Le pouvoir militaro-pastoral ou la conquête des âmes

Ces pratiques participent à la consolidation du « dispositif civilisationnel », c’est-à-dire d’un ensemble stratégique de savoirs et de pratiques de pouvoir dirigé vers une conquête des « âmes », une réforme des consciences qui puisse faire entrer en adéquation l’« esprit » du peuple colonisé et les exigences occidentales de la modernité. De ces croisements, naît la figure singulière de l’officier-social, incarnant une forme pastorale moderne où le salut n’est plus dirigé vers la vie d’un au-delà, mais vers une entrée dans la modernité rendue possible par la tutelle coloniale. Un pastoralisme pacificateur inséparable d’une omniprésence de la guerre qui apparaît à la fois comme fondement, moteur et condition du maintien de l’ordre colonial. La position de médiation qu’incarne l’officier social renvoie à une action davantage tournée vers « les corps et les esprits » que vers un territoire à gouverner. Il y a, d’un côté, une société colonisatrice sur laquelle s’exercent un certain nombre d’interventions gouvernementales de type libéral à partir d’une appropriation primitive du territoire par le fait de conquête et, de l’autre, une société colonisée déterritorialisée, entendue ici non pas au sens identitaire du terme, mais en ce que le processus colonial d’expropriation des terres entraîne une privation des fondements historiques et sociaux de son activité productrice. Si l’on peut qualifier le pouvoir des officiers sociaux des colonies de « pouvoir pastoral », c’est bien parce qu’il ne vise pas l’« unité supérieure » à laquelle renverraient les concepts de nation ou de société civile, mais s’exerce sur « ceux-là mêmes » qui subissent cette déterritorialisation.

Si les derniers Bureaux arabes ferment leur porte à la fin des années 1880, conséquence du passage en Algérie d’un gouvernement militaire vers un pouvoir civil[5], on retrouve néanmoins ailleurs des formes de reconduction de l’esprit de conquête que ces services incarnaient. Parmi elles, l’exemple du Maréchal Lyautey est particulièrement significatif. Issu lui aussi de Saint-Cyr, Lyautey mène au début de sa carrière militaire une vie paisible d’officier de garnison à Saint-Germain-en-Laye, avant que son régiment ne soit transféré en Algérie en 1880. Prélude de son engagement colonial, ce passage en Algérie est, pour Lyautey, marqué à la fois par la découverte d’une société coloniale qu’il jugeait stérile et artificielle et par une curiosité grandissante pour la société arabe. Paul Rabinow relate que « Lyautey passait régulièrement ses matinées au “Bureau arabe” pour y écouter récits, plaintes et commérages. Rendre visite aux caïds et autres chefs locaux devint pour lui un plaisir et un enseignement toujours renouvelés ». Sa critique du mode d’administration coloniale algérien est pourtant sans appel et cible particulièrement le problème de la « décomposition sociale » générée par la colonisation française : « toutes les forces sociales étant dissoutes, il ne restait aux Français que poussière à gouverner »[6].

Dans un texte publié anonymement en 1891 dans La Revue des deux mondes, « Du rôle social de l’officier dans le service militaire universel », Lyautey livre une conception singulière de la fonction militaire. Commenté à de multiples reprises dans la pléiade d’ouvrages consacrés à Lyautey[7], ce texte présente une vision moderne de l’officier militaire présenté, à en reprendre les mots de l’historien nationaliste Raoul Girardet, comme « agent social appelé par la confiance de la patrie moins encore à préparer pour la lutte le bras de tous ses enfants, qu’à discipliner leurs esprits, à former leurs âmes, à tremper leurs cœurs »[8]. Ce mélange de catholicisme social, de culture militaire de l’autorité et de hiérarchisation proprement aristocratique trouve une nouvelle résonnance, une nouvelle vitalité dans l’« aventure coloniale » dans laquelle Lyautey s’engage finalement en faisant évoluer le « rôle social » de l’officier vers son « rôle colonial »[9]. La politique marocaine de Lyautey, alors qu’il est nommé premier résident général du Protectorat au Maroc à partir de 1912, va constituer pour lui une occasion inédite d’expérimenter une nouvelle doctrine de gouvernement colonial avec la création, notamment, du service des Affaires indigènes (A.I.).

