Napoléon, le thème de l’identification et l’échec

1Ce texte est une transcription de l’enregistrement de la conférence prononcée le 20 avril 2021.


C’est un grand plaisir d’évoquer la personnalité de Napoléon, car Napoléon nous élève au-dessus de nous-mêmes2Il a écrit sur Napoléon Bonaparte, notamment Napoléon ou La destinée (Gallimard, 2012).. Quand j’écrivais Napoléon ou la destinée, j’avais le sentiment en permanence d’être à quelques centimètres du sol. D’avoir quitté la réalité, tellement médiocre, pour être avec un homme qui pouvait certes avoir des défauts – qui n’en a pas ? Et lui en avait. Mais d’être avec un homme qui n’a jamais été médiocre, avec un homme qui n’a jamais vu les choses de manière petite ni prosaïque. Et vraiment, ça fait du bien parce que dans notre époque, il faut bien le reconnaître, qu’est-ce qu’il y a comme médiocrité ! Qu’est-ce qu’il y a comme gens médiocres ! Et bien c’était une sorte d’antidote, si vous voulez, à la vie quotidienne, aux ennuis de cette vie quotidienne, ennuis qui sont nombreux, aussi bien à Paris qu’en Corse. Napoléon, ça fait du bien… Alors l’origine de ma passion pour Napoléon, qui est très ancienne, c’est en effet une forme d’identification. Bien sûr, vous allez sourire, parce que l’identification… On voit tout de suite les fous qui se prenaient pour Napoléon à Charenton ! Je me suis identifié à Napoléon pour la raison suivante : j’étais un adolescent difficile, avec des problèmes, qui souffrait en permanence de ne pas réussir à être un écrivain. Et en plus, j’avais des problèmes sentimentaux terribles puisque ma petite amie venait de me quitter ! J’étais donc au bord du suicide. C’est là où j’ai découvert le Mémorial de Sainte-Hélène. J’ai découvert que j’avais une sorte de fraternité avec ce grand homme qui était Napoléon, parce qu’au fond, il avait énormément souffert et énormément connu d’échecs. Je m’en suis rendu compte dans sa correspondance avec Joséphine, car il était trompé. Pendant la campagne d’Italie, elle le trompait avec un jeune lieutenant qui s’appelait Hippolyte Charles. Et cet homme qui était glorieux, salué par tout le monde, qui ne connaissait que des succès, connaissait cette souffrance amoureuse d’une femme qui l’aimait à moitié et qui le trompait d’une façon horrible. Ça m’a fait du bien de lire ce Mémorial de Sainte-Hélène parce que je me suis dit : «  Au fond, même un très grand homme… » Et c’est la même chose si on lit la vie de César ou d’Alexandre le Grand : même un très grand homme connaît des difficultés sur le plan amoureux. Et puis ensuite, je me suis rendu compte que toute la vie de Napoléon était semée d’échecs et, finalement, nous avons une image un peu toute faite des grands hommes : nous croyons que la vie de De Gaulle, la vie de Washington, la vie de tous ces grands est une vie pavée de roses, ce qui n’est pas du tout le cas. En fait, tous ces hommes que nous admirons ont traversé mille difficultés et particulièrement Napoléon. Ce qui fait qu’ils ont donné à leur personnalité une telle force, ce sont justement leurs échecs. Et les échecs rendent de très grands services. Je dois dire que maintenant, avec un peu de recul, je me rends compte à quel point tous les échecs que j’ai éprouvés n’ont pas été à la mesure de ceux de Napoléon, hélas. Mais tous ces échecs forgent une personnalité et surtout permettent de rester en contact avec les autres. C’est ainsi qu’on reste humain, ce qui est quand même une chose importante. Pour un créateur, c’est important d’essayer de faire de grandes choses. Mais surtout, ce qui est important, c’est de rester humain, de comprendre les autres. Je pense que cette identification que j’ai éprouvée, je ne suis pas le seul à l’avoir éprouvée. Vous savez, Balzac disait qu’il faut être le Napoléon de quelque chose. Et pas seulement Balzac… Stendhal et puis Victor Hugo, Dostoïevski, Léon Bloy, beaucoup d’écrivains français et russes se sont passionnés pour Napoléon parce que justement, en lisant le Mémorial de Sainte Hélène, ils avaient le sentiment de lire un formidable roman. Il faut dire que c’est le plus grand roman qu’un homme ait vécu. Il l’a dit lui-même : « Quel roman que ma vie ! » Quel formidable roman : un homme qui, finalement, était d’origine non pas modeste mais d’une petite origine, vivant et ayant vécu rue Malerba à Ajaccio, ayant eu beaucoup de difficultés en Corse, a réussi par son mérite, à la faveur de la Révolution, à accéder au plus grand poste et devenir empereur des Français, ce qui est absolument un destin extraordinaire. Et ce destin, en permanence, côtoie le miracle et le merveilleux.

