre Sari. Poli dispose de 1200 hommes et de 500 femmes « pour la défense du pays ». Après une journée de combat qui tourne en faveur des partisans de Poli, le général Rivière s’enfuit, à pied, harcelé par une poignée de Fiumorbacci. Rivière est tenu pour responsable de cet échec, il est renvoyé et remplacé par Willot.

Le 26 juin 1816, l’armistice est signé, à I Furnelli, à Migliacciaru, dans une maison en pierre « au-dessus du cimetière, à un croisement ». D’égal à égal, Poli et les Fiumorbais signent un traité de paix avec la France de Louis XVIII…

B) Feuille de route pour la mise en place d’un pèlerinage commémoratif

L’immense œuvre de Rivera ne représente pas un exemple à suivre au pied de la lettre, il nous servira simplement de point de départ et de source comparative. Il ne s’agit pas de réaliser une fresque historique pensée par un artiste ou par des historiens mais plutôt d’effectuer une fresque historico-mémorielle à partir de la mémoire d’un groupe d’individu tout en maintenant une certaine légitimité historique. Les personnages, les objets et symboles ainsi que les événements représentés sur la fresque constitueront un ensemble qui deviendra le nouvel objet commémoratif32Ce dernier remplace la statue ou la plaque commémorative..

Le premier travail s’effectue en trois temps : d ’abord, comme nous l’avons fait dans le cadre du projet Paoli-Napoléon, le chercheur se rend sur le terrain pour collecter la mémoire de la population étudiée. Il doit dans un second temps saisir les contours de cette mémoire en faisant ressortir les éléments qui apparaissent comme les plus importants ou les plus représentés dans le souvenir de ladite population. Enfin il vérifie, par la recherche historique et/ou archivistique, qu’il n’y ait pas de décalage flagrant, volontaire ou involontaire, entre la réalité historique et la représentation du passé du groupe. Il convient donc de dresser un tableau de l’histoire-mémoire du territoire ciblé en confrontant systématiquement les deux dimensions.

C’est donc l’ensemble du cheminement, allant de la conception participative jusqu’à la réalisation de l’objet commémoratif, qui pourrait constituer cette nouvelle pratique commémorative. Et lorsque l’on sait que le mot « commémoration », du latin commemorare ‘’se souvenir ensemble ‘’, est un assemblage de deux mots latins : memoria, memento ‘’mémoire, se souvenir’’ et cum ‘’avec’’. L’idée de pratique commémorative participative n’est-elle pas la forme de commémoration la plus fidèle au sens premier du mot ?

La seconde dissemblance qui doit apparaître entre notre œuvre et celle de Rivera est d’ordre chronologique et géographique. Là où Rivera a peint deux mille ans d’histoire sur plusieurs centaines de mètres carrés dans une seule ville (Mexico), nous proposons la réalisation de six à dix fresques réparties sur l’ensemble du territoire. Ces fresques devront être proportionnelles aux dimensions des villages, c’est pourquoi il conviendra d’y faire apparaître uniquement les éléments les plus représentés dans la mémoire des habitants concernés. Dans le cas du Fium’Orbu Castellu par exemple, il conviendrait de représenter uniquement la période 1774-1816.

Il serait, à notre sens, hors de propos de désigner un seul territoire (Ajaccio ou Bastia par exemple) pour accueillir toute l’histoire de Corse sur un seul monument. Car une ville ne peut à elle seule prétendre être la gardienne de l’ensemble de la mémoire insulaire. De plus, la question de l’accessibilité se pose. Même si Rivera a prouvé que techniquement il était possible de rassembler, par la peinture, un grand pan d’histoire du Mexique dans une seule ville, nous constatons que les populations des divers états du Mexique n’ont pas la possibilité (temps, coût du trajet, desserte) de venir se recueillir sur ce monument d’intérêt national.

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[31] Le mémorial des Corses, dirigé...

Le mémorial des Corses, dirigé par Francis Pomponi, fait état d’un trésor fait de bijoux et diamants dont le montant s’élève à 100 000 francs.

[32] Ce dernier remplace la statue ou la...

Ce dernier remplace la statue ou la plaque commémorative.

Le concept de micro-commémorations ou de commémorations ultra-locales, que nous proposons à travers la répartition des fresques dans les diverses intercommunalités de l’île comporte plusieurs avantages. D’abord, chaque groupe de population aurait facilement accès à son objet commémoratif et cela est déjà un argument non négligeable si l’on se rappelle le caractère populaire et local de ce projet. Ensuite, chaque fresque serait en parfaite adéquation avec les représentations de la population alentour, chose impossible si une seule ville abritait l’œuvre entière. Les fresques seraient par ailleurs à considérer comme un ensemble dont les différentes parties sont exposées sur l’ensemble du territoire. C’est cette répartition qui nous conduira ci-après à évoquer l’idée de pèlerinage commémoratif.

D’un point de vue technique il est important d’inclure les populations dans la conception et la réalisation de l’œuvre. C’est-à-dire qu’en plus d’avoir, par la transmission de mémoire, décidé de ce qu’il serait commémoré sur la fresque, il est important que les artistes locaux, pré-dessinent l’œuvre et éventuellement qu’ils encadrent les scolaires de la région pour qu’ils contribuent à la mise en peinture de la fresque. L’acte commémoratif n’en sortirait que renforcé : les octogénaires racontent l’histoire de leur aïeux, cette dernière est immortalisée dans la peinture par les scolaires qui expliqueront un jour, eux-mêmes, à leur petits-enfants la double dimension symbolique du monument.