Comparable sur plusieurs aspects au dispositif des Bureaux arabes, les Affaires indigènes sont pensées comme l’application directe de la doctrine lyautéenne à partir d’une place centrale donnée à la figure de l’officier-administrateur. Fort des enseignements tirés de ses expériences tonkinoises et malgaches, Lyautey veut s’appuyer sur le modèle du Bureau arabe tout en le libéralisant, c’est-à-dire passer d’un modèle disciplinaire « à la Bugeaud » à un modèle de promotion de l’initiative individuelle : « C’est la tradition du maréchal Bugeaud, mais modifiée sur un point essentiel. Il ne s’agit plus ici de « villages militaires », où tous les travaux de la vie rurale ou de la vie domestique étaient réglés au son du tambour : ceux-ci, au contraire, ont le stimulant de l’initiative, de l’intérêt personnel et de la responsabilité individuelle »[10]. C’est ce qui a pu faire dire à Rabinow qu’en Algérie, « Bugeaud avait créé des communautés où la vie civile était militarisée dans ses moindres détails. Lyautey proposait l’inverse : civiliser la vie militaire »[11]. Ce passage du disciplinaire au pastoral représente une rupture épistémologique importante du point de vue des rationalités de gouvernement. Au modèle militaire de la discipline, d’un dressage des corps et des comportements « indigènes » se substitue un modèle militaire que l’on pourrait qualifier de libéral dans le sens où il se fonde non plus sur une ingérence directe par la création ex-nihilo d’une administration coloniale, mais sur le principe largement emprunté aux doctrines théoriques de Chailley-Bert et Harmand et aux enseignements pratiques de De Lanessan et Gallieni d’une administration non plus directe, mais de « contrôle ».

La fonction néo-pastorale ou militaro-pastorale va donc s’incarner dans l’architecture politique du protectorat à partir notamment de la figure de l’officier des Affaires indigènes, qui agit bien comme la retraduction coloniale de « l’officier social ». C’est ce qu’a pu affirmer par exemple le lieutenant-colonel Huot, directeur des Affaires indigènes, lors d’une conférence prononcée le 27 février 1922 en présence de Lyautey. L’officier des Affaires indigènes, affirme Huot doit fonder son action sur les principes chers à Lyautey de « générosité » et de « sympathie » :

« L’officier de renseignement devra donc, tout d’abord, gagner la confiance et le cœur de ses indigènes, et les aimer lui-même. (…) Il devra déployer une activité inlassable pour connaître ses gens, déterminer leurs besoins, écouter leurs doléances et y remédier, avoir, en toutes circonstances, de la clairvoyance et du jugement, un commandement ferme, calme et juste, être surtout d’une dignité morale parfaite. »[12]

On voit donc clairement reparaître ici les motifs principaux du thème pastoral, qui devant la complexité et la « hauteur » de la tâche à accomplir, constitue pour Huot un véritable  « art » de gouverner[13] où l’officier, mû par l’abnégation, se transforme en véritable « apôtre » de la civilisation :

« La vie des soldats du Maroc est faite de sacrifices constants et d’abnégation ! Au lendemain des victoires qu’ils remportent, ils vont prendre par la main les insoumis de la veille, et ils les ramènent dans le chemin de la vérité. De guerriers qu’ils étaient la veille, ils se transforment en apôtres, voilà leur véritable récompense. »[14]