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[1] Ce texte est une transcription de...

Ce texte est une transcription de l’enregistrement de la conférence prononcée le 20 avril 2021.

[2] Il a écrit sur Napoléon Bonaparte...

Il a écrit sur Napoléon Bonaparte, notamment Napoléon ou La destinée (Gallimard, 2012).

Ça a commencé par ses proches, ses officiers et ses soldats. Ils ont participé à cette forme de mythification. Dès le départ, on voit pendant la campagne d’Italie que tous les hommes qui sont auprès de lui sont prêts à se faire tuer pour lui. L’un d’eux, un de ses meilleurs amis, Guillerot, se fera tuer à ses côtés à Arcole. Et ils ont senti qu’il y avait chez cet homme des qualités humaines exceptionnelles, un talent militaire exceptionnel, mais aussi quelque chose qui dépassait tous les autres hommes et ils ont commencé à créer ce mythe. Napoléon Bonaparte, à ce moment-là, a employé tous les moyens qu’il fallait pour se faire connaître. Ce sont toutes les images d’Épinal. Il a utilisé les moyens de communication, mais quel est l’homme politique qui ne les utilise pas ? De Gaulle les a utilisés, c’est obligatoire. Mais la publicité ne prend pas dans le domaine politique, à mon avis, s’il n’y a pas derrière une réalité et cette réalité était ce qu’on peut vraiment appeler le génie. C’était vraiment un génie militaire – on ne va pas évoquer toutes les batailles extraordinaires qu’il a gagnées –, mais c’était également un génie civil. C’est peut-être ce qu’on ignore le plus : à quel point la France doit lui être reconnaissante parce qu’il l’a façonnée. La France, au sortir de la Révolution, durant tout le Directoire, est une France en ruines. Il ne reste plus rien. Les ouvriers n’ont plus aucun moyen de défense. Les routes ne sont pas sûres, elles sont pleines de bandits. L’État lui-même n’arrive pas à survivre, et puis il faut reconnaître que l’héritage de la Révolution est l’esprit de conquête. Ce n’est pas Napoléon qui a inventé l’esprit de conquête, c’est l’héritage de la Révolution. Sur ce plan, il a notamment voulu imposer sa vision républicaine des choses. Il va se créer une sorte de mythe et petit à petit – il y a quelque chose de formidable chez lui –, il va gouverner avec non seulement une très grande intelligence, mais aussi un très grand bon sens. C’est très important en politique, le bon sens. Un bon sens comme tous les grands personnages historiques français – comme le Général de Gaulle – qui sont dans une connaissance de l’histoire de la France. D’ailleurs, il le dira, il est assez tolérant, ce n’est pas un idéologue sectaire. C’est un homme qui dit qu’il assume tout de la France, depuis Clovis jusqu’au Comité de salut public. Et il va tenir parole. Une de ses premières mesures va être de célébrer la mémoire de Turenne, grand général de la monarchie. Il va faire toute une cérémonie pour remettre à l’honneur Turenne. Et puis, il va faire cette chose extraordinaire qui était presque une provocation : il va restaurer la religion catholique avec le concordat. C’est très intelligent, parce que tout le monde poussait à la restauration de la religion du protestantisme. Il a compris que, finalement, le catholicisme était la religion de la France, la religion du plus grand nombre des Français. Mais en même temps, il ne va pas du tout exclure les autres religions. Le protestantisme et les juifs ne vont pas être complètement mis sur le côté. Au contraire, on va en tenir compte. Et ce concordat sera, je trouve, un protocole d’accord sur les religions très remarquable, et qui fonctionne encore puisque la Moselle et l’Alsace sont des départements qui vivent toujours sous le régime du Concordat. Ils sont très heureux, ils ne protestent pas du tout… Tous ceux qui ont essayé de rompre avec ce régime se sont heurtés à un mur. À ce moment-là, Napoléon, qui était croyant et pratiquant, avait compris que les hommes avaient besoin d’une religion et il avait vu au moment de la campagne d’Égypte qu’il pouvait y avoir une transcendance. Cette campagne d’Égypte va participer au mythe, ce qui est tout à fait étonnant puisque c’est un échec complet sur le plan des faits. Et pourtant, elle est considérée comme une réussite parce que si les peuples ont besoin de réalités, ils ont aussi besoin qu’on les fasse rêver. Cette campagne d’Égypte fait rêver : imaginez Bonaparte, qui abandonne son armée et qui part sur une petite frégate contre la diligence de Nelson, qui repasse par la Corse et qui débarque à Paris… C’est absolument extraordinaire ! Cela tient du miracle ! Toute sa carrière, sa formidable épopée, va être dans ces brumes du miracle. C’est un homme qui échappe à tous les dangers. Toute sa vie, sur le champ de bataille, les soldats essayaient de le retenir parce qu’il allait au-devant du danger. Il disait d’une façon très fataliste : la balle qui me tuera portera mon nom. Avec ce grand courage, il est l’objet d’une formidable mythification.Les Français ne se plaignent pas, pas même ceux qui vont aller sur le champ de bataille et être blessés. Ils disent tous que ce sont les plus belles années de leur vie.