D’un point de vue artistique, nous pensons qu’il est important de garder la conception de Rivera. C’est-à-dire que l’œuvre ne doit pas être une photographie de l’histoire. Elle doit à l’inverse, susciter des doutes, interroger, inciter le regardant à se questionner, à rechercher, à débattre, à consulter l’habitant ou le passant car c’est exactement par cette attitude que débute la commémoration.

Bien qu’élaborée pour les populations locales (village ou commune), chacune de ces fresques représentatives de l’histoire-mémoire des microrégions entreraient dans le cadre global de l’histoire-mémoire de la Corse et des Corses. Et à ce titre, elles deviendraient les garantes de la mémoire populaire des Corses. Le pèlerinage commémoratif que constituerait le circuit reliant les différentes fresques historico-mémorielles permettrait à chaque habitant de l’île de se souvenir, d’étudier, de comprendre et de découvrir potentiellement, une autre vision du passé en Corse.

Nous pouvons d’ores et déjà imaginer l’organisation de voyages scolaires partiels, ou étalés sur plusieurs jours pour contempler, étudier et comprendre ce nouvel art commémoratif. Bien plus qu’un monument aux morts, les fresques sensibiliseraient les élèves à l’histoire-mémoire de leur région tout en mettant en perspective la pluralité des points de vue. Si l’on considère que le repli sur soi engendre la chute dans l’obscurité des abîmes, mettre en lumière, dès le plus jeune âge, une acceptation de la mémoire du voisin, permettra certainement une ouverture à l’Autre et au Monde.

Par ailleurs, ne perdant jamais de vue la valeur locale, éducative et mémorielle originelle de ces monuments, il est probable que ce pèlerinage commémoratif susciterait de l’intérêt chez les voyageurs non-insulaires sensibilisés à la question de l’art, de l’histoire et du patrimoine. A cet effet, et sans tomber dans le piège que rencontre l’œuvre de Rivera, c’est-à-dire devenir une œuvre dévorée par les touristes et de ce fait, éloignée des locaux, nous pouvons imaginer un accompagnement didactique numérique aux monuments.

La création d’une application mobile pourrait être employée pour renseigner le visiteur sur la manière dont a été conçue la fresque ainsi que sur la symbolique des personnages, objets et événements représentés. Un travail du genre contribuerait ainsi au rayonnement de l’histoire-mémoire insulaire à travers l’Europe et le Monde.

Conclusion

Nous avons proposé dans cet article un outil original centré sur l’art, l’histoire et la mémoire pour pallier le manque d’intérêt suscité par la pratique commémorative de notre temps. Ce travail se voudrait en définitive une feuille de route susceptible de donner un souffle nouveau à la commémoration. Pensée d’abord verticalement du bas vers le haut, cette alternative, a-étatique et a-institutionnelle, à la commémoration dite traditionnelle replace l’habitant, le local, celui qui se souvient et qui transmet, au cœur de la nouvelle action commémorative. Pensée ensuite horizontalement, cette nouvelle approche, n’est plus concentrée dans un seul endroit mais au contraire répartie sur l’ensemble d’un territoire. Notre idée est finalement simple : l’interpénétration incessante de l’histoire et de la mémoire pour réaliser, avec le concours engagé et indispensable de populations faiblement denses, l’élaboration, par la peinture, de nouveaux lieux de mémoire à caractère commémoratif.

Ce travail aboutirait de toute évidence à une réalité régionale. Celle-ci s’avère être la pluralité des histoires, des mémoires et des représentations. Mais importe-il véritablement que les histoires-mémoires d’une même région soient contradictoires ou opposées ? Les livres d’histoire et récits nationaux ne le sont-ils pas ?

Ne doit-on pas admettre qu’il existe d’autres formes de reconnaissance, qui ne passent par la fabrication d’un récit commun ni même partagé, mais par l’acceptation de la pluralité des points de vue et par l’émergence plus ou moins spontanée d’un espace de cohabitation où chacun puisse accepter non pas le récit de l’autre mais sa simple légitimité ?33Crivello Maryline (dir.), Les échelles de la mémoire en Méditerranée, Arles, Actes Sud, « études méditerranéennes, 2010.

Accepter la mémoire de l’Autre peut être une tâche ardue pour celui qui, contrairement à Funes el memorioso, a perdu la sienne. Pourtant nous sommes convaincus que cette démarche est seule capable de préserver notre siècle des drames du siècle précédent. Puisse la commémoration ultra-locale proposée dans cet article contribuer à aller dans ce sens…

Pour conclure ce travail, nous laissons au lecteur le soin d’analyser et de questionner l’œuvre34Ce dessin a été réalisé par la graphiste insulaire Maéva Cecchi spécialement pour illustrer cet article. Cet exemple de fresque ne représente que l’épisode des déportés de 1808. Nous remercions chaleureusement l’artiste pour son enthousiasme et son professionnalisme. qui va suivre et le remercions de contribuer ainsi à ce premier projet de micro-commémoration d’un pan de l’histoire Fiumorbaccia.

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[33] Crivello Maryline (dir.), Les échelles...

Crivello Maryline (dir.), Les échelles de la mémoire en Méditerranée, Arles, Actes Sud, « études méditerranéennes, 2010.

[34] Ce dessin a été réalisé par la graphiste...

Ce dessin a été réalisé par la graphiste insulaire Maéva Cecchi spécialement pour illustrer cet article. Cet exemple de fresque ne représente que l’épisode des déportés de 1808. Nous remercions chaleureusement l’artiste pour son enthousiasme et son professionnalisme.

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