La pastorale apparaît comme un motif central de ces nouvelles gouvernementalités coloniales. Une pastorale retraduite dans les termes d’une rationalité militaire où l’officier devient le berger du troupeau « indigène », guide de sa destinée jusqu’à son salut incarné par son entrée dans la modernité. Dans ses cours au Collège de France de 1977-1978, Sécurité, territoire, population, Foucault analyse durant plusieurs leçons[15] la forme du pouvoir pastoral à partir de ses manifestations dans l’Orient préchrétien et notamment chez les Hébreux, puis traite de ses transformations dans la tradition chrétienne et la manière dont il conditionna largement l’apparition de la notion moderne de gouvernement par sa retraduction au sein d’institutions non plus religieuses, mais politiques. On retrouve ainsi chez Lyautey la réappropriation de ce motif, qui émerge avec la naissance au XIXe siècle du « social » comme champ spécifique d’intervention. L’officier administrateur incarne alors la confluence entre la tradition chrétienne de « conduite des âmes » et la tradition militaire d’obéissance et de culte de l’autorité. Néanmoins, il serait inexact de faire de l’obéissance un principe exclusivement militaire, tant il renvoie aussi, affirme Foucault, à une tradition chrétienne proprement pastorale de « renonciation définitive à toute volonté propre »[16]. La pratique du commandement ne serait alors plus l’œuvre d’un pouvoir arbitraire, mais, comme dans l’organisation hiérarchique militaire, elle serait avant tout subordonnée par un principe d’obéissance à un ordre supérieur.

« Dans cette pratique de l’obéissance chrétienne, celui-là même qui commande, en l’occurrence le pasteur, qu’il soit abbé ou qu’il soit évêque, ne doit pas commander, bien sûr, pour commander, mais doit commander uniquement parce qu’on lui a donné l’ordre de commander »[17]. Cette influence réciproque, presque symbiotique, entre le pastoralisme chrétien et le commandement militaire constitue ainsi un modèle de gouvernementalité qui va s’incarner à travers la figure de l’officier des Affaires indigènes. Foucault décrit le pastoralisme comme un pouvoir qui s’exerce à la fois sur une multiplicité tout en fonctionnant à partir d’un principe d’individualisation. Dès lors la conduite des âmes vise au salut de la communauté, du troupeau, mais, précise Foucault, seulement « dans la mesure où cette conduite des âmes implique une intervention, et une intervention permanente dans la conduite quotidienne, dans la gestion des vies, mais aussi dans les biens, les richesses, les choses »[18]. La fonction pastorale est avant tout une fonction d’intermédiation au service d’une fonction supérieure, d’un « but »[19] à atteindre. En cela l’organisation hiérarchique du pouvoir pastoral fait du pasteur un passeur voué à la propre abnégation de son ego, à une dévotion entière dans la réalisation de ce but, et qui fonde son autorité sur ce principe téléologique même. Cette autorité se manifeste alors dans une action à la fois de surveillance de la totalité du troupeau et de contrôle, c’est-à-dire de mise en place d’une série de tactiques tournées entièrement vers ce but, ce salut. Si le prêtre tire son autorité de la médiation qu’il prétend incarner dans la relation des hommes à Dieu, l’officier colonial représente une recodification matérialiste du thème chrétien du salut dans les termes d’un progrès civilisationnel.

[5] Voir J. Frémeaux, Les bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête, Paris, éd. Denoël, 1993.

[6] Voir P. Rabinow, Une France si moderne. Naissance du social 1800-1950, Paris, éd. Buchet Chastel, trad. F. Martinet et O. Bonis, 2006 [1989], pp. 183-186.

[7] Voir notamment A. Maurois, Lyautey, Paris, éd. Plon, 1931 ; P. Rabinow, Une France si moderne, op.cit. ;
R. Girardet, La société militaire dans la France contemporaine (1815-1939), Paris, éd. Plon, 1953.

[8] R. Girardet, op. cit., p. 280.

[9] Voir H. Lyautey, Le rôle colonial de l’armée, Paris, éd. Armand Colin, 1900.

[10] Ibid., p. 23-24.

[11] P. Rabinow, op. cit., p. 261.

[12] L.-C. Huot, « L’œuvre sociale de la France au Maroc. Politique de Protectorat » (conférence donnée au Musée social le 27 février 1922), in Le Musée Social, 29e année, n°4, avril 1922, p. 143.

[13] Idem.

[14] Ibid., p. 146.

[15]  Leçons du 8 février au 8 mars 1978 ; M. Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France. 1977-1978, Paris, éd. Seuil-Gallimard, 2004.

[16] Ibid.,p. 181.

[17] Ibid., p. 182.

[18] Ibid., p. 157.

[19] Ibid., p. 133.

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