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Devant ce portrait idyllique que je vous fais, vous pouvez vous poser la question : mais pourquoi la République répugne-t-elle à honorer ce génie absolu, puisqu’au fond, si la République a pu subsister, c’est quand même un peu grâce à lui… D’ailleurs, il a reproduit la République. Qu’est-ce qu’on peut lui reprocher ? D’avoir fait des guerres ? Vous croyez que la guerre de 1914 qui a fait 1.500.000 morts n’est pas une guerre coûteuse en hommes ? Elle a coûté plus d’hommes que l’ensemble des campagnes napoléoniennes en 15 ans. D’avoir l’esprit de conquête ? La République, l’empire colonial qu’on a appelé l’empire français, c’est-à-dire l’Indochine, toutes les conquêtes africaines, à l’échelle du Moyen-Orient, ça a été vraiment un esprit de conquête. Donc bizarrement, la République a toujours eu une sorte de peur, elle a toujours été mal à l’aise avec la personnalité de Napoléon. Pourquoi ? Ça tient en fait que la République n’aime pas ce qu’elle appelle les hommes providentiels, c’est-à-dire les hommes qui n’ont pas été nourris dans le sérail républicain, qui n’ont pas commencé par tout le cursus républicain. Elle n’aime pas beaucoup ces personnages providentiels, elle n’aimera pas plus de Gaulle. Il faut bien le reconnaître, elle n’aimera pas davantage Clémenceau parce qu’elle considèrera que c’est un danger pour la République. Un homme a décidé de rompre avec cette défiance parce qu’il considérait que Napoléon faisait partie du patrimoine de la France, car il avait élevé les français au-dessus d’eux-mêmes. Il disait même que si autant de Français étaient venus le rejoindre à Londres, c’était grâce à Napoléon. Et bien, cet homme c’est de Gaulle. De Gaulle voulait en 1969 prononcer un grand discours aux Invalides sur Napoléon tandis qu’André Malraux prononcerait un autre discours. Lui aussi était un grand admirateur de Napoléon, il voulait même écrire une biographie de Napoléon à Ajaccio. Vous savez bien ce qu’il s’est passé : il y a eu le référendum manqué et donc de Gaulle n’a pas pu prononcer son discours. Georges Pompidou a été élu et a prononcé un discours qui est, il faut bien l’admettre, magnifique, parce qu’il avait compris que par-delà les bisbilles, les rancœurs républicaines, il y avait quelque chose de plus grand, la gloire de la France, et que cette gloire rejaillissait sur tous les Français. Je vous recommande de lire ce discours. C’est un discours très intelligent et qui est dans l’esprit de Napoléon. Il assume le passé de la France et on ne peut pas nier un passé aussi glorieux. J’ai la chance d’habiter à côté des Invalides et je vois les Chinois, les Japonais, les gens de tous les pays du monde qui défilent et qui sont sensibles à cette formidable personnalité. La République n’est pas la seule à faire des reproches à Napoléon, beaucoup de gens en font. Il y a notamment le livre d’un Premier ministre, Monsieur Jospin. Pardon de le dire – j’ai beaucoup d’estime pour Monsieur Jospin –, mais c’est un livre absurde parce que c’est comme si Napoléon débarquait aujourd’hui. Évidemment, aujourd’hui, la campagne d’Égypte ne serait pas possible, rien ne serait possible parce que le contexte est complètement différent. L’erreur à ne pas commettre, cela est vrai pour toutes les périodes de l’histoire, est de ne pas contextualiser. L’histoire n’est compréhensible que si on contextualise. Comment imaginer qu’avant 1914, les Français étaient complètement nationalistes, ils étaient prêts à mourir, à se battre contre les Allemands ? Comment imaginer que 20 ans plus tard, avant la guerre de 1940, ils étaient devenus complètement pacifistes ? Il faut se replacer dans le contexte si on veut comprendre l’histoire. C’est vrai pour Napoléon : il faut replacer Napoléon dans ce contexte de la post-Révolution, dans cet effondrement de la France. Car il faut bien reconnaître que la France sort exsangue de la Révolution et qu’il y a alors une aspiration à l’ordre. On veut un ordre, mais pas un ordre sanguinaire. On veut pouvoir être tranquillement chez soi, ne pas avoir peur que la police arrive et vienne nous amener à la guillotine, on veut pouvoir vivre paisiblement, faire du commerce… Napoléon incarne cette sécurité nécessaire et en même temps cet esprit de grandeur. Et ce sentiment est nécessaire, parce que la France a perdu quelque chose et là encore, dans le contexte, on l’a oublié, mais elle a perdu le Roi. Or, le Roi était l’unité française. Tous les révolutionnaires – les Robespierre, les Danton, les Marat –, en 1789, étaient monarchistes. Toute la France était monarchiste parce cela représentait l’unité nationale. On pouvait avoir des désaccords, mais il n’y avait pas de désaccord sur le Roi. La France a changé, elle a perdu son Roi, elle a tué son Roi et subitement elle a senti qu’il lui manquait quelque chose. Elle a reporté sur Napoléon justement ce qui lui manquait, ce désir de gloire, d’unité nationale. Étrangement, même l’aristocratie a peu à peu rallié Napoléon. Ça a été une forme d’unité nationale. On parle beaucoup des guerres de Napoléon, qui étaient la poursuite des conquêtes révolutionnaires, mais en même temps, il y a aussi le fait que l’Angleterre ne voulait pas d’un régime républicain, elle ne voulait pas de Napoléon, ce qui a été une des raisons de ces guerres perpétuelles. Ce qu’il y a d’extraordinaire chez Napoléon, c’est que même quand on va à Waterloo, les gens se fichent complètement que ce soit une défaite. Pour eux, c’est Napoléon et tout ce qui touche à Napoléon est une forme de victoire. C’est extraordinaire de voir que tout le monde se fiche pas mal de Blücher, de Wellington… On est beaucoup plus attiré, ému par la défaite de Napoléon et par la présence de Napoléon. Ce qu’on cherche à Waterloo, c’est Napoléon. Enfin, dernière note de cette présentation, ça va bien sûr être la mort de Napoléon, et puis la publication du Mémorial de Sainte-Hélène. Il va se passer quelque chose d’encore plus surprenant puisque durant tout le 19ème siècle va retentir le souvenir de Napoléon. Une jeune femme historienne corse, Marie-Paule Raffaelli, a écrit un livre très intéressant sur Jésus et Napoléon. En effet, il va y avoir à la faveur de la déchristianisation un manque, beaucoup de gens ont envie de croire et étrangement, ils vont reporter ce besoin de croire sur l’homme qui les dirige, sur Napoléon ou sur l’homme qui les a dirigés après sa mort. Il va y avoir une formidable nostalgie de Napoléon. Toute la France littéraire va vivre dans cette nostalgie de Napoléon et tout le romantisme, au fond, tous ces écrivains – Musset, Vigny, Balzac – vont vivre dans la nostalgie de cette période extraordinaire qui avait amené les Français à devenir légendaires. Tous les Français, grâce à Napoléon, sont devenus légendaires. C’est la raison pour laquelle je crois que le Président Macron va à son tour célébrer la mémoire de Napoléon. Il le fera, je pense, à l’Académie française. Je trouve que de la part de la République c’est simplement rendre justice à un grand homme qui a ajouté de la gloire aux Français et par conséquent à toute la France.